L’art du bel canto en immersion : Cesare in Egitto de Geminiano Giacomelli

Geminiano Giacomelli (1692-1740) : Cesare in Egitto. Premier enregistrement mondial en direct. Adrianna Vendittelli, soprano. Emöke Baràth, mezzo-soprano. Philippo Mineccia, contre-ténor. Margherita Maria Sala, contralto. Valerio Contaldo, ténor. Federico Fiorio, soprano. Accademia Bizantina. Ottavio Dantone, direction. 2024. Notice en français, anglais, allemand. 164’39. 3 CD Alpha 1141.
Dans le sillage du célèbre Giulio Cesare in Egitto de Georg Friedrich Haendel, l’opéra de Giacomelli reste largement méconnu. Créé pour le carnaval de 1735 à Milan, puis remanié à Venise la même année, il connut pourtant un vif succès. Protégé du duc de Farnèse, actif à Parme et Plaisance, le compositeur s’impose alors comme une figure majeure du dramma per musica, diffusé dans toute l’Italie jusqu’à Vienne. Les livrets mobilisent les grandes plumes de l’époque — Apostolo Zeno, Pietro Metastasio, Domenico Lalli — ce dernier sera rejoint pour la version vénitienne par le jeune Carlo Goldoni.
L’intérêt dramatique s’impose d’emblée. La concision et la sobriété du texte appellent une musique nerveuse, incisive, d’une constante efficacité expressive. En trois actes, la rivalité entre Ptolémée et Jules César, sur fond d’intrigues amoureuses et politiques, donne lieu à une action particulièrement mouvementée : séduction, trahisons, combats — jusqu’au spectaculaire plongeon de César près du phare d’Alexandrie avant sa réapparition finale.
Privé de dimension scénique, l’auditeur est néanmoins saisi par une interprétation intensément vivante. Giacomelli privilégie moins la psychologie — domaine où Haendel excelle — que l’expression immédiate des passions. La direction d’Ottavio Dantone en exalte les contrastes et l’énergie. Le traitement des récitatifs atteint une rare vitalité : la basse continue, constamment renouvelée, devient un véritable protagoniste, tantôt furieuse, tantôt émouvante. Les récitatifs accompagnés du dernier acte où Cornélie évoque l’âme de Pompée, ouvrent une dimension presque métaphysique.
La distribution, remarquablement pensée, valorise l’ écriture vocale « sur mesure » conforme aux critères belcantistes. La contralto Margherita Maria Sala (Cornelie) par ses accents corsés et son tempérament de feu donne une envergure aussi grandiose qu’inhabituelle à la veuve de Pompée. « Mégère » tout droit sortie de l’ enfer mythologique des Furies, elle accédera finalement à la sérénité tandis que son alter ego, le ténor Valerio Contaldo, impose un Ptolémée héroïque et incisif. Le contre-ténor Filippo Mineccia déploie toute la richesse expressive de son ample tessiture en Achillas à l’opposé du soprano clair de Federico Fiorio (Lépide) dont l’excellente élocution fait ressortir vulnérabilité et noblesse de cœur.
Le couple central retient particulièrement l’attention : la soprano Arianna Vendittelli confère à César une majesté lumineuse en même temps qu’une touchante humanité, servies par une ligne de chant élégante et des ornements toujours expressifs. En miroir, le beau timbre corsé de la mezzo Emöke Baràk met en valeur la complexité, l’énergie et la sensualité intrépide d’une reine profondément humaine. Ce choix vocal, affranchi des conventions de genre, s’inscrit pleinement dans l’esthétique baroque où l’étrangeté et le merveilleux s’imposent comme principes agissants.
L’Accademia Bizantina se montre à la hauteur de ces enjeux : contrastes et gémellités sont exacerbés par un orchestre fringant apte à toutes les métamorphoses de timbres, de rythmes et d’accents. Tout prend vie et sens sous la conduite d’Ottavio Dantone. Les violons cinglent ou caressent, le cor sonne l’hallali, les vocalises deviennent ébriété de pouvoir, enlacement fatal de reptile, halètements et souffle suspendu — autant d’éléments qui transforment cette résurrection en une expérience aussi immersive que captivante.
Son 10 – Notice 10 – Livret 10 - Interprétation 10
Bénédicte Palaux Simonnet