Sonates avec viole et violon de Bach, deux nouvelles parutions chez Arcana
Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Sonates pour violon et clavecin en si mineur, la majeur, mi majeur, ut mineur, fa mineur, sol majeur BWV 1014-1019.3. Andrew McIntosh (1985*) : Tertia deficiens. Ilya Gringolts, violon. Francesco Corti, clavecin. Livret en anglais, français, italien. Novembre 2024. Digipack deux CDs 53’23’’ + 52’54’’. Arcana A583
Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Sonates pour viole de gambe et clavecin en sol majeur, ré majeur, sol mineur BWV 1027-1029. Sonate pour flûte et clavecin en sol mineur BWV 1030a [transcr.]. Teodoro Baù, viole de gambe. Andrea Buccarella, clavecin. Livret en anglais, français, italien. Février 2024. 57’52’’. Arcana A586
Chez Arcana viennent de paraître en deux albums les neuf sonates que Johann Sebastian Bach consacra à l’archet partenaire du clavier. Un doublet très réussi, chacun à sa manière ! Le lot pour violon BWV 1014-1019 échoit à Ilya Gringolts, dont nos colonnes évoquèrent les réalisations dans les Caprices de Paganini (2013), dans deux concertos américains (2013-2015), et plus récemment dans un programme autour de la chaconne.
Les six sonates seraient un peu courtes pour remplir un double-album, ici judicieusement complété par des moutures préalables du BWV 1019 (Adagio et Cantabile), à l’instar de l’anthologie gravée par Isabelle Faust et Kristian Bezuidenhout (Harmonia Mundi, 2023). Autre complément : une page contemporaine spécialement commandée à Andrew McIntosh pour ce projet. Un accordage au tempérament mésotonique quart de comma y permet de sécréter des tierces mineures enharmoniques, alimentant des textures rêveuses et chatoyantes au sein d’une structure bipartite. La première section s’accessoirise d’un tuyau intercalé entre les cordes pour modifier la vibration escomptée par les sautereaux. La seconde (3’21) s’active au gré d’un commerce de cellules rythmiques entre les deux protagonistes.
Le virtuose russe est ici accompagné par Francesco Corti, dont la discographie ne cesse de surprendre et combler. Avant sa magistrale exploration des Suites de Haendel, nous avions succombé à ses incursions dans le catalogue du Cantor, que ce soit dans une anthologie domestique ou dans le tout premier volume dédié aux concertos –Joker Millésime de l’année 2020. Paolo Zanzu alternait avec le pianoforte et s’adjoignait une discrète viole de gambe, conformément au manuscrit copié par le fiston Johann Heinrich (Paraty, 2021-2022). Francesco Corti s'en tient ici au seul clavecin.
Fait par Andrea Restelli d’après un Christian Vater de 1738 conservé à Nuremberg, l’instrument ne chôme guère, pétille volontiers, et participe à ce dialogue entêtant, aux phrasés rogues sans raideur, aux éclairages caravagesques. Les deux interprètes assument une prestation de haute volée, aux traits sûrs et altiers, quoique portés par des tempos agiles voire rapides, tendus à rompre, serrant de près les partitions. Une statuaire d’albâtre. Le final de la sonate en si mineur fournit exemple d’une démonstration réglée au quart de tour. Ce qui n’exclut rien d’un chant profond mais exempt de lourdeur (la déambulation qui introduit la cinquième sonate).
Flattée par les micros, la plénitude du jeu d’archet jamais n’entrave la vélocité des allegros et prestos, point ne s’attarde dans les andantes et adagios, respectant pour le BWV 1016 le « ma non tanto ». En cette même sonate se révèlent de subtiles variations d’éclairage, ainsi les esquives et délicats replis du violoniste dans le premier allegro de la sonate en mi majeur… tandis que le second s’encanaillera d’un théâtre échevelé ! Renonçant à la fantaisie quasi-improvisatrice d’une Chiara Banchini (avec Andreas Bötticher, Zig-Zag, 2011), les lignes nettes vont à l’essentiel sans rubato intempestif, tracent le texte à la pointe sèche. La fermeté d’un geste pur et mâle rappelle le sculptural enregistrement new-yorkais de Joseph Swensen (RCA, 1989-90).

La durée des trois sonates avec viole pouvait en son temps suffire aux deux faces d’un vinyle, mais désormais guère au minutage d’un CD. En appoint donc, une convaincante transcription de la BWV 1030 habituellement entendue à la flûte. La notice de Bettina Hoffmann rappelle que pour le complice obbligato, la main droite doit dialoguer « à égalité avec l’instrument mélodique ». En cela, les micros favorisent sa volubilité, et lui assurent une cohérence, une présence encore mieux réussies que sous les doigts de Francesco Corti capté à Zurich. Comparaison d’autant aisée qu’Andrea Buccarella touche ici le même clavecin du facteur milanais.
La perspective sonore garantit un rapport équilibré avec la gambe, dont Teodoro Baù soutire un dessin souple et limpide, jamais envahissant, respectant l’idiome de ces opus. Sa viole semble souvent procéder, émaner du clavecin, prolongeant ses élans ou ses méditations lyriques. On le constate dès l’Adagio BWV 1028, où l’archet contoure avec parcimonie, comme un rehaut précisant l’allure d’une silhouette. Dans l’Andante, on épiera autant comment le violiste italien sait discrètement s’introvertir, laissant graduellement surnager les poudroiements de son complice. Lequel n’hésite pas à s’affirmer dans le conclusif Allegro moderato BWV 1027, tout en se laissant talonner et rattraper par l’archet.
Cette aimable dynamique des rivalités contribue au charme de ces chassés-croisés. Les hiérarchies spontanément modelées résistent aux abaques, subvertissent les pole positions. Dans ce maillage d’interpénétrations, la prééminence échappe à l’hégémonie conquise d’avance. Même l’autoritaire Vivace BWV 1039 n’inspire aucune univocité, laissant s’épanouir une polyphonie décidée sans autoritarisme. Poigne de fer dans le gant de velours : on retrouve là une limpidité, une coulante transparence qui nervuraient le récent témoignage de Robert Smith (Résonus, février 2020), quitte à ce que dans le consécutif Adagio les silences se fassent aussi éloquents que le dicible.
Les amateurs d’anciennes références discographiques retrouveront ici les atours sinueux d’un Jordi Savall (Emi, 1977) mais expurgé du luxe ornemental de son compère Ton Koopman. Lauréat du concours MA Festival Brugge, et déjà apprécié dans Corelli, le duo s’ingénie à multiplier les parures, à s’accorder des jeux de mimétisme où triomphe un attachant artisanat de transformisme. Celui d’une scène de caractères qui ne se laissent jamais définitivement saisir. On est conquis par cet atelier de continuelle métamorphose qui, loin de toute démonstration de panache, sans dogme ni calcul, interroge l’apparence.
Christophe Steyne
Violon = Son : 8 – Livret : 8,5 – Répertoire : 8-9 – Interprétation : 10
Viole = Son : 9 – Livret : 8,5 – Répertoire : 8-9 – Interprétation : 9



