Mythe antique et cénacle romantique, prétextes à deux magnifiques albums pour harpe

par

Rhapsodos. Marcel Grandjany (1891-1975) : Rhapsodie Op. 10 ; The Colorado Trail Op. 28. Anne Maartje Lemereis (*1989) : Me·de·a. Carlos Michans (*1950) : Trois moments d’Orphée. Ramin Amin Tafreshi (*1992), Soheil Shayesteh (*1989) : Event Horizon: the point of no return. Caroline Lizotte (*1969) : Suite Galactique, Op, 39. Guillaume Connesson (*1970) : Toccata. Pearl Chertok (1918-1991) : Around the Clock Suite. Joost Willemze, harpe. Livret en anglais. Décembre 2025. 74’47’’. 7 Mountain Records 7MNTN-066

Amalie’s Cosmos. Œuvres de Franz Liszt (1891-1975), Mikhail Glinka (1804-1857), Niccolò Paganini (1782-1840), Nimrod Borenstein (*1970), Fanny Mendelssohn (1805-1847), Louis Spohr (1784-1859), Carl Maria von Weber (1786-1826), Elias Parish Alvars (1808-1849), Pauline Viardot (1821-1910), Albert Zabel (1834-1910), Claude Debussy (1862-1918). Anne-Sophie Bertrand, harpe. Livret en anglais. Septembre 2025. 78’19’’. Pentatone PTC 5187 497

Modèle phare de la prestigieuse maison de Chicago, très prisé des concertistes, la Lyon & Healy 23 est en vedette dans ces deux récitals pour harpe soliste qui viennent de paraître. L’un axé sur le répertoire contemporain, l’autre sur le XIXe siècle. Précisons que les deux sessions, respectivement captées à Hilversum et à la Festeburgkirche de Francfort, bénéficient d’excellentes prises de son, amples et réverbérées.

Parallèlement à sa formation musicale au Conservatoire d’Amsterdam, Joost Willemze étudia les langues : le russe mais aussi le latin et le grec. Ce tropisme pour l’antiquité s’exprimait déjà par le programme baptisé Orpheus, dans le sillage du prix obtenu en 2023 au concours Dutch Classical Talent par ce jeune homme né en 1996.

Patronnée par la figure tutélaire du rhapsodos, dont la lyre résonnait au gré de la poésie épique, l’anthologie reflète une ambition narrative. « Mon intérêt pour le mythe ne s’enracine pas seulement dans la curiosité historique, mais dans le fait que ces récits continuent de mettre en lumière des expériences humaines auxquelles on peut s'identifier » par le pouvoir expressif de la musique, explique le virtuose néerlandais qui nous propose un itinéraire très personnel.

On ne s’étonnera pas que le parcours débute avec l’opus 10 de Marcel Grandjany, grand nom de l’instrument, associé aux Concerts Lamoureux, au Conservatoire américain de Fontainebleau qui fut sa passerelle vers les États-Unis. Il y enseigna à la Juilliard School de New York, de 1938 jusqu’à sa mort. L’album se refermera avec une autre célèbre pièce de Grandjany, encore récemment enregistrée par Joel von Lerber dans son CD Légende (Claves, 2021) : The Colorado Trail, inspiré par un chant populaire de cow-boy et hanté par les souvenirs.

Suivent trois œuvres dédiées à l’interprète et ici gravées en première mondiale, en étroite collaboration avec les compositeurs. L’exploration d’états psychologiques est au cœur de deux partitions dérivées de personnages mythologiques. La dimension tragique et meurtrière de Médée instille ses angoisses dans Me·de·a d’Anne Maartje Lemereis, conclue par un cri désespéré. Les Trois moments d’Orphée de Carlos Michans déploient un triptyque qui se lamente de la disparition d’Eurydice, évoque la descente aux enfers, puis le chant rémanent du héros grec. À renfort de traitement électronique, Event Horizon de Ramin Amin Tafreshi et Soheil Shayesteh se focalise sur la conscience d’un point de non retour, celui d’Orphée face à son aimée à jamais prisonnière du royaume d’Hadès. Climats sévères et oppressants, lestés de nappes infra-graves, en contraste avec la vibration cristalline de la harpe.

Après ce lourd cosmos, le voyage bifurque vers des pages plus atmosphériques, qui ne se réfèrent pas directement à la mythologie. Ainsi la Suite galactique de Caroline Lizotte, amorcée par la vision quasiment séraphique d’Exosphère. On ne ressent aucun hiatus vers la Toccata de Guillaume Connesson, dont l’énergie rythmique se marie à une philosophie contemplative.

L’étape la plus ludique intervient avec Around the Clock Suite de Pearl Chertok, sondant les revirements d’humeur en un tour d’horloge nocturne, jusqu’au matin. L’influence du jazz est patente dans le déhanché de Ten past two et Harpicide at midnight. Une heureuse éclaircie au sein de ce disque souvent chargé émotionnellement, dont le paysage est servi par une superlative technique, à l’honneur de Joost Willemze. L’attention ne faiblit pas tout au long de ce voyage d’une heure et quart, souvent exigeant, parfois ardu, toujours révélateur.

Quelle que soit la qualité des interprètes, l’exercice compilateur est toujours menacé par la tentation d’un fourre-tout opportuniste. En revanche, ancrer le récital dans un contexte enrichit l’attrait de l’écoute. Fédérer la thématique autour d’Amalie Beer (1767-1854) cadre l’intelligence du projet. Les âmes romantiques suivront Anne-Sophie Bertrand sur la piste de la mère de Giacomo Meyerbeer (1791-1864), qui tenait salon à Berlin. Cette représentante de la grande bourgeoisie juive y animait un des plus importants cénacles d’Allemagne, où se réunissait l’élite politique, intellectuelle et artistique. Le CD invite des personnalités diversement liées à ce microcosme de l’ère Biedermeier.

Ainsi Niccolò Paganini, dont nous entendons La Caccia, et auquel Nimrod Bernstein rend hommage dans un Capriccio. Ami de Meyerbeer, Franz Liszt prête son Sospiro et son Rossignol transcrits par Henriette Renié (1875-1956), éminente pédagogue et virtuose. Comme le fut en son temps Dorette Spohr, qui inspira à son époux Louis une Fantaisie en ut mineur. Deux autres musiciennes, également connues pour leur mondanités, se croisent dans le programme. Fanny Mendelssohn, au gré d’un Notturno en sol mineur, et Pauline Viardot le temps d’une Sérénade.

L’univers de l’opéra transparaît par Nobil Signor, arrangé par Elias Parish Alvars d’après un air des Huguenots, Aussi par une Fantaisie sur des motifs du Faust de Charles Gounod écrite par Albert Zabel (lui aussi lié au cercle Meyerbeer), qui devint soliste au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg. On goûtera quelques pages habituées de ce genre de florilège, ainsi le Sospiro qui apparaissait dans Music for solo harp d’Elizabeth Hainen (Naxos, 2001), et Famous Classics de Xavier de Maistre (Claves, 2005). Poétiques certes, mais aussi séducteur comme cette mouture de L’Invitation à la Valse de Weber.

Chronologiquement, esthétiquement, les Estampes nous éloignent un peu des salons romantiques, mais en si bonnes mains, on ne se plaindra pas de cette extrapolation. L’envoûtante sonorité investit superbement le territoire illustratif et se hisse à la hauteur de l’enjeu. Transfigurant l’original pianistique, s'appropriant le subtil nuancier debussyste, Anne-Sophie Bertrand y poursuit sa voie du raffinement qui fait le prix de son généreux album.

Christophe Steyne

7 Mountains = Son : 9 – Livret : 9 – Répertoire & Interprétation : 9,5

Pentatone = Son : 9,5 – Livret : 8 – Répertoire & Interprétation : 10

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