Un large panorama du piano espagnol en souligne la richesse
Œuvres pour piano de Isaac Albéniz (1860-1909), Manuel Espona (1714-1779), Manuel de Falla (1876-1946), Manuel Font y de Anta (1889-1936), Enrique Granados (1867-1916), Federico Mompou (1899-1940), Domenico Scarlatti (1685-1757), Antonio Soler (1729-1783) et Joaquín Turina (1882-1949). Alessandro Deljavan, Jean-François Dichamp, Benita Meshulam, Melani Mestre, Pedro Piquero, Esteban Sánchez, Riccardo Schwartz et Sebastian Stanley, piano. 1968-2023. Notice en anglais. Un coffret de dix CD Piano Classics PCL10363.
Dans sa série de coffrets intitulée « Explorer Set », le label Piano Classics, qui est voué au répertoire de l’instrument-roi, en a déjà proposé deux qui méritent l’attention : le premier s’attache à une dizaine de compositeurs français, le deuxième à une quinzaine de créateurs américains. En voici un troisième, centré sur l’Espagne, avec un programme consensuel quant au choix des classiques que sont Albéniz, Falla, Granados, Mompou ou Turina, mais aussi avec un regard sur les moins connus Espona ou Font y de Anta. Un copieux livret de 39 pages accompagne l’édition, dont les pochettes intérieures sont toutes identiques à l’illustration de couverture, certaines notices (uniquement en anglais) étant signées par l’un ou l’autre interprète. Ce coffret à prix doux est un intéressant apport à l’univers si riche du piano ibérique et contient de belles interprétations, même si les grandes versions de référence sont à chercher ailleurs, notamment, pour ne citer qu’elle, sous les doigts d’Alicia de Larrocha, en ce qui concerne les compositeurs de premier plan.
Une exception, et elle est de taille. On se précipite sur le CD n° 2, car c’est Esteban Sánchez (1934-1997) qui officie pour Iberia d’Albéniz, dans des enregistrements réalisés à Barcelone pour Ensayo entre 1968 et 1974. Formé au Conservatoire de Madrid avant de se perfectionner à Paris avec Alfred Cortot et à Rome avec Carlo Zecchi, Sánchez a laissé de mémorables versions de pages de Falla ou Turina, ainsi que de Beethoven, Fauré ou Schubert. On placera au premier rang sa lecture d’Iberia, dont il souligne les couleurs poétiques, les lumières et les parfums, avec un toucher raffiné, un galbe pianistique racé et un sens de l’émotion qui servent magnifiquement ces pages inspirées. Au sommet, il est en bonne compagnie avec les lectures d’Alicia de Larrocha, Ricardo Requejo, Rafael Orozco, ou plus récemment, de Nelson Goerner.
Ce merveilleux Iberia par Sánchez, qui justifierait à lui seul l’achat du coffret, avait déjà été réédité chez Brilliant dans un album de trois CD en 2021, avec d’autres pages d’Albéniz, dont les Recuerdos de Viaje et la superbe Suite española, hélas non reprise ici sous les doigts de ce maître. Sur le CD suivant, cette dernière partition a été confiée à l’Anglais d’origine espagnole Sebastian Stanley, né en 1984 en Andalousie mais formé au Royal College of Music, sa famille s’étant installée en Angleterre lorsqu’il avait quatre ans. On reconnaîtra à cet interprète, dans un enregistrement effectué à Amsterdam en 2022, la capacité de soigner les phrasés et un bel équilibre dans l’approche lyrique. Mais dans cette page-là, le souvenir de Larrocha et de Sánchez s’impose. On ira en confiance les revisiter. On peut aussi se laisser tenter par les ombres et les lumières distillées par Élodie Vignon chez Cyprès en 2021.
Le premier disque du coffret ? Nous y revenons. Il s’agit d’un programme dominé par les Goyescas de Granados, cette suite pour piano de 1911, dont le compositeur utilisa des thèmes pour son opéra du même titre en 1915. L’atmosphère de la peinture de Goya traverse ces pages où l’on prend un plaisir sensuel à découvrir danse aragonaise, duo d’amour, fandango ou complainte entre une jeune fille et son rossignol, et où l’on éprouve des frissons face à la ballade El Amor y la Muerte et à la Sérénade du Spectre. Le Français Jean-François Dichamp (°1970), né à Decize dans la Nièvre, enrobe ces pages avec élégance et sensibilité, et une subtilité qui se prolonge dans des sonates de Domenico Scarlatti qu’il intercale avec bonheur entre les séquences des Goyescas. Le compositeur napolitain est assimilé ici aux Espagnols : il a vécu à Séville à partir de 1729 avant de s’installer définitivement à la cour de Madrid, près de la reine Maria-Barbara, épouse de Ferdinand VI. Une délicate miniature du Padre Soler, qui se situe dans le sillage et la tradition de Scarlatti, est aussi insérée. C’est un enregistrement effectué à Barcelone en 2018. Pour Granados, bien sûr, demeurent les références quasi indétrônables d’Alicia de Larrocha ou de Thomas Rajna (six albums de 1976 pour ce dernier, regroupés en un coffret Brilliant), mais aussi celle de Granados lui-même qui grava, de façon extraordinaire et dans un son à la qualité étonnante, plusieurs extraits des Goyescas autour de 1910 selon le procédé Welte Mignon. À écouter sans faute chez Dal Segno (2004), dans la fabuleuse série « Masters of the Piano Roll », avec d’autres pages de Granados par lui-même.
Le virtuose Joaquín Turina, qui étudia la composition auprès de Vincent d’Indy à la Schola Cantorum, occupe le CD n° 4, avec la suite Sevilla op. 2, un hommage à sa ville natale, les Cinco danzas gitanas op. 55 et les Danzas fantasticas op. 22, des pages composées entre 1909 et 1929. L’interprète est originaire de Séville comme Turina : Pedro Piquero (°1976), qui est aussi maître zen, a complété sa formation avec Esteban Sánchez, puis aux USA. Dans cet enregistrement de 2023 réalisé à Villanueva de Serena, en Estrémadure, il souligne bien toute la dynamique qui anime le créateur, mais aussi la séduction qui traverse ces cycles aux accents envoûtants. Il ne sacrifie pas le pittoresque de la suite Sevilla, donne du caractère aux danses gitanes (la deuxième est une « danse de la séduction »), et traduit avec aisance la fantaisie exaltée des danses fantastiques. Belles versions, qui n’ont pas à rougir face à celle de Larrocha (elle est partout en musique espagnole !), peut-être plus engagée, ni face à Martin Jones qui a gravé à la fin du siècle dernier quatre albums pour Nimbus, regroupés par cet éditeur en coffret en 2020. Jones a l’avantage de ratisser large chez Turina.
Deux disques pour Manuel de Falla, une quasi intégrale pianistique, avec les danses du Tricorne et la Danse du feu, à côté des Hommage à Debussy, Fantasia Bética ou Pour le tombeau de Dukas. Par le passé, Alicia de Larrocha, encore et toujours, Teresa Llacuna, Joaquín Achucarro ou Jean-François Heisser ont traduit toute la densité et l’authenticité andalouse du compositeur, ainsi que le monde expressif qui traverse toute son œuvre. Ici, c’est l’Américaine Benita Meshulam qui officie. Elle a fait ses études à Bloomington dans l’Indiana, où elle a bénéficié en musique de chambre des conseils de János Starker et György Sebők, avant de se perfectionner à New York. Elle s’est tôt intéressée en profondeur à Granados et à de Falla. Pour ce dernier, elle livre des versions bien construites et investies, offrant ainsi un ensemble convaincant, en particulier dans l’Allegro de concierto et dans les transcriptions des pages du Tricorne. Il s’agit de gravures de 2004, réalisées dans une église hollandaise, à Deventer.
La Musica callada de Mompou, en quatre cahiers, occupe le CD n° 8. On sait combien ces 28 miniatures relèvent de l’intime, de l’introspection, parfois jusqu’à l’évanescence ; il faut faire preuve de finesse, de saisie de l’instant, de compréhension de la fuite du temps. L’Italien Alessandro Deljavan (°1987), qui a participé au Concours Reine Élisabeth en 2010, a été formé au Conservatoire de Milan. On lui doit des cycles complets de Chopin (Valses et Études) et Scriabine, mais aussi de Reynaldo Hahn ou de Benjamin Godard pour divers labels, dont Piano Classics. Dans cette gravure de 2016 réalisée en Sicile, le soliste n’atteint pas toujours l’essence confidentielle du message, même s’il développe une compréhension réelle de la frontière fragile avec le silence, si proche derrière les notes de Mompou. Stephen Hough (Hypérion, 2023) y apportait plus de densité. Deljavan nous convainc davantage dans le CD n° 9, où les Cançons i danses (1921-1962), les Cants magics (1917-19) et surtout les Paisajes (1942-1960), montrent la lente maturation de Mompou, mais aussi ses côtés visionnaires ou inspirés par le folklore, ainsi que son admiration pour Chopin. Quoiqu’il en soit, on apprécie l’investissement du soliste face à un univers si particulier, si difficile à cerner et à concrétiser.
L’intérêt de ce coffret réside aussi dans l’insertion de deux CD qui s’attardent à des créateurs moins fréquentés. Les trois cahiers d’ Andalucía de Manuel Font y de Anta (première gravure mondiale, CD n° 5), que l’interprète, le Milanais Riccardo Schwartz, estime être, avec Iberia et les Goyescas, le troisième cycle poétique majeur de la musique espagnole, ont été écrits en 1913/14, avec ajout de deux pièces en 1918, puis en 1921. Il s’agit d’un hommage à la région d’origine du compositeur, né à Séville et élève de Turina. Manuel Font voyagea en Amérique, y donna maints concerts, et écrivit beaucoup de chansons et de zarzuelas. Il fut assassiné à Madrid au début de la guerre civile. Ces cahiers évoquent les régions de Séville, Cordoue, Malaga, Grenade et Cadix, l’ordre des pièces suggérant une journée d’été très chaude, du matin au crépuscule. Des pages suggestives, à la fois intenses et complexes, à considérer, dit Schwartz, comme un cri juvénile d’enthousiasme en même temps qu’une rétrospective des lieux, de la tradition et du folklore espagnols. Une belle découverte, sans concurrence discographique ; on sent l’admiration du soliste pour ces pages inédites, gravées en 2018.
Le coffret s’achève par un programme consacré à un compositeur du XVIIIe siècle, Manuel Espona, maître de chapelle catalan qui vécut toute son existence au monastère de Montserrat. La pianiste barcelonaise Melani Mestre, qui a étudié dans sa ville natale, puis à Londres, propose quatorze sonates de ce moine bénédictin (il en composa vingt-sept), qui compta Antonio Soler parmi ses élèves. On apprécie le style classique du créateur, la richesse de son inspiration dont l’influence italienne n’est pas absente.
Ce coffret remplit bien son office. Il propose un éventail de compositeurs de premier plan, dans des interprétations d’une belle qualité globale, qui ne rivalisent pas, sans doute, avec les incontournables références signalées, mais qui, dans la construction des programmes, offrent une belle image de la musique espagnole pour le piano.
Note globale : 8,5 (10 pour Iberia par Sánchez)
Jean Lacroix



