Mahler par Philippe Jordan à Monaco
Pour l'ouverture de la saison estivale dans la Cour d'Honneur du Palais princier de Monaco, l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo accueillait Philippe Jordan dans l'un des monuments du répertoire symphonique : la Cinquième Symphonie de Gustav Mahler.
Après avoir dirigé l'Opéra national de Paris de 2009 à 2021 puis l'Opéra d'État de Vienne de 2020 à 2025, Philippe Jordan se consacre désormais davantage au répertoire symphonique. Sa nomination à la tête de l'Orchestre National de France à partir de septembre 2027 confirme la place qu'il occupe parmi les plus grands chefs de sa génération. Son retour à Monaco était attendu, tant son affinité avec l'OPMC est évidente.
Lorsque Mahler compose sa Cinquième Symphonie entre 1901 et 1902, Vienne connaît une extraordinaire effervescence artistique. Les toiles de Gustav Klimt et d'Egon Schiele bouleversent les arts plastiques, Sigmund Freud révolutionne la pensée moderne, tandis que Richard Strauss poursuit son exploration du poème symphonique et qu'Arnold Schönberg ouvre de nouveaux horizons musicaux. Dans ce contexte particulièrement fécond, Mahler repousse les limites de la symphonie traditionnelle pour en faire une vaste fresque capable de contenir toute la complexité de l'âme humaine.
Popularisée auprès du grand public grâce au célèbre Adagietto utilisé par Luchino Visconti dans Mort à Venise, la Cinquième Symphonie est pourtant bien davantage qu'une succession de pages célèbres. Construite en cinq mouvements fortement contrastés, elle décrit un immense cheminement de l'ombre vers la lumière, de la marche funèbre initiale jusqu'à l'explosion de joie du finale. Une merveille de poésie, de subtilité et d'invention orchestrale.
Le motif inaugural de la trompette, avec son rythme impérieux, rappelle irrésistiblement le célèbre « motif du destin » de la Cinquième Symphonie de Ludwig van Beethoven. La parenté va bien au-delà de cette simple évocation : comme Beethoven, Mahler construit un immense arc dramatique qui conduit progressivement des ténèbres vers une éclatante victoire de la lumière. Il est difficile de ne pas voir dans cette trajectoire un hommage au maître de Bonn.
À la tête d'un orchestre considérablement renforcé, Philippe Jordan impressionne d'emblée par la limpidité de sa direction. Avec un geste ample, précis et d'une lisibilité exemplaire, il ne cherche jamais l'effet spectaculaire. Toute son attention est tournée vers le texte, dont il révèle avec naturel la richesse et la puissance expressive. Son autorité tranquille s'impose sans jamais devenir démonstrative.
La Marche funèbre qui ouvre l'œuvre possède une gravité presque implacable. Chaque appel de trompette semble résonner comme une inexorable fatalité. Jordan laisse respirer les longues phrases mahlériennes tout en maintenant une tension permanente.
Le deuxième mouvement, véritable tempête orchestrale, prolonge ce combat intérieur. Violence, désespoir, révolte et effondrement s'y succèdent dans une écriture d'une densité exceptionnelle. L'orchestre répond avec un engagement total, sans jamais perdre la remarquable transparence des lignes voulue par le chef.
Le Scherzo constitue le véritable cœur de la symphonie. Mahler le considérait lui-même comme son pivot. Plus vaste qu'aucun autre Scherzo du répertoire symphonique, il mêle valses, ländler, contrepoint foisonnant et rythmes populaires dans une irrésistible explosion de vitalité. Jordan en maîtrise parfaitement l'architecture, évitant toute dispersion malgré la profusion d'idées. Le premier cor de l'orchestre y brille avec une virtuosité exceptionnelle, transformant ce mouvement en un véritable concerto au sein même de la symphonie.
Puis vient l'Adagietto, l'une des plus sublimes pages jamais écrites par Mahler. Écrit uniquement pour les cordes et la harpe, ce mouvement suspend littéralement le temps. Philippe Jordan refuse toute sentimentalité excessive. Les cordes de l'OPMC chantent avec une infinie délicatesse tandis que la harpe éclaire discrètement la texture sonore. La musique semble flotter dans l'air avec une poésie bouleversante.
Le Rondo-Finale fait progressivement renaître la lumière. Mahler y déploie toute sa maîtrise du contrepoint et de l'orchestration dans une écriture foisonnante où les thèmes se répondent avec une liberté extraordinaire. Après tant de luttes et de douleurs, l'œuvre s'achève dans une jubilation éclatante, comme une victoire de la vie sur les ténèbres.
La maîtrise orchestrale de Mahler demeure sans équivalent. Il porte l'orchestre à des dimensions monumentales tout en obtenant des combinaisons instrumentales d'une richesse de couleurs inouïe. Philippe Jordan met admirablement en valeur cette palette sonore exceptionnelle. Les cordes chantent avec une chaleur et une homogénéité remarquables. Les bois dialoguent avec une élégance constante. Les cuivres déploient une puissance toujours maîtrisée, tandis que les timbales ponctuent le discours avec une précision impressionnante. Chaque pupitre trouve naturellement sa place dans cet immense édifice sonore.
L'interprétation de Philippe Jordan séduit avant tout par son intelligence. Elle allie fermeté, retenue et intensité sans jamais céder à l'emphase. Le chef construit un véritable récit, ménageant les contrastes avec une maîtrise souveraine et laissant la musique respirer sans jamais laisser la tension retomber. Véritable architecte du son, il galvanise les musiciens par une direction d'une précision remarquable et d'une profonde humanité.
L'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, considérablement étoffé pour l'occasion, confirme sa place au premier rang des formations européennes. Avec Philippe Jordan, il rencontre un interprète qui refuse à la fois la sécheresse analytique et l'épanchement romantique. Sous sa direction, la marche funèbre initiale et la jubilation finale apparaissent comme les deux versants d'un même geste : une Cinquième d'une cohérence rare, où chaque mouvement paraît la conséquence nécessaire du précédent. La longue ovation qui clôt la soirée salue moins une performance qu'une lecture — construite, respirée, tenue de bout en bout.
Monte-Carlo, Palais Princier, jeudi 9 juillet
Crédits photographiques : Christophe Abramowitz / Radio-France



