Emilie Mayer, un maillon essentiel de la musique romantique allemande

par

Emilie Mayer (1812-1883) : Ouvertures en ré mineur et en ut majeur ; Concerto pour piano ; Symphonie n°1 en ut mineur. Alexander Melnikov (piano) ; Akademie für Alte Musik Berlin, direction Bernhard Forck. Livret en français, anglais et allemand. 79'12''. Harmonia Mundi HMM905417.

Emilie Mayer est sans doute la plus sensationnelle renaissance qu'ont connue ces dernières années les compositrices délaissées. Un intérêt qui confirme sa réputation dans l'Allemagne du 19e siècle, où elle sut imposer sa présence, notamment à Berlin. Paradoxalement, elle disparaît à sa mort en 1883 des programmes de concert, ne connaissant un regain d'intérêt qu'en 2012, pour le 200e anniversaire de sa naissance. Mises à part quelques parutions clairsemées chez de petits éditeurs, sa présence au disque demeure modeste par rapport à son immense production, du récital aux musiques symphonique et de chambre. La démarche actuelle de l'Akademie für Alte Musik Berlin, qui va enregistrer en trois CD l'essentiel de sa musique orchestrale, sera la première parution de cette renaissance si légitime. Le premier CD propose deux ouvertures, son seul concerto (pour piano) et la Symphonie n°1.

Une indépendante résolue mais civile

Mais qui est Emilie Mayer ? Fille d'un riche pharmacien de Friedland, elle perd sa mère à deux ans et commence très tôt l'étude de la musique. Elle a 28 ans quand son père se suicide : ses frères sont mariés, elle se retrouve seule mais aisée. Débarrassée de soucis matériels et totalement indépendante (elle ne se mariera jamais et n'aura pas de descendance), elle décide de se vouer pleinement à la musique et s'installe à Stettin, où elle devient l'élève de Carl Loewe, aujourd'hui surtout célèbre pour ses ballades, mais qui lui donne une formation complète avant de la recommander à Berlin à Adolf Bernhard Marx, fervent beethovénien, pour la composition, et à Wilhelm Wieprecht pour l'instrumentation. Peu à peu, elle s'affiche prudemment mais sûrement dans la vie musicale berlinoise, s'installe près du Gendarmenmarkt, tout près de la salle du Konzerthaus où elle accueille tout ce qui compte dans la vie artistique de la ville. Elle supporte mal les tourbillons de la capitale allemande et revient s'installer dans le calme de Stettin en 1862, auprès de son mentor et ami Loewe, avant de retourner à Berlin où elle meurt le 10 avril 1883.

Au-delà du simple classicisme

Les experts la classent souvent dans la descendance du classicisme viennois mais, si elle s'inspire des canons de la tradition, elle les bouscule régulièrement au gré de ses intuitions et parsème ses partitions de nombreuses surprises. À ce titre, sa démarche s'inscrit dans un évident préromantisme. C'est notamment le cas dans ses ouvertures en ré mineur et ut majeur, toutes deux abordées dans un mouvement lent mystérieux avant de bâtir dans la suite des allegros vivace allants et énergiques dans leur jeu de répétition. Clairement, on pense à Beethoven pour sa nervosité, mais au travers d'une clarté du tissu orchestral qui rappelle bien Mendelssohn. Le concerto pour piano s'impose par sa volubilité réfléchie : le soliste (un excellent Alexander Melnikov sur un superbe Blüthner de 1867) ne souffle guère, mais son clavier omniprésent sécrète de savoureux dialogues avec les instruments de l'orchestre. L'« Un poco adagio » baigne dans une douce amertume au chant subtilement maîtrisé.

Une symphoniste aguerrie

On retrouve les mêmes particularités, mais exprimées avec un tonus plus déterminé, dans la Première Symphonie : ici plus que partout ailleurs, Emilie Mayer n'a pas son pareil pour parsemer le moule classique d'une série d'imprévus, avec un délicieux sens de la surprise. Celui-ci provient aussi du beau travail instrumental, qui génère des soli particulièrement pertinents. Bref, on se croit en permanence chez Beethoven pour les accents, chez Mendelssohn pour la clarté, mais la compositrice ne cesse de nous inciter à regarder ailleurs avec une inventivité qui l'inscrit naturellement dans la vague romantique. Dans une telle optique, l'exécution historiquement informée de l'Akademie für Alte Musik Berlin fait des merveilles, respectant amoureusement le canevas classique mais le bousculant d'ardents coups de boutoir et d'imposants crescendi à répétition.

Une chose est certaine : si cette musique accumule les références savantes, c'est bel et bien une personnalité originale qui s'exprime, et elle a beaucoup de choses à nous dire. Qui est vraiment Emilie Mayer ? On attend la suite avec impatience.

Son 9 Livret 10 Répertoire 10 Interprétation 9

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.