Un coffret testimonial pour la légendaire Wanda Landowska

par

Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Concerto en ré majeur BWV 972 d’après Vivaldi ; Sonate pour violon et clavecin en mi majeur BWV 1016 ; Prélude, Fugue et Allegro en mi dièse majeur BWV 998 ; Variations Goldberg BWV 988 ; Partita n° 2 en do mineur BWV 826 ; Capriccio en si majeur BWV 992 ; Le Clavier bien tempéré, Livres I et II BWV 846 à 893 ; Toccata en ré majeur BWV 912 ; Suite française n° 6 en mi majeur BWV 817. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Sonate n° 11 en la majeur KV 331 : Rondo alla turca ; Menuet en ré majeur KV 355 ; Rondo en ré majeur KV 485 ; Concerto pour piano et orchestre n° 22 en mi bémol majeur KV 482 ; Sonate pour piano en sol majeur KV 283 ; Rondo en la majeur KV 511, Fantaisie en ré mineur KV 397. Franz Joseph Haydn (1732-1809) : Concerto pour clavecin Hob. XVIII’11. Georg Friedrich Händel (1685-1759) : Concerto pour orgue n° 6 en si majeur op. 4 HWV 294, transcription pour clavecin. Domenico Scarlatti (1685-1757) : Sonates K. 6, 8, 20, 32, 104, 124, 141, 187,193, 234, 247, 328, 380, 397, 422, 423, 430, 443, 447, 450, 474, 481, 492 et 519. Pièces pour clavecin de Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Jacques Champion de Chambonnières (c. 1601/2 – c. 1672), François Couperin (1668-1733) et Henry Purcell (1659-1695). Wanda Landowska, clavecin et piano ; Yehudi Menuhin, violon ; Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire de Paris, direction Eugène Bigot ; Orchestre Philharmonique de New York, direction Artur Rodzinski. 1933-1956. Notice en allemand et en anglais. Un coffret de dix CD Profil Hänssler PH22027. 

Jean-Sébastien Bach en abondance, bien sûr (six CD + une bonne partie d’un septième), dont les Variations Goldberg et Le Clavier bien tempéré, pour cet hommage à la figure légendaire de Wanda Landowska (1879-1959), historique à bien des égards. Pour rappel, cette claveciniste et pianiste polonaise, originaire de Varsovie où elle a étudié avant Berlin, est à Paris dès 1900 ; elle s’y marie, mais sera veuve à quarante ans. Elle enseigne à la Schola Cantorum, donne des concerts et se lance dans la réhabilitation de la musique ancienne pour clavecin, tout en publiant des écrits sur les interprétations des œuvres de Bach dès 1905. Elle enregistre très tôt, s’installe à Saint-Leu-la-Forêt, à vingt kilomètres au nord de Paris, et y fonde une école de musique ancienne. Sans négliger le piano, elle devient la figure essentielle du clavecin. On compose pour elle : Manuel de Falla (Concerto pour clavecin, 1926), puis Francis Poulenc (Concerto champêtre, 1929). 

Devenue française par son mariage, Landowska est née dans une famille d’origine juive convertie au catholicisme. En raison de la menace nazie, elle doit quitter la France en 1941 sans pouvoir emporter ses précieuses collections d’instruments, de manuscrits et de partitions, que les nazis vont spolier sans scrupules (lire le chapitre détaillé consacré à ce pillage par Willem de Vries dans son livre Commando Musik paru chez Buchet-Chastel en 2019). Elle a plus de soixante ans, elle arrive à New York avec le peu qu’elle a pu sauver, puis s’installe dans le Connecticut, à Lakeville, où elle va vivre le reste de son existence, enregistrant, donnant des cours et se produisant dans des récitals. La maigre notice du coffret rappelle qu’Artur Nikisch a dit de Wanda Landowska qu’elle était « la prêtresse du clavecin ». Son activité incessante, ses publications (plusieurs livres) et son enseignement (Ralph Kirkpatrick, Aimée Van de Wiele ou Rafael Puyana ont été parmi ses élèves) en ont fait une figure essentielle du renouveau de la musique pour clavecin des XVIIe et XVIIIe siècles. Une vraie pionnière…

Le coffret que propose le label Profil Hänssler est bien représentatif de son art. Bach est là, en abondance, nous l’avons dit, dans les œuvres célèbres qui ont installé la renommée de Wanda Landowska et ont déjà fait l’objet de plusieurs rééditions. Les Variations Goldberg parisiennes de novembre 1933 sont historiques ; le Pleyel est quelque peu ferraillant en ce temps du 78 Tours, mais on l’oublie, car, comme elle l’a écrit elle-même, la virtuose veut rendre à ces variations tout le charme et la substance dont on ne peut se passer. On est vite emporté par l’imagination et l’audace de tempi vifs et acérés, par une volonté d’avancée et une inspiration qui ne se dément jamais. Une leçon de narration, servie par une technique de l’instrument sidérante. Plus de dix ans plus tard, après la guerre, la claveciniste enregistrera une seconde version, plus calme mais tout aussi musicale, qui n’est pas reprise ici. 

L’autre grand monument, c’est Le clavier bien tempéré, gravé patiemment, toujours en 78 Tours, en son domicile du Connecticut, entre 1949 et 1954. Lumineuse leçon de grand style, plus assagi (un effet de l’âge ?), mais avec une clarté de toucher et une architecture équilibrée qui tient compte des couleurs et de la fantaisie rythmique. D’autres pages de Bach sont présentes : Partita n° 2 (1933), Suite française n° 6 (1936), Concerto BWV 1052 (1938) dirigé par Eugène Bigot, Sonate pour violon et clavecin BWV 1016 (1944 à New York) avec Yehudi Menuhin, âgé de 28 ans, complicité assurée, mais aussi des pièces de musique française qu’elle affectionnait, où voisinent en 1946 le Grand Siècle (Couperin, Rameau, Chambonnières) avec un Purcell, un anonyme ou de petites pièces de Mozart, dont un savoureux Rondo alla turca de la Sonate n° 11. Ici aussi, la vie est très présente, et la beauté des phrasés est éloquente. Comme elle l’est dans un concerto de Haydn ou la transcription d’un concerto pour orgue de Haendel en 1937, toujours avec Eugène Bigot.

Un CD est entièrement consacré à Domenico Scarlatti avec des enregistrements parisiens d’avant-guerre, entre 1934 et 1939. Nous avons ici une vingtaine de sonates du Napolitain sur les quarante que Wanda Landowska a mises en évidence. Il y a dans ces miniatures une incroyable énergie, mêlée à une liberté du discours qui se traduit en termes de souplesse et de finesse rythmiques. Le clavecin est métallique, certes, mais c’est souvent la fête (écoutez la 107, suivie de la 380, un double régal). Quel chemin ouvert pour ceux qui, à l’instar de Colin Tilney, Gustav Leonhardt, Andreas Staier ou Scott Ross se lanceront plus tard au cœur de cette somme ! L’éditeur a eu la bonne idée de consacrer le dernier disque de la série à Wanda Landowska pianiste dans un programme Mozart qui propose trois moments de son parcours : la Fantaisie KV 397 de 1937 à Paris, la Sonate n° 5 KV 283, gravée à Lakeville en 1956, trois ans avant sa disparition, mais surtout le Concerto n° 22 K. 482 de décembre 1945, avec le Philharmonique de New York mené par Artur Rodzinski. Une interprétation bien connue, dont la joie ou la mélancolie sont soulignées avec tant de justesse.  

Les Bach historiques figurent sans doute déjà dans maintes discothèques, car le disque n’a jamais négligé Wanda Landowska. Mais l’ensemble ici proposé est représentatif de l’art de cette virtuose dont on mesure l’importance dans l’histoire de l’interprétation du clavecin. On se laissera donc facilement tenter par ce coffret à prix doux. Le remastering de Torben Widdermann tire le maximum des possibilités offertes par le matériau d’origine. On ne peut que lui en savoir gré.  

Son : 6  Notice : 5  Répertoire : 10  Interprétation : 10 

Jean Lacroix

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