A Genève, deux orchestres pour un pianiste 

par

Au cours de chaque saison, l’Orchestre de Chambre de Genève et son infatigable chef, Arie van Beek qui en est le directeur artistique et musical depuis 2013, élaborent des programmes qui sortent des sentiers battus. Pour un concert exceptionnel donné au Bâtiment des Forces Motrices le 5 mai, la formation s’adjoint le concours de l’Orchestre des Pays de Savoie dirigé par un autre chef néerlandais, Pieter-Jelle de Boer. A tour de rôle, chacun en dirige une partie. 

Arie van Beek ouvre les feux avec l’ouverture Le Corsaire op.21 d’Hector Berlioz. D’exécution redoutable par ses traits de cordes, elle peine d’abord à se mettre en place mais trouve rapidement son assise grâce au rubato large qui enveloppe l’Adagio sostenuto. En s’appuyant ensuite sur les cordes graves bien consistantes, l’Allegro assai enchaîne les tutti fulgurants que ponctuent les cuivres, magnifiques par leur homogénéité.

Au pupitre de direction succède Pieter-Jelle de Boer qui accueille le soliste, Alexandre Kantorow, éblouissant jeune lion du clavier qui aura… 25 ans le 20 mai et qui interprète le Deuxième Concerto en la majeur de Franz Liszt. A l’Introduction extrêmement lente brossée par la clarinette et le hautbois, il répond par de clairs arpèges en pianissimo, contrecarrés par de puissants accords qui finiront par se diluer en de vertigineux traits de doubles croches irisés par le jeu perlé. L’enchaînement de gruppetti acérés à la main gauche propulse l’Allegro agitato assai où le fougueux coursier négocie brillamment tant les passaggi les plus échevelés que les accalmies où s’exprime un lyrisme intimiste. L’Allegro animato conclusif est proprement ahurissant de virtuosité ébouriffante que rend étincelante la série de glissandi sur l’ensemble du clavier. Devant le triomphe que lui vaut sa magnifique interprétation, l’artiste offre de bonne grâce une page célèbre du deuxième cahier des Années de Pèlerinage, le Sonetto 104 del Petrarca, faisant alterner de pathétiques élans de passion et de douloureuses inflexions résignées.

La seconde partie de programme baigne dans une tout autre atmosphère avec Printemps, une page de jeunesse de Claude Debussy écrite à Rome durant les premières semaines de 1887. Pieter-Jelle de Boer l’enveloppe de subtiles demi-teintes que produisent la flûte et les bois afin de dessiner un cantabile qui, progressivement, révèlera une générosité mélodique ruisselant sous les arpèges d’un piano à quatre mains. Puis de l’obscurité semble émerger un cortège qui se métamorphosera peu à peu en une danse bachique rutilante de lumière.

En contrepartie, Arie van Beek achève la soirée avec la Deuxième Suite qu’Igor Stravinsky tira de son ballet L’Oiseau de feu en 1919. De L’Introduction souvent présentée comme un magma informe, le chef s’ingénie à tirer des cordes graves des lignes précises qui tissent un canevas que transperceront les trombones et les bois pour faire apparaître l’Oiseau de feu dansant sous une myriade de coloris rutilants. Le khorovod des Princesses se pare de suaves demi-teintes que déchirera le méchant Katchéi avec ses tutti cinglants et ses cuivres féroces. Un basson intensément expressif chante mélancoliquement la Berceuse qui précède l’avènement du cor réveillant la nature en un final éblouissant. Un très beau concert !

Genève, Bâtiment des Forces Motrices, 5 mai 2022

Paul-André Demierre

Crédits photographiques : Sasha Gusov

 

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.