A la Scala, un ERNANI fascinant

par click to read more

Un fond de scène avec fenêtres et portes en ogive, comme si l’on se trouvait au Teatro Farnese à Parme, d’imposantes quadratures de bois avec des roues pour actionner les décors « en dur », telle est la première image que nous offre cette nouvelle production de l’Ernani de Giuseppe Verdi, conçue par Sven-Eric Bechtolf dans des décors de Julian Crouch, des lumières de Marco Filibeck et des effets vidéo de Filippo Marta.

Depuis décembre 1982, donc depuis trente-cinq ans, le cinquième ouvrage du jeune Verdi n’a pas figuré à l’affiche de la Scala de Milan ; car, à l’époque, la mise en scène de Luca Ronconi avait été aussi mal reçue que la direction musicale de Riccardo Muti ainsi que le plateau qui incluait néanmoins Placido Domingo, Mirella Freni, Renato Bruson et Nicolai Ghiaurov.

Actuellement, Sven-Eric Bechtolf part d’un point de vue historiographique en recourant au procédé du théâtre dans le théâtre. Un retour à l’époque de la composition de l’œuvre nous met en présence d’une troupe de chanteurs qui investit les lieux pour représenter du mieux qu’elle peut l’Ernani. Le chœur masculin, vêtu comme les compagnons de Robin des Bois par Kevin Pollard, entoure un semblant de rocher qu’un machiniste pousse à la hâte pour que son chef, s’agrippant à sa hallebarde, puisse haranguer ses troupes. Et cette ironie au second degré innerve l’intégralité d’un spectacle où la réalité pactise avec le faux-semblant. Et l’on sourit lorsqu’est tiré à la hâte un lit pour Elvira dans une vaste salle aux arcades mauresques ou que l’on place des armures en carton pour compenser le manque de choristes ou que le futur Charles-Quint pénètre à l’intérieur de la statue de Charlemagne pour épier les conjurés. Et c’est sur le plateau du Teatro Olimpico de Palladio à Vicenza que s’achève le drame : s’y déroule une somptueuse fête de mariage exhibant de fabuleux costumes, tels que cet Ernani, métamorphosé en dieu soleil, efflanqué d’une Elvira portant crinoline et collerette en plumes de paon, tandis que Silva se cache sous un tricorne et masque vénitiens. Donc, si l’on admet l’effet en trompe-l’œil, le regard est satisfait.

En ce qui concerne la musique, il faut relever qu’à la tête de l’orchestre milanais, la baguette d’Adam Fischer prône une direction fougueuse qui met à mal par moments  la plupart des pupitres et le Chœur, pourtant remarquablement préparé par Bruno Casoni.

Sur scène s’impose en premier lieu le Don Ruy Gomez de Silva d’Ildar Abdrazakov qui, tant par la qualité du timbre de basse noble que par la perfection de sa ligne de chant, réalise l’une de ses meilleures incarnations verdiennes, dans l’attente de son futur Attila d’ouverture de saison. Le ténor Francesco Meli prête à Ernani un métal mordoré de belle facture ; mais pourquoi donc se croit-il obligé de jouer les stentors qui chantent continuellement fortissimo, alors que son personnage est aussi un être passionné épris de justice ? Il faut en arriver au finale pour qu’affleure une véritable émotion qui contraint même les machinistes à se découvrir. L’Elvira d’Ailyn Perez a le même défaut, ce qui est regrettable quand l’on possède un beau ‘lirico spinto’ en mesure de vocaliser. Remplaçant Luca Salsi retenu à Parma par son Macbeth, le jeune Simone Piazzola exhibe le coloris cuivré du baryton dramatique qui peine toutefois à trouver ses marques jusqu’à sa grande ‘scena’ du troisième acte contenant l’aria « Oh, de’ verdi anni miei » où le phrasé prend corps. Daria Chernyi, Matteo Desole et Alessandro Spina complètent adroitement cette distribution qui, au rideau final, obtient une vingtaine de rappels d’un public enthousiaste.

Paul-André Demierre
Milan, Teatro alla Scala, le 6 octobre 2018)

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