À la Scala, un ATTILA  subjuguant  par sa musique

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Depuis sa création mouvementée à la Fenice de Venise le 17 mars 1846, l’Attila de Giuseppe Verdi a ouvert, avec un succès modéré, la saison de carnaval de la Scala de Milan le 26 décembre de la même année puis a été repris quatre fois jusqu’à mars 1867. A notre époque, il a fallu attendre mai 1975 pour le voir réapparaître à l’affiche avec Nicolai Ghiaurov, Piero Cappuccilli, Rita Orlandi Malaspina et Veriano Luchetti sous la direction de Giuseppe Patanè ; et le triomphe remporté par cette production incita Riccardo Muti à le reprendre avec Samuel Ramey en juin 1991, entraînant,  vingt ans plus tard, une nouvelle mise en scène de Gabriele Lavia qui faisait alterner Orlin Anastassov et Michele Pertusi sous la baguette de Nicola Luisotti.

Pour ce lever de rideau de décembre 2018, Riccardo Chailly a choisi ce brûlot patriotique du jeune compositeur  qui, dans l’élan patriotique du Risorgimento, avait pressenti l’effet irrésistible que la phrase « Avrai tu l’universo, resti  l’Italia a me » proclamé par le proconsul romain Ezio provoquerait sur le public de l’époque. Mais ici, le chef d’orchestre comprend la noblesse intemporelle du message en imprégnant le Prologue d’un pianissimo lent d’où prend forme un cantabile des cordes  aussi évocateur de désolation que les restes calcinés d’une bourgade, révélés par le décor de Giò Forma ; et le tout étouffe sous les fumées incendiaires des effets vidéo conçus par l’atelier D-Wok dans les éclairages blafards d’Antonio Castro. Puis la baguette dépeint une scène d’orage saisissante, enchaînant les accords ‘terribles’ de septièmes diminuées que transpercera le piccolo faisant émerger le jour, occasionnant l’intervention des phalanges chorales, admirablement préparées par Bruno Casoni. Tout au long des trois actes, le maestro  gomme les trivialités qui peuvent affleurer dans une stretta ou un duetto pour donner libre cours au génie mélodique qui anime la ‘scena e romanza’  d’Odabella, le songe d’Attila, le terzetto Odabella- Foresto – Ezio et les grands ‘concertati’ des fins de tableau.

Sur scène s’impose l’Attila d’Ildar Abdrazakov qui se jette à corps perdu dans son incarnation qu’il veut d’abord distante, lorsque paraît le despote assoiffé de sang et de carnage ; puis son image se décompose tandis que s’empare de lui une peur incontrôlable à la suite d’un cauchemar  se muant en une réelle confrontation avec le Ciel et son représentant sur terre, le Pape Léon Ier. Parvenue au sommet de ses moyens de basse-baryton, la voix profite de la facilité de l’émission pour iriser le phrasé de nuances d’expression. Dans la même ligne s’inscrit le baryton roumain George Petean qui développe une ligne de chant tout aussi intelligente en jouant des contrastes de coloris, même si l’aigu ‘plafonne’ dans le forte.  La soprano Saioa Hernandez confère à Odabella l’impétuosité de la vierge guerrière en parcourant une tessiture meurtrière à pleins poumons, quitte à savonner l’épineuse ‘coloratura  drammatica’. Et c’est aussi par le métal du timbre que se fait valoir le Foresto du ténor Fabio Sartori qui compense un physique lourdement empâté par un véritable legato verdien, fait si rare à notre époque. En quelques mesures, la basse Gianluca Buratto prête une autorité saisissante au Souverain Pontife, alors que le ténor Francesco Pittari est convaincant sous les traits d’Uldino, le confident d’Attila.

Comme souvent, le bât blesse au niveau de la régie de Davide Livermore, transposant l’action, qui sait pourquoi, à l’époque de la Seconde Guerre Mondiale, ce que révèlent d’emblée les costumes conçus par Gianluca Falaschi. A grand renfort de machinerie, émerge de la trappe un gigantesque pont où s’agglutinent  des soldats tirant à bout portant sur les résistants à l’oppression. Tandis que se profile, sur son cheval blanc, un Attila en tenue d’officier soviétique avec pelisse de fourrure, un fourgon déverse quelques femmes dont Odabella, sorte de Ciociara osant exiger un glaive que le tyran retournera contre elle en lui lacérant une main. Plus convaincante s’avère la scène d’orage dans les ruines d’une abbaye où un prêtre blessé à mort réunit deux branches pour en faire une croix, au moment où un autre redonne un visage à une statue de la Vierge mutilée. Puis la célèbre fresque de Raffaello dans les ‘Stanze’ vaticanes, « Rencontre de Léon le Grand avec Attila », s’animera en prêtant vie au Pape sur sa monture caparaçonnée et  à sa suite, tout droit sortis du rêve du despote. Et comme dans le récent Macbeth de Parme, tout bascule avec la seconde partie présentée comme une  ‘nuit des longs couteaux’ dans un palais saccagé transformé en lupanar de luxe où la faune la plus hétéroclite, incluant le troisième sexe ridiculisé par ses accoutrements exhibitionnistes, se presse autour d’un veau d’or en miniature, dérobé à Cinecittà. A quoi bon, quand un ouvrage de jeunesse de l’un des génies de l’opéra a besoin d’être aidé par sa représentation ! Mais heureusement, la musique est là !

Crédits photographiques : Brescia/Amisano - Teatro alla Scala

Milan, La Scala, 12 décembre 2018

Paul-André Demierre

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