A l’Opéra de Lausanne, une fascinante Mireille en ouverture de saison
Pour ouvrir sa troisième saison à l’Opéra de Lausanne, Claude Cortese, son directeur, a la judicieuse idée de choisir Mireille, le chef-d’œuvre trop peu prisé de Charles Gounod, dont la création au Théâtre-Lyrique de Paris le 19 mars 1864 fut un échec retentissant.
Comme les deux années précédentes, la mise en scène en est confiée à Bruno Ravella qui avait connu le succès avec ses productions de Guillaume Tell et de Don Quichotte. Dans la Note d’intention du programme, celui-ci écrit : « Dans Mireille, la Provence façonne ceux qui l’habitent, leur travail, leurs rites, leurs croyances et leur imaginaire. Pour évoquer cet univers sans en faire une carte postale, ma scénographe, Barbara de Limburg, a très vite trouvé notre langage visuel dans le tissage. Le tissage et la vannerie appartiennent naturellement à l’œuvre, Vincent étant lui-même vannier, mais ils permettent aussi de transformer des images familières en quelque chose de plus élémentaire ». Dès le lever de rideau, le regard se porte sur un gigantesque soleil en paille surplombant trois paniers de magnanarelles tout aussi démesurés, laissant s’écouler les cueilleuses de ver à soie suivies par les moissonneurs habillés simplement comme des ouvriers par Gabrielle Dalton. De leur rang se dégage un Vincent, de noir vêtu, coiffant casquette de débardeur, qui s’approche de Mireille, toute de blanc parée, rehaussant son corsage d’une flanelle parsemée de fleurs. Ourrias, l’éleveur de taureaux, porte velours noir et hampe d’hast, alors que Maître Ramon se singularise par son costume de riche métayer face à un Maître Ambroise qui se veut digne dans sa condition précaire de vannier. La pseudo sorcière Taven devient ici l’une de ces femmes roms de Camargue qui s’enveloppera d’une aura mystérieuse dans la scène du Val d’Enfer dont l’accès est obstrué par un entrelacs de branches gigantesques. Les lumières de François Thouret produisent un effet saisissant dans le tableau des abords du Rhône où apparaissent les Trèves voilées précédant la barque de ce Passeur aussi sinistre que le nocher des Enfers. Un simple portique évoque tant le Mas des Micocouliers dominé par un mannequin en paille de Saint Jean que l’entrée de l’Eglise des Saintes-Maries-de-la-Mer que réussira à atteindre une Mireille à demi morte. Sous un soleil aux dimensions impressionnantes, le désert de la Crau préfigure le dénouement où la malheureuse est attirée par cette aveuglante lumière de l’au-delà qui lui permettra de trouver le repos éternel. En résumé, du grand art dans cette mise en scène qui va à l’essentiel en bannissant tout pittoresque de pacotille.

Il faut relever que dans la fosse, l’Orchestre de Chambre de Lausanne brille de mille feux sous la baguette du chef canadien Jean-Marie Zeitouni, l’actuel directeur artistique et musical de l’Orchestre Symphonique d’Edmonton et de l’Opéra de Québec et de son Festival. Car il fait valoir la veine lyrique et la qualité d’écriture du discours orchestral dans une sonorité large en laquelle s’immisce aisément le Chœur de l’Opéra de Lausanne magnifiquement préparé par le chef marocain Anass Ismat. Mais cette sonorité constamment magnifiée met à mal les moyens de certains des solistes qui, notons-le au passage, effectuent tous une prise de rôle. Tel est le cas du ténor parisien Thomas Bettinger, obligé de recourir continuellement à la nuance forte pour camper un Vincent taillé à coups de serpe qui n’a cure des demi-teintes et nuances dont un Vanzo irisait le rôle. Mais il sait se rendre touchant face à la Mireille de Vannina Santoni, native de Volpajola en Corse, qui joue le tout pour le tout en abordant pour la première fois ce rôle écrasant. Elle en négocie l’ornementation virtuose lui faisant atteindre les contre-ut et contre-ré bémol dans la stretta « A toi mon âme je suis ta femme », tout en possédant le medium corsé du grand lyrique pour la scène de la Crau « Voici la vaste plaine et le désert de feu ». Et elle sait montrer sa détermination et l’authenticité de sa passion, alors qu’elle est malmenée par le bouvier Ourrias de baryton franco-canadien Jean-Krystof Bouton qui reste sur la retenue dans ses couplets d’entrée « Si les filles d’Arles sont reines », avant de révéler sa grandeur tragique dans les scènes du Val d’Enfer et des berges du Rhône où ses cinglants remords le consument autant que sa peur d’une éternelle damnation. Géraldine Chauvet personnifie une Taven qui se veut d’abord rassurante é l’égard d’une Mireille apeurée, avant de jouer des moirures du timbre pour laisser apparaître la dimension énigmatique de la devineresse pactisant avec les esprits de la nuit. Matthieu Lécroart incarne un Maître Ramon dont l’arrogance du nanti est pulvérisée par la douleur intolérable de perdre sa fille, tandis que Nathanaël Tavernier lui tient tête avec un Maître Ambroise, digne dans sa pauvreté, que soutient sa fille Vincenette (Andrea Cueva Molnar), si touchante par bonté naturelle. Maxence Billiemaz a la clarté de timbre pour traduire la candeur du berger Andreloun, tandis que Corentin Bournon a la noirceur de basse du sinistre moine-passeur. Notons encore que Hannah Blaser a la fraîcheur de timbre d’une Voix céleste et que, au pied levé, Lily Blanchard remplace Emma Delannoy dans le petit rôle de Clémence au début de l’ouvrage.
Donc en conclusion, une ouverture de saison grandement réussie.
Par Paul-André Demierre
Lausanne, Opéra, première du 4 octobre 2026
Crédits photographiques : Carole Parodi



