Lorin Maazel au fil du temps

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Lorin Maazel : The Complete Warner Edition. Œuvres de Bruckner, Brahms, Tchaïkovski, Prokofiev, Dvořák, Debussy, Moussorgski, Richard Strauss, Ravel, Bartók, John Adams, Verdi, Bizet et Massenet. Sviatoslav Richter, Emil Gilels, Jean-Philippe Collard (piano) ; Frank Peter Zimmermann (violon) ; Beverly Sills, Katia Ricciarelli, Julia Migenes, Plácido Domingo, Sherrill Milnes, Justino Díaz, Ruggero Raimondi, Nicolai Gedda (chant). Philharmonia Orchestra, New Philharmonia Orchestra, Berliner Philharmoniker, Orchestre de Paris, London Symphony Orchestra, Orchestre National de France, Orchestra del Teatro alla Scala et New York Philharmonic, direction Lorin Maazel. Enregistrements 1962-2002. Notice en anglais. 18 CD. Warner Classics 2685492780.

Warner Classics réédite en dix-huit disques les albums que Lorin Maazel (1930-2014) avait enregistrés pour EMI, Erato et Nonesuch au cours de sa longue carrière. L'intitulé « Complete Warner Edition » ne doit pas tromper sur la nature de l'objet : on ne tient pas là un legs, mais une série de photographies prises à différents moments du parcours du chef, de 1962 à 2002. Le legs discographique de Maazel, au sens des grands cycles mûris et assumés, se trouve ailleurs — du côté d'Universal, qui réunit les fonds Philips, Deutsche Grammophon et Decca et abrite les intégrales des symphonies de Tchaïkovski et de Sibelius avec le Wiener Philharmoniker ; de Sony Classical, héritier des gravures CBS, RCA et Sony, et des labels autoproduits des phalanges qu'il a conduites, du New York Philharmonic au Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, jusqu'au Philharmonia Orchestra de Londres. Ce que Warner rassemble ici, c'est autre chose : les traces éparses d'un demi-siècle de studio, dispersées sur presque toutes les grandes formations d'Europe et d'Amérique.

Ce qui frappe d'emblée, c'est l'amplitude : le coffret couvre une tranche considérable de la carrière. On y suit le jeune prodige qui grave, au début des années 1960, les plus anciennes pages réunies ici avec le Philharmonia Orchestra, jusqu'à la superstar médiatique des années 1980, celle qui dirige les bandes-son des films d'opéra et impose sa silhouette au grand public dans des publicités pour les montres Rolex. Entre ces deux pôles se déploient le Maazel berlinois de la fin des années 1980, les années françaises de ce natif de Neuilly — l'Orchestre National de France, dont il fut directeur musical, et l'Orchestre de Paris, dont il resta un fidèle compagnon de route tout au long de sa carrière —, et, tout au bout de la chaîne, l'Américain de la dernière période à la tête du New York Philharmonic.

Le parcours s'ouvre en 1962, avec un album Debussy-Moussorgski gravé par le Philharmonia Orchestra : le Prélude à l'après-midi d'un faune et les Tableaux d'une exposition dans l'orchestration de Ravel. On y reconnaît d'emblée les qualités déjà saluées à propos du récent coffret Eloquence : ce qui frappe, toujours, c'est la clarté et la transparence de la baguette. Dans les Tableaux, Maazel se révèle un peintre extraordinaire — tour à tour fauviste, impressionniste, naturaliste ou symboliste, d'une invention de couleurs proprement fabuleuse.

De la même année 1962 date un album Richard Strauss réunissant Also sprach Zarathustra et Till Eulenspiegel. Strauss restera l'une des grandes signatures de ses programmes de concert : la virtuosité était là, et cette battue d'une précision extrême qui galvanisait les musiciens et faisait exploser la mise en place. Till Eulenspiegel en offre la démonstration — véritable scherzo diabolique où la baguette acérée fait tout danser et virevolter, suivie par un Philharmonia Orchestra attentif à la moindre inflexion. Le Zarathustra qui ouvre l'album convainc un peu moins : très élégant, mais sans doute trop poli.

On retrouve Maazel au début des années 1970, à la tête du Philharmonia devenu entre-temps New Philharmonia Orchestra, pour un album Ravel — Boléro, Pavane pour une infante défunte, Alborada del gracioso, La Valse. Il vaut surtout par la démonstration orchestrale d'un Boléro mené en 13'11'', l'un des plus rapides jamais gravés. Ce n'est assurément pas ravélien, c'est même étouffant et unilatéral, mais c'est une leçon de direction. On peut sans dommage oublier cet album, curiosité plus que référence dans le parcours du chef.

À l'autre extrémité du coffret, on retrouve Maazel à la tête du Philharmonique de Berlin, en 1988 et 1989, pour les Septième et Huitième Symphonies de Bruckner et les Danses slaves de Dvořák. On rappellera qu'à cette époque, le chef était en pole position pour succéder à Karajan, et que ce généreux contrat discographique faisait partie de la corbeille de mariage. On sait ce qu'il en advint : les Berlinois choisirent Claudio Abbado, et Maazel le prit très mal — au point, dit-on, d'avoir déjà rédigé son communiqué de presse — jusqu'à refuser de diriger l'orchestre durant de longues années. Ces lectures sont aujourd'hui plutôt oubliées, et à juste titre. L'orchestre est rutilant, mais la démonstration tourne à vide : passé le brio de la construction orchestrale, les symphonies de Bruckner ne véhiculent pas grand-chose, et les Danses slaves n'ont guère d'âme slave.

L'aspect le mieux documenté du coffret, c'est le Maazel accompagnateur de concerto — et non des moindres. On y trouve les concertos de Tchaïkovski avec Emil Gilels, les concertos de Brahms, Bartók et Prokofiev avec Sviatoslav Richter — le Brahms et le Bartók captés à Paris avec l'Orchestre de Paris, le Prokofiev à Londres avec le London Symphony Orchestra. S'y ajoutent les concertos pour violon de Tchaïkovski et de Prokofiev avec Frank Peter Zimmermann et le Berliner Philharmoniker, et les deux concertos pour piano de Ravel enregistrés à Paris avec Jean-Philippe Collard et l'Orchestre National de France. On apprécie la capacité de Maazel à se tenir au diapason de solistes d'une telle envergure : jamais il ne cherche à prendre le dessus, et il se révèle un accompagnateur exemplaire, parfois même légèrement en réserve, laissant le soliste s'épancher. Reste que les prises de son — celles de Paris en particulier — ne sont ni les plus flatteuses ni les plus réussies. Dans tous les cas, et surtout pour les Tchaïkovski de Gilels comme pour les Brahms, Bartók et Prokofiev de Richter, c'est du très grand piano. Mention particulière, encore, au jeune Frank Peter Zimmermann, absolument flamboyant dans les concertos pour violon de Tchaïkovski et de Prokofiev. On restera plus réservé sur les deux concertos pour piano de Ravel avec Jean-Philippe Collard : jamais vraiment imposés dans une discographie pléthorique, il leur manque une forme d'acuité.

Le chef lyrique est documenté à trois reprises. D'abord par l'une des très rares intégrales de la Thaïs de Massenet, portée par une belle distribution — Beverly Sills, Sherrill Milnes, Nicolai Gedda — et le New Philharmonia Orchestra, en 1976 ; Maazel y tient lui-même le solo de violon de la Méditation, rappel du virtuose qu'il fut avant la baguette. Puis par deux bandes-son de films : l'Otello de Franco Zeffirelli, avec Plácido Domingo, Katia Ricciarelli et Justino Díaz à la tête des forces de la Scala, et la Carmen du film de Francesco Rosi, cette fois avec l'Orchestre National de France et Julia Migenes dans le rôle-titre, aux côtés de Plácido Domingo et Ruggero Raimondi.

Le point commun de ces trois versions, c'est le chef. Maître des styles, toujours juste, Maazel mène la dramaturgie avec une sûreté qui vaut aussi bien pour Massenet que pour Bizet ou Verdi — à ce titre, c'est même plutôt exemplaire. Les distributions, en revanche, sont plus inégales. On oubliera vite la Carmen, à la distribution franchement baroque : Julia Migenes n'emporte pas la conviction dans le rôle-titre, un rien hors de propos, sans parler des prononciations exotiques de l'ensemble du plateau, Domingo et Raimondi compris. L'Otello est intrinsèquement bien mieux mené, et l'on y salue surtout des chanteurs qui s'intègrent pleinement à la vocalité et à la dramaturgie d'ensemble.

Le coffret se referme sur sa seule œuvre contemporaine : On the Transmigration of Souls de John Adams, commande du New York Philharmonic en hommage aux victimes des attentats du 11 septembre. La pièce vaut autant par la musique que par ce qu'elle condense de symboles. Adams, longtemps compositeur de la côte Ouest rangé du côté de l'avant-garde californienne, s'y trouve institutionnalisé par une partition mémorielle confiée au plus ancien orchestre des États-Unis, alors dirigé par Maazel. L'interprétation est celle d'un moment de grande émotion. Reste qu'il s'agit d'une page qui ne s'est jamais vraiment imposée au répertoire : faute de versions concurrentes, difficile d'en proposer une autre lecture, et plus encore de la confronter à des interprétations rivales.

Au fil du temps, ce coffret est un album de photos : il retrace une carrière hors norme et en donne à entendre toutes les facettes — la puissance et la vision du jeune chef, l'accompagnateur de concerto d'une précision rare, le chef lyrique des grandes productions, la superstar de la baguette des années 1980, et, pour finir, le chef institutionnel à la tête du New York Philharmonic, créant On the Transmigration of Souls de John Adams en hommage aux victimes des attentats du 11 septembre. Le meilleur y côtoie le moins bon. La qualité des prises de son varie elle aussi énormément : très réussie pour les deux premiers albums du Philharmonia — le Strauss et le Debussy-Moussorgski — comme pour les Bruckner et les Danses slaves de Berlin, elle l'est beaucoup moins pour les sessions parisiennes. La notice d'introduction, en revanche, déçoit : peu substantielle, elle reste en deçà de ce que Warner nous avait habitués à offrir sur ce type de coffret. Un coffret plein de contrastes, où chaque disque éclaire un moment différent de l'un des parcours les plus brillants de la seconde moitié du XXe siècle.

Son 8 – Livret 6 – Répertoire 9 – Interprétation de 6 à 10

Pierre-Jean Tribot

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