A l’OSR, un chef fascinant, Hannu Lintu  par Paul-André Demierre

par click here

‘L’Ange Josefowicz’… à première vue, un bien étrange titre pour un concert de l’Orchestre de la Suisse Romande. A la mémoire d’un ange est le sous-titre donné généralement au Concerto pour violon d’Alban Berg qui figure au programme ; et son interprète en est la violoniste canadienne Leila Josefowicz, belle artiste à chevelure dorée qui semble échappée d’un retable d’église baroque bavaroise. Donc facile rapprochement !

De moyenne stature, elle est amenée, le 24 novembre, à dialoguer avec Hannu Lintu, géant finlandais qui n’en ferait qu’une bouchée mais qui dirige l’ouvrage d’Alban Berg en présentant la série dodécaphonique initiale comme un murmure presque imperceptible qui prend corps progressivement avec l’éclosion du discours. Le violon s’en isole afin d’élaborer son propre cantabile qui, par instants, manque d’ampleur. Mais le Scherzando médian le pousse à s’affirmer, tandis que se dessine un ‘alla marcia’ sardonique. A la véhémence de l’Allegro qui ouvre la seconde partie, le solo répond par des traits à l’arraché produisant un lyrisme pathétique qui se fraie un chemin parmi les cuivres proclamant « Es ist genug », le motif d’un choral de Bach. Peu à peu, le propos se décante pour atteindre au sublime dans un suraigu immatériel. Et la page de Bach qu’elle offre en bis effleure les cordes en parvenant à une intériorité tout aussi émouvante.

Pour encadrer cette œuvre, Hannu Lintu a la judicieuse idée de mettre en valeur la production des pays nordiques, denrée extrêmement rare dans les programmes de l’Orchestre de la Suisse Romande. Il choisit d’abord Tapiola, le dernier poème symphonique de Jan Sibelius, datant d’août 1926, en tirant des cordes une véhémence cinglante devenant rapidement douloureuse. De l’animation des bois se dégage un pianissimo énigmatique laissant affleurer de brusques tensions qui déchaîneront la tempête. Mais la fluidité des cordes entraînera l’apaisement régénérateur. 

En seconde partie, Hannu Lintu présente l’une des symphonies du compositeur danois Carl Nielsen, la Quatrième Symphonie op.29 dite L’Inextinguible qui, selon l’auteur, « est une sorte de symphonie en un seul mouvement qui a l’ambition de représenter tout ce que nous sentons et pensons au sujet de la vie, c’est-à-dire de tout ce qui a la volonté de vivre et d’agir ». De ces forces inextinguibles, le chef tire une énergie dévastatrice que le violoncelle et les deux flûtes contrebalancent en affinant le phrasé des cordes. Par la précision du geste et le balancement du torse, il recherche les contrastes dynamiques qu’il s’ingénie à pousser jusqu’à l’extrême. Le ‘ritardando’ des bois aux inflexions archaïsantes s’appuie sur le pizzicato des cordes pour élaborer un bref intermezzo dont les lignes s’exacerberont afin de constituer de véritables arches sonores soutenant une éclatante péroraison. Et le public en trépigne d’enthousiasme, en marquant d’une pierre blanche ce très beau concert.

Genève, Victoria Hall, le 24 novembre 2021

Pierre-Jean Tribot

Crédits photographiques :  Veikko Kahkonen

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.