A Vérone, les productions de Franco Zeffirelli conservent leur impact
En cette saison 2026, le Festival des Arènes de Vérone affiche deux des productions que Franco Zeffirelli avait conçues pour cette scène monumentale, Turandot et Aida. Curieusement, le metteur en scène avait attendu jusqu’à juillet 1995 pour se laisser convaincre d’y présenter une Carmen qui remporta un colossal succès durant cinq saisons consécutives. Dès 2001, se succédèrent Il Trovatore, Aida en 2002, une Madama Butterfly jamais abordée auparavant en 2004, une Turandot en 2010, un Don Giovanni si surprenant dans un tel cadre en 2012 et une ultime Traviata en 2019 dont il ne vit pas l’aboutissement car il décéda à Rome le 15 juin de cette année-là à l’âge vénérable de 96 ans.
Qui assiste aujourd’hui à la reprise de Turandot (effectuée par Michele Olcese), seize ans après sa première présentation, est impressionné par l’ingéniosité d’un décor imaginé par Franco Zeffirelli lui-même, consistant en un gigantesque mur de briques bleutées interdisant l’accès au palais impérial avec ses pagodes à clochetons. Une foule de pauvres hères vêtus de hardes grisâtres dessinées par la costumière japonaise Emi Wada constitue ce peuple de Pékin omniprésent qui rampe, pétri de frayeur, alors qu’apparaît Pu-Tin-Pao le bourreau et ses acolytes aiguisant les sabres sur des meules que les lumières de Paolo Mazzon imprègnent de rouge sang. La venue de la lune adoucit une atmosphère pesante qu’allègent les lampes phosphorescentes portées par de jeunes serviteurs. Le Prince de Perse marchant au supplice jette colliers et bracelets à une populace qui le prend en pitié sans pouvoir influencer la cruelle Turandot qui, d’un geste impérieux, signe l’arrêt de mort. Les tenues bariolées des trois ministres Ping, Pang et Pong glissent une note cocasse qui se chargera d’indicible nostalgie à l’évocation de leur résidence au bord des lacs. Une simple plateforme pivotante fait disparaître les paravents pour faire place au palais regorgeant d’or, écrasant la foule étouffant sous le bleu sombre des bas-fonds. Le troisième acte se terre dans le noir où personne ne dort, enveloppant même la princesse de glace que le suicide de Liù finira par ébranler, avant de céder à un amour dont elle n’a aucune notion et parvenir à la catharsis finale en apothéose.
Dans la fosse d’orchestre un quadragénaire natif de Vérone, Andrea Battistoni, actuel directeur musical du Teatro Regio de Turin, fait merveille à la tête des Chœurs et Orchestre de la Fondazione Arena di Verona en faisant valoir une extrême précision du geste dans les nombreuses scènes d’ensemble, tout en sachant faire miroiter la richesse de l’écriture orchestrale.

En bénéficient les forces chorales admirablement préparées par Roberto Gabbiani (ex-chef de chœur à la Scala de Milan) ainsi que les solistes se sentant assurés par une telle direction. Anna Pirozzi qui a triomphé dans le rôle de Turandot sur la scène milanaise en avril dernier, fait montre d’une sûreté de moyens qui lui permet de darder ses aigus dans le monologue « In questa reggia » initial et dans la scène des énigmes avec des contre-ut en lames de couteau. Mais la mort de Liù puis le premier duetto avec Calaf voilent le timbre de demi-teintes douloureuses que la passion finira par pulvériser avant de parvenir au dénouement. Face à elle, le ténor azerbaïdjanais Yusif Eyvazov joue la carte de l’héroïsme en exhibant un aigu facile qui lui permet de faire effet dans un « Nessun dorma » de bonne tenue. Mais son chant guère nuancé va de pair avec une composition théâtrale des plus rudimentaires. Lisette Oropesa se tourne vers le soprano lirico en campant une Liù aux élans généreux qui sait émouvoir le public, ce que reprend à son compte Michele Pertusi défiant les outrages du temps pour personnifier un Timur hiératique, conscient que son monde s’effondre avec la disparition de Liù. De haut vol, le trio des ministres Ping, Pang, Pong confié à Gezim Myshketa, Matteo Macchioni et Saverio Fiore manient avec art autant la dérision que la veulerie ou la mélancolie. Ankhbayar Enkhbold a la déclamation autoritaire du Grand Mandarin, tandis que Carlo Bosi se façonne un timbre effiloché pour un Empereur Altoum saturé par tant de sang versé inutilement. Mais le dernier tableau renoue fastueusement avec les ors et la liesse d’un peuple enfin libéré de son cauchemar. Et les milliers de spectateurs amassés dans cette Arène à ciel ouvert acclament longuement les artisans de cette indéniable réussite.

Le lendemain, la troisième représentation d’Aida n’atteint pas le même niveau. Au cours de sa longue carrière, Franco Zeffirelli avait conçu nombre de productions spectaculaires de cet ouvrage pour les plus grandes scènes mondiales, avant d’en élaborer une relecture miniature en 2001 à l’intention du minuscule Teatro Verdi de Busseto. Mais l’année suivante, pour inaugurer le 80ème Festival des Arènes, il élabora une mise en scène monumentale en concevant un décor comportant une gigantesque pyramide faite de fines lamelles métalliques, pivotant sur son socle pour laisser s’écouler nombre de cortèges requérant les figurants par dizaines pour défiler devant douze statues de sphinx et deux effigies démesurées d’un pharaon. Dans les éclairages de Paolo Mazzon, dès la Sinfonia d’ouverture, grouille une population qui commente ce qu’elle voit, alors que Ramfis, le Grand-Prêtre, et ses acolytes dialoguent avec un Radamès qui finira par rester seul pour évoquer sa « Celeste Aida ». Tant le tableau du départ en guerre que la scène du triomphe (reconstitués aujourd’hui par Paolo Panizza et Michele Olcese) brillent de l’éclat de fastueux costumes conçus par Anna Anni pour un péplum qui, de nos jours, frise l’exagération. Mais la chorégraphie de Vladimir Vasiliev n’a pas pris une ride avec sa danse des négrillons réduite à un pas de deux pour un garçon et sa promise rivalisant de cocasserie, contrastant singulièrement avec le rituel sacré des prêtresses guidé par la déesse Akhmet (Tea Bajc). Le Ballabile de l’Acte II fait place à la ballerine Eleana Andreoudi et au danseur Ionut-Andrei Dinitä s’immisçant dans la confrontation entre vainqueurs et vaincus. La seconde partie du spectacle incluant les Actes III et IV est finalement bien plus convaincante avec ces femmes-cygnes émergeant des rives du Nil au pied de sombres murailles qui laisseront filtrer les échos du jugement de Radamès avant de se peupler de prêtresses en blanc immaculé portant le feu des offrandes au dieu Fthà.
A nouveau préparé magistralement par Roberto Gabbiani, le Chœur de la Fondazione Arena tire magnifiquement son épingle du jeu, tandis que le chef vénitien Paolo Ommassini dirige l’Orchestre en voulant à tout prix fluidifier un discours anodin qui manque singulièrement de tension dramatique afin de parvenir aux scènes d’ensemble qu’il négocie correctement. Mais à l’instar de l’armée égyptienne il se perd lamentablement dans les gorges de Nàpata de l’Acte III, laissant en rade ses solistes qui, par chance, ne se laissent pas déstabiliser par cette baguette erratique.

Sur scène, Maria José Siri reprend le rôle d’Aida qu’elle y a campé précédemment. Mais la voix est aujourd’hui atteinte d’un vibrato large qui appauvrit son phrasé en ne lui concédant que quelques rares sons filés sur les bords du Nil, tout en rendant sommaire sa composition théâtrale. Face à elle, Clémentine Margaine personnifie une Amneris qui donne l’impression d’économiser ses moyens, avant de laisser éclater sa fureur face à cette esclave Aida qui est sa rivale. Dès ce moment-là, le timbre se corse d’éclats vengeurs qui attiseront les imprécations de l’avant-dernier tableau. Ayant remplacé au pied levé Brian Jadge dans la Turandot du soir précédent, Yusif Eyvazov est un Radamès fonctionnel sans intérêt pour le drame. Mais peut-on passer insensiblement d’un Calaf continuellement sur la brèche à un rôle comme celui-là où s’allient héroïsme et poésie intimiste ? Finalement le baryton sud-coréen Youngjun Park est la seule véritable voce areniana, incarnant un Amonasro aveuglé par son patriotisme revanchard, faisant peu cas des finesses de phrasé. Gianluca Buratto est un Ramfis tout aussi autoritaire, tandis qu’Abramo Rosalen tente de donner dignité à sa composition du Roi. Francesca Maionchi nimbe de mystère les interventions de la Grande-Prêtresse, alors que Carlo Bosi qui, le soir précédent, a été l’Empereur Altoum, est un Messager percutant dans sa brève intervention.
Au terme de cette Aida qui, judicieusement, n’a été entrecoupée que par un seul entracte, le public, plus fourni que la veille, ovationne l’ensemble du plateau. Mais qui a vu à la suite les deux productions donne sa conteste la primauté à la Turandot du premier soir.
Par Paul-André Demierre
Vérone, Arènes, deuxième représentation de Turandot du 14 août 2026
Vérone, Arènes, troisième représentation d’Aida du 15 août 2026
Crédits photographiques : Foto Ennevi

