Arabella Steinbacher fait vibrer les Saisons de Piazzolla et de Vivaldi

par link

Astor Piazzolla (1921-1992) : Las Cuatro Estaciones Porteñas (arr. Peter von Wienhardt) ; Antonio Vivaldi (1678-1741) : I Quattro Stagioni. Arabella Steinbacher, violon – Münchener Kammerorchester (Džeraldas Bidva, concertmaster). 2018. 64’38. Livret en anglais et en allemand. 1 CD Pentatone. PTC5186746

Née en 1981 de parents musiciens, Arabella Steinbacher a déjà une discographie bien étoffée. On y trouve presque tous les concertos du répertoire, avec peu d’incursions audacieuses dans des contrées inexplorées : par ordre d’entrée au catalogue, Khatchaturian, Milhaud (les 2), Chostakovitch (les 2), Beethoven, Berg, Dvořák, Szymanowski (N° 1), Bartók (les 2), Brahms, Prokofiev (les 2), Bruch (N° 1), Korngold, Mozart (Nos 3, 4 et 5), Mendelssohn (N° 2), Tchaïkovski, Britten, Hindemith et Strauss. Quelques sonates avec piano, aussi, encore moins rares : Poulenc, Fauré (N° 1), Ravel, Brahms (les 3), Franck et Strauss. Et puis deux albums plus variés (Violino Latino et Fantaisies, Rhapsodies & Daydreams). 

Pour son dix-neuvième enregistrement, on ne peut pas dire qu’elle s’éloigne des sentiers battus, avec Les Quatre Saisons de Vivaldi... Même le couplage avec Las Cuatro Estaciones Porteñas de Piazzolla n’est plus très original, puisqu’il en existe déjà au moins une vingtaine...

Les qualités d’Arabella Steinbacher sont connues : technique à toute épreuve, grande sûreté stylistique, feu intérieur, engagement maîtrisé mais constant, et une qualité sonore que son Stradivarius n’explique pas entièrement, car elle a un « grain de son » bien à elle, notamment grâce à des attaques qu’elle ne cherche ni à éviter ni à exacerber. Il se dégage de ses interprétations une impression de sincérité et d’authenticité que rien d’extérieur ne vient troubler. Aucun effet appuyé, pas d’esbroufe. La musique, rien que la musique. Quand on ne la connaît que par ses enregistrements, on n’est pas surpris de découvrir qu’elle joue les yeux fermés...

Il n’y avait pas encore de musique baroque dans sa discographie. Des concerts trouvés sur Internet laissent entendre un Bach pas du tout historiquement informé, mais plein de vitalité et d’intériorité. Dès lors, que peut-on attendre de Quatre Saisons qu’on imagine tout sauf décoiffantes ? Très peu d’incursions dans le répertoire extra-européen dans ses enregistrements. Mais quand même, justement, un bon tiers de Violino Latino, il y a quinze ans déjà, était consacré à Piazzolla. Malgré une sonorité plutôt confortable, qui n’est pas forcément celle que l’on attend dans cette musique, il ne manquait ni de ferveur ni de tension.

Cet album fait le choix de faire précéder chaque Saison de Vivaldi par la Saison de Buenos Aires homonyme, faisant fi du fait que, les unes venant d’Italie dans l’hémisphère sud, et les autres d’Argentine dans l’hémisphère nord, elles devraient être inversées sur le plan météorologique. Et, bien sûr, au-delà de leurs deux siècles et demi d’écart, les propos ne sont pas du tout les mêmes : évocation, voire description de la nature et des implications des saisons dans la vie des hommes du XVIIIe siècle pour Vivaldi, mise en musique de la dure vie des habitants des faubourgs de Buenos Aires pendant la dictature militaire autour des années 1970 pour Piazzolla. Et puis, il y a d’un côté de la musique dite savante pour les quatre concertos pour violon conçus dès le départ comme un ensemble, et de l’autre quatre pièces d’inspirations diverses (tango bien sûr, mais aussi jazz) écrites sur plusieurs années pour des formations différentes. Dans cet enregistrement, c’est Peter von Wienhardt, pianiste de l’album Violino Latino, qui en a fait l’arrangement pour cordes.

Ceux qui cherchent dans ces Quatre Saisons de Buenos Aires de la rugosité, de la violence, de l’âpreté, de la tension, risquent d’être déçus. Avec Arabella Steinbacher, nous sommes davantage dans la douleur contenue, la sensualité retenue, la tendresse pudique... Elle s’y montre d’une expressivité qui, tout en ne faiblissant pas un instant, ne déborde jamais. Nul doute que cette lecture sensible aura ses adeptes. Et nous en sommes !

Ceux qui cherchent dans le tube de Vivaldi des effets encore nouveaux, après tous ceux qui nous ont été proposés ces dernières décennies, en seront pour leurs frais. Non qu’aucun mode de jeu ne soit utilisé (col legno, sul ponticello, glissandi), mais, clairement, le but n’est pas de surprendre. Et il faut de solides autres qualités pour capter malgré tout notre attention alors que nous avons tant de versions spectaculaires dans les oreilles. Ces qualités, elles sont d'abord dans l’énergie et la joie de nous faire partager tout ce qui fait la richesse de ces saisons qui passent, et qui sont la vie même ! Nous écoutons tout cela, saisis de plaisir : tout est beau, vivant, ardent, juste, sensible, touchant.

Et magnifiquement réalisé. Arabella Steinbacher et le Münchener Kammerorchester s’entendent parfaitement. Ils nous offrent une superbe leçon de vies : celle de nos campagnes du XVIIIe siècle, comme celle de nos villes du XXe. Des vies peut-être idéalisées, qui ne nous donnent probablement pas à entendre les dures conditions d’existence de ces paysans d’autrefois, ni la brutalité et la précarité que vivent beaucoup de nos concitoyens à notre époque. Mais c’est le privilège de l’artiste que de nous proposer sa vision personnelle et intime du monde. 

Son : 9  Livret : 7  Répertoire : 9  Interprétation : 9 

Pierre Carrive

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