Avec Ludovic Morlot à Barcelone, une plongée dans la fascination symphonique de Raquel García Tomás

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Raquel García Tomás (°1984) : Las constelaciones que más brillan ; Ara sí que ets divina ; Blind Contours n° 2 ; Sonic Canvas. Josep-Ramon Olivé, baryton ; Orchestre Symphonique de Barcelone, direction Ludovic Morlot. 2023/24. Notice en anglais, en espagnol et en castillan. 47’ 40’’. L’Auditori LA-OBC-013.

Née à Barcelone, Raquel García Tomás a étudié la composition à l’École supérieure de musique de Catalogne avant de passer six ans à Londres, où elle a obtenu un doctorat au Royal College of Music. Elle s’est spécialisée dans la création multidisciplinaire et collaborative. Jusqu’à ces dernières années, cette compositrice s’était investie dans la musique de chambre et dans l’opéra, Je suis un narcissiste (2021) et Alexina B. (2023) remportant un franc succès. Mais elle n’a abordé la musique symphonique que depuis un petit nombre d’années. Pour notre plus grand bonheur musical, car les quatre œuvres récentes, proposées dans le présent album, sont fascinantes. À la tête de l’Orquestra Symfònica de Barcelona i Nacional de Cataluña, qu’il dirige depuis 2022, Ludovic Morlot met en valeur, après d’excellents albums consacrés à Ravel, Parra ou Betsy Jolas, les partitions inventives, séduisantes et attractives de la créatrice catalane, sous l’étiquette du label L’Auditori, qui est celui de son orchestre.

Dans la notice qu’il signe, le musicologue et journaliste Pep Gorgori, originaire lui aussi de Barcelone, précise l’univers dans lequel Raquel García Tomás invite l’auditeur : la perception des couleurs, des parfums, des textures, et le passage du temps dans les espaces musicaux. Un lien étroit avec l’art pictural parcourt ces quatre pages qui inaugurent, en quelque sorte, la connivence de la compositrice avec la musique symphonique. Et l’on se prend à regretter qu’elle ne se soit lancée dans l’aventure qu’à l’approche de ses 35 ans. Car elle nous envoûte et nous subjugue à chaque instant. On s’en convainc dès l’ouverture du programme, Las constelaciones que más brillan, une page de huit minutes magiques (2023), qui s’inspire d’une illustration de Pere Ginard (°1974) ; ce dernier a étudié les beaux-arts à l’Université de Barcelone et a imaginé une série de combinaisons autour des étoiles, contemplation qui se prolonge dans la musique, au cours d’une nuit sereine, sous un ciel léger, dépourvu de pollution. L’effet est subtil, aérien, les cordes évoluant sur un tapis de légèreté, les violons, les vents et la percussion évoquant, dans un registre aigu et avec des motifs répétés, la sphère céleste dans toute sa beauté plastique. La fascination s’installe, superbement. Comme dans un rêve éveillé…

Cette fascination s’exerce tout autant dans la courte page de cinq minutes pour voix et orchestre, Ara sí que ets divina (2024), une commande de l’orchestre de Ludovic Morlot, destinée à précéder une interprétation du Requiem de Verdi. La compositrice, par la même occasion, célébrait les cent ans de la naissance de sa grand-mère. Ce moment chargé d’émotion pure est basé sur des vers (non reproduits dans la notice) du poète baroque catalan Francesc Fontanella (1576-1646), où la transcendance est évoquée. La noble voix du baryton Josep-Ramon Olivé (°1988) s’intègre aux autres instruments dans une atmosphère en suspension, recueillie et apaisée. 

Retour à l’univers pictural avec Blind Contours II (2021) et au hasard artistique provoqué par une technique, ou plutôt un exercice, qui consiste à proposer aux étudiants des beaux-arts de tracer le contour d’une personne ou d’un objet sans regarder la toile. Cette approche « aveugle » permet une sorte de transfiguration du modèle. La subtilité du passage à l’action musicale est la liberté offerte par la compositrice aux instrumentistes quant au cadre de l’harmonie, de la dynamique et du timbre, et à la décision de les interpréter, précisant elle-même : le chef et les musiciens, ensemble, doivent comprendre le discours de l’œuvre comme une opportunité d’explorer leur propre son et leur créativité. En un peu plus de treize minutes, García Tomás fait écho à son expérience personnelle d’étude des beaux-arts à travers un univers de raffinement introspectif, qui a sa part de mystère.    

Le programme, que l’on trouvera trop court (un peu moins de 48 minutes seulement), se termine par la toute première œuvre symphonique de la compositrice, Sonic Canvas (2020), une commande, pendant la pandémie, du Joven Orquesta Nacional de España (JONDE), une formation de jeunes musiciens qui, en raison de la situation sanitaire, disposaient de temps pour approfondir cette partition d’une vingtaine de minutes. Si l’on y trouve en germe l’inspiration future des autres pages de l’album, on y constate aussi, derrière le métier, une plus grande complexité instrumentale, les motifs et textures s’entrelaçant tout en empruntant divers chemins. La compositrice s’en explique : Parfois, ils s’interrompent, parfois ils disparaissent et parfois ils aménagent leur réapparition pour se développer ou se transformer dans un nouvel environnement sonore. On y relève, dans un climat printanier allusivement enchanteur, des évocations de l’écosystème et de son développement. Les interactions instrumentales agissent de la même manière, de façon vivante et mouvante. Ici aussi, la part de mystère est présente et fait appel aux capacités sensibles de l’auditeur, qui se laisse happer par l’imaginaire proposé. 

Ludovic Morlot et sa phalange catalane traduisent avec un engagement fluide toute l’inventivité sonore de ces pages symphoniques, témoignages d’une créativité nourrie par des univers poétiques, picturaux et rêvés. Sonic Canvas a été enregistré en juillet 2023, les trois autres œuvres en juillet 2024 en la Salle Pau Casals de L’Auditori de Barcelone. Les interprètes offrent à cette musique inspirée l’écrin qui les magnifie. On attend avec impatience que Raquel García Tomás inscrive d’autres pages symphoniques à son catalogue.

  Son : 9    Notice : 9    Répertoire : 10    Interprétation : 10

Jean Lacroix  

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