À l’approche du centenaire de Betsy Jolas, Ludovic Morlot propose quatre jalons symphoniques récents

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Betsy Jolas (°1926) : Letters from Bachville ; A Little Summer Suite ; Latest ; B-Day for Symphony Orchestra. Orchestre symphonique de Barcelone, direction Ludovic Morlot. 2024. Notice en anglais, en espagnol, en français et en catalan. 52’10’’. L’Auditori LA-OBC-012.

Le 5 août prochain, la compositrice Betsy Jolas fêtera ses cent ans. Elle mérite, à cette occasion, un rappel biographique. Née à Paris de parents américains (éditeurs avant-gardistes, père poète et journaliste, mère traductrice), elle les suit en exil aux USA en 1940 et y entame sa formation musicale : harmonie, contrepoint, piano et orgue. Elle la poursuit en France, dès 1946, au Conservatoire de Paris, avec Darius Milhaud pour la composition, Simone Pié-Caussade pour la fugue et Olivier Messiaen pour l’analyse musicale. Elle s’adonne aussi à la direction d’orchestre. Elle compose, devient programmatrice à la radio, est assistante de Messiaen au même conservatoire, avant d’enseigner elle-même l’analyse en 1975, puis la composition de 1978 à 1992. Tristan Murail, Gérard Grisey ou Hugues Dufourt seront de ses élèves. Elle donnera aussi régulièrement des cours aux États-Unis. Son vaste catalogue, riche et diversifié, se conjugue en musique symphonique, concertante, vocale, chorale, instrumentale et de chambre, ainsi qu’en opéras et en musique de film, mais aussi en liens avec l’électronique ou les instruments anciens.  

Pour l’événement qui s’annonce, Ludovic Morlot qui dirige son Orquesta Sinfónica de Barcelona y Nacional de Cataluña, a choisi un parcours en quatre parties, passerelle entre deux continents et image d’un voyage créatif, entre héritage musical et innovations, selon la formule de Pierre-Jean Tribot, rédacteur de la notice, dont nous nous inspirons. L’auteur souligne l’indépendance d’esprit de Betsy Jolas, qui revendique l’héritage du passé, en particulier la voix, se nourrissant aux polyphonistes de la Renaissance, à Monteverdi, Mozart ou Schumann.  Ce qui n’a pas empêché les bonnes relations de la compositrice avec, par exemple, le Domaine musical de Pierre Boulez. Le choix de l’affiche s’est porté sur quatre partitions écrites entre 2006 et 2021, avec des dimensions festives, des traits autobiographiques et l’un des plus beaux invités que l’on puisse rêver pour une fête musicale : Bach

La partition la plus récente de Betsy Jolas, composée en 2021, en troisième position dans l’album, symbolise la quintessence d’un art nuancé et raffiné, qui soigne les dialogues entre les instruments pour en faire ressortir toute la plénitude. Intitulée Latest, elle n’est pas la dernière d’une production féconde, puisqu’une autre pièce a été commandée par Sir Simon Rattle. Mais, avec ses riches percussions et ses timbres insolites, avec ses réminiscences de son voyage à Bali, du jazz et de la voix (les musiciens interviennent), elle se révèle, en onze minutes, d’une profondeur qui interpelle. Ce n’est pas un adieu à la vie, tant elle est animée d’une intense vitalité et d’une concentration d’énergie dynamique ; c’est un aboutissement.

Avant cela, Letters from Bachville (2019), commande conjointe de Leipzig et de Boston, rend hommage, comme son titre l’indique, à la cité saxonne, emblématique pour le Cantor, qui éveille tant de souvenirs chez Betsy Jolas. L’œuvre élargit, en quelque sorte, le propos d’une flânerie dans ces lieux de mémoire, là où la production de Bach fut la plus abondante ; chaque mélomane qui s’y est rendu et s’est attardé dans les rues chargées d’histoire musicale s’y reconnaîtra. L’apologie est rejointe par l’humour, puisque des bribes de pages de Bach surgissent, aussi brèves, selon les dires de la compositrice, qu’elles sont écoutées de nos jours, sans aller au-delà. La compositrice manie l’art de la suggestion avec efficacité, et aussi la capacité de liberté sonore, notamment par l’utilisation des instruments de percussion. 

Il s’agit encore de déambulations dans A Little Summer Suite, une commande de la Philharmonie de Berlin en 2015, à l’occasion des 90 ans de Betsy Jolas. Sept brefs mouvements, joués d’affilée, pour, selon la créatrice, « une musique vagabonde », qui rappelle, dans son principe, les fameux Tableaux de Moussorgsky. L’évocation ambulante (« strolling ») se diversifie dans quatre phases insolites, qui s’articulent avec trois autres, où secousses, tremblements, chants ou acclamations sont présents, le tout servi par un éventail de percussions inventives. En conclusion de ce programme qui démontre l’attrait de Betsy Jolas pour la richesse du timbre, on découvre B-Day (2006), une page composée lors de ses 80 ans et pour les dix ans du Boston Modern Orchestra Project, fondé par Gil Rose. Le célèbre « Happy Birthday » est décliné en variations aux couleurs éclatées, donnant à ce thème d’inattendues atmosphères, qui se déclinent aussi bien dans l’allégresse ou le divertissement que dans un peu de vague à l’âme. 

Dans les quatre œuvres symphoniques ici rassemblées, Betsy Jolas utilise toutes les possibilités de l’orchestre avec une maîtrise qui unit son inspiration, issue du chant, à une émotion remplie de poésie. C’est un univers aux facettes multiples.  Le label Auditori porte le nom de la salle de concert de 2 200 places, inaugurée en 1999, où se produit l’Orquesta Sinfónica de Barcelona y Nacional de Cataluña. Avec sa formation, Ludovic Morlot a déjà gravé plusieurs albums remarquables, consacrés à la musique de Ravel et d’Hèctor Parra. Dans cet hommage à Betsy Jolas, il adopte un geste d’une ardente rigueur, souligne avec un soin permanent toutes les nuances d’une écriture suggestive, et dynamise les pupitres dans un élan d’une audible complicité. Un album idéal pour la fête qui s’annonce, mais aussi, une référence absolue pour le volet symphonique de cette compositrice inspirée. 

Son : 9    Notice : 10    Répertoire : 10    Interprétation : 10

Jean Lacroix

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