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RING 10010110 à Bayreuth : démonstration musicale, vacuité théâtrale

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Alors que 2026 marque le 150e anniversaire du Festival de Bayreuth, inauguré du 13 au 17 août 1876 avec le Ring, la direction du Festival avait annoncé une décision singulière : pas de nouvelle mise en scène à proprement parler pour la Tétralogie en cette année anniversaire — il faudra attendre 2028 pour voir Vasily Barkhatov proposer une nouvelle version, succédant à la vision très controversée et « netflixée » de Valentin Schwarz —, mais une version semi-concertante vouée à n’être donnée que trois fois (comme en 1876). Dans un lieu qui, en un siècle et demi, n’a connu que quinze mises en scène, systématiquement reprises plusieurs années durant — parfois pendant trente-cinq ans, comme ce fut le cas de la version de Cosima Wagner —, l’initiative détonne.

Fait plus singulier encore, il n’y aura donc pas de metteur en scène, mais un curateur, en l’espèce Marcus Lobbes. Celui-ci est entouré de Nils Corte, son co-responsable de la conception artistique et technique, d’Andri Hardmeier à la dramaturgie, de Roman Senkl pour le « storytelling digital et l’IA », de Nils Corte et de Phil Hagen Jungschlaeger, conjointement responsables du « code créatif / art visuel », de Wolf Gutjahr pour la scène et de Pia Maria Mackert pour les costumes, le tout au service d’une proposition visuelle largement générée par l’IA. D’où le titre 10010110, soit 150 en binaire. L’on passera donc près de quinze heures devant un dispositif scénique unique, composé d’une gaze en arc de cercle, située à environ cinq mètres derrière le proscenium, suivie d’un tapis blanc de quelques mètres de profondeur, puis d’un second écran blanc, cette fois totalement opaque.

L’on assistera ensuite, sur ces écrans, à de longues séquences de projections, tantôt alternées, tantôt simultanées. Pendant trois ans, l’équipe de M. Lobbes aura collecté un large corpus documentaire, composé de photographies et de croquis — décors, costumes, performances, etc. —, qui aura servi à alimenter son modèle d’intelligence artificielle. Cette masse d’informations sera ensuite couplée à un second corpus de photographies historiques, couvrant la période de 1876 à nos jours. Chacune des trente-sept scènes de la Tétralogie donnera lieu à une longue succession d’images générées en temps réel — qui varieront donc totalement d’une représentation à l’autre —, ayant toutes pour point commun de partir d’une image du Ring de 1876 ou, plus précisément, de l’une des peintures à l’huile de Josef Hoffmann ayant servi de base de travail à Gotthold et Max Brückner pour leurs décors, avant de divaguer au gré des hallucinations et des rendus impressionnistes tirés de photographies de différentes mises en scène passées… jusqu’à la scène suivante.

Ajoutez à cela des capteurs intégrés aux costumes qui, au bon vouloir de l’algorithme, ajustent les images de manière à ne pas masquer les chanteurs, ainsi que des microphones qui prennent en compte leurs voix dans la génération desdites images, et vous obtenez probablement le système le plus technologiquement complexe jamais déployé sur la Colline verte.

Il est donc d’autant plus frustrant de constater que cette gabegie numérique semble avoir été mise en œuvre sans réflexion digne de ce nom quant à son objectif esthétique final. L’outil avait un potentiel fantastique, mais il n’aura, en réalité, servi à presque rien.

Wagner, après tout, n’était pas satisfait du rendu final des peintures de Hoffmann, qui avaient échoué à capturer la vision idéaliste du démiurge et n’avaient pas été son premier choix : les négociations avec Arnold Böcklin — auquel Chéreau rendra un hommage explicite en 1976, en reprenant les visuels de L’Île des morts — et Hans Makart avaient échoué. Différentes projections de ce qu’auraient pu être ces visuels alternatifs auraient pu être fascinantes ; hélas, il n’en fut rien.

Un nouveau festival en Haut-Poitou

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Terre de festivals, la France ne se délimite toutefois pas exclusivement au sud comme en témoignent les nombreuses manifestations culturelles se déployant dans l’ouest et, plus précisément, dans ce triangle formé par les départements limitrophes (49, 37, 79 et 86) des grandes régions Centre, Pays de la Loire et Nouvelle Aquitaine. Nouveau venu, l’Airvault Allegro Festival en est à sa deuxième saison.

L’excellent chef d’orchestre et pianiste George Petrou, par ailleurs directeur artistique de l’ensemble Armonia Atenea, est littéralement tombé amoureux de ce coin de pays. Sa carrière internationale a trouvé un splendide port d’attache dans la petite ville d’Airvault, dans le département des Deux-Sèvres, depuis qu’il a trouvé avec son épouse un ravissant château néogothique du XIXe siècle, qu’ils transforment peu à peu en un véritable centre musical. C’est dans la grange attenante à leur propriété que le couple a créé ces rencontres musicales avec des musiciens amis venus de partout.

Le programme de cette deuxième édition est ambitieux avec huit concerts donnés par une petite vingtaine de musiciens venus de toute l’Europe dans un programme d’une extrême variété allant de Enoch Arden, mélodrame peu connu de Richard Strauss au concert final consacré à Johann Sebastian Bach qui aura lieu le 15 août dans l’église abbatiale Saint-Pierre d’Airvault, joyau de l’architecture romane du Haut-Poitou, avec son somptueux narthex et ses chapiteaux historiés. Récitals de piano, musique de chambre, chant et piano se suivent au gré de thématiques contrastées.

Divine mélodie française

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Fondé il y a une quinzaine d’années par le claveciniste et organiste Stéphane Béchy, le festival de la Dive Musique essaime dans les environs de Seuilly et de la maison natale de Rabelais, aux confins de la Touraine et de l’Anjou. Affluent du Thouet, la Dive prend sa source dans le département de la Vienne avant de cheminer tranquillement dans les Deux-Sèvres et dans le Maine et Loire. Domestiquée à partir du XVIIe siècle, la Dive fut dotée d’un vaste réseau de circulation fluviale pour le transport de farines, de céréales et de vin dès l’Ancien Régime. Le projet ne fut jamais rentable et l’arrivée du chemin de fer lui donna le coup de grâce. Mais le titre de ce beau festival est évidemment une allusion discrète à la « dive bouteille », expression inventée par le truculent Rabelais en 1546 autour du personnage de Panurge, ce joyeux luron amateur de bonne chère et des vins exquis (à boire avec modération) qui forment aujourd’hui encore un des nombreux agréments de cette riche région.

Repris depuis cette année par la violoniste Stéphanie-Marie Degand, avec l’appui de Patrice Franchet d’Espèrey, ancien écuyer du Cadre noir de Saumur et grand amateur de musique, le festival de la Dive musique prend une belle envolée. C’est la mélodie française qui ouvrait les feux de la programmation 2026 avec un splendide récital donné par le baryton Jean-Gabriel Saint Martin et la pianiste Elsa Lambert autour de la figure de Francis Poulenc, Tourangeau d’adoption qui possédait une superbe maison de maître à Noizay dans les environs d’Amboise.

Intelligemment conçu autour d’un choix de mélodies composées dans la région par Poulenc, ce concert d’ouverture avait pour cadre le beau manoir de la Grand’Cour, à Seuilly, mis à disposition du festival par son propriétaire anglo-américain cultivé et généreux, à quelques encablures du village natal de Rabelais et du beau château du Coudray-Montpensier qui fut la propriété  de l’écrivain belge Maurice Maeterlinck, puis de l’avionneur Latécoère.

Une dernière valse pour Kazuki Yamada

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Le concert de clôture au Palais Princier affiche complet. Il s'agit du dernier concert dirigé par Kazuki Yamada en tant que directeur artistique et musical de l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo. Une soirée forcément particulière, qui prend, au fil du programme, des allures de fête autant que d'adieu.

Le concert s'ouvre par une curiosité : une transcription du Quatuor à cordes de Maurice Ravel pour bois, cuivres et diverses percussions — sans aucun instrument à cordes — réalisée par le compositeur et arrangeur italien Giancarlo Chiaramello.

Le Quatuor de Ravel est un chef-d'œuvre, une œuvre d'une perfection formelle et d'une subtilité de timbres qui paraissent indissociables de son écriture originale. Ravel fut par ailleurs un orchestrateur exceptionnel, capable de transformer les couleurs instrumentales sans jamais perdre la substance de sa musique. Pour La Valse, il travailla simultanément aux versions pour piano, pour deux pianos et pour orchestre — trois réalisations musicalement indépendantes.

Giancarlo Chiaramello connaît, lui aussi, parfaitement l'art de l'arrangement. Il a notamment signé les arrangements de tous les concerts Pavarotti & Friends, expérience qui témoigne d'une solide maîtrise de l'écriture orchestrale et des possibilités offertes par les différents pupitres.

La démarche n'en demeure pas moins surprenante. Entendre les fameux pizzicati du deuxième mouvement du Quatuor transposés aux bois, aux cuivres et aux percussions constitue certes une expérience insolite. Mais cette curiosité sonore peine à convaincre sur le plan musical. Ce qui, chez Ravel, naît d'un équilibre extrêmement subtil entre quatre instruments à cordes — de leurs attaques, de leurs résonances et de leur complémentarité — perd ici une part importante de son évidence et de sa finesse.

La virtuosité de l'arrangement est indéniable, mais elle ne suffit pas à faire oublier ce que l'œuvre originale doit précisément à son écriture pour cordes. La transcription apparaît davantage comme un exercice de style que comme une nécessité musicale. L'Orchestre ne joue d'ailleurs que les deux premiers mouvements — vraisemblablement pour des raisons de minutage —, laissant une impression d'inachevé. Le public accueille cette proposition avec des réactions partagées.

Heureusement, la suite du programme donne à la soirée une tout autre dimension.

L'Ensemble Intercontemporain au Festival de Prades, une soirée magistrale

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Pour sa première venue à Prades, l'Ensemble Intercontemporain, qui fête cette année son cinquantenaire, rend hommage au fondateur du festival pyrénéen, Pablo Casals, né il y a tout juste cent cinquante ans, et à l'instrument dont il fut l'un des plus grands interprètes au XXe siècle, avec la commande d'un concerto pour violoncelle à Arnulf Herrmann. Créée quelques jours plus tôt au Festival Messiaen, la partition de Vor uns liegen wunderschöne Tage (De beaux jours devant nous), défendue avec une saisissante intensité par Éric-Maria Couturier, pieds nus, vêtu d'un orange bouddhique inhabituel dans les salles, rompt avec le clivage concertant légué par la tradition, pour tisser une osmose entre soliste et orchestre, jusque dans l'évolution organique des textures. Cette succession de variations aux allures de passacaille, qui, réinventant une conception héritée du sérialisme, s'étendent à tous les paramètres du son, développe, au-delà de chatoiements que n'aurait pas reniés l'auteur de la Turangalîla-Symphonie, une sensibilité à la fois éclectique et personnelle, nourrie par l'originalité syncrétique de Ligeti, la vitalité d'Adams et la propulsion cinématographique de Bernard Herrmann. L'élasticité des associations de timbres et des tempi, glissant vers des parenthèses extatiques, façonne une fascinante immersion évocatrice, magnifiée par une complicité communicative entre les pupitres, dans l'acoustique ample de l'Abbaye Saint-Michel-de-Cuxa.

En ouverture de concert, At First Light, page de jeunesse pour petit orchestre que George Benjamin avait écrite à seulement vingt-deux ans, et donnée pour la première fois, en 1983, dans la grande salle du Centre Pompidou par le London Sinfonietta, tamise déjà l'atmosphère suggestive de l'ensemble de la soirée. Inspirée par les nuées picturales de Turner, qui font ressortir, dans une approche anticipant l'impressionnisme, la lumière avant le paysage, la pièce déploie une maîtrise précoce de la palette orchestrale, de sa pâte et de ses alliages de couleurs. Sous la direction attentive de Pierre Bleuse, les combinaisons instrumentales dépassent leur apparente dimension chambriste, dans des contrastes entre plages contemplatives et éclairs puissants qui diffractent l'espace sonore. Cette condensation par la quintessence musicale de la perception picturale, que l'on peut qualifier d'intellectuelle, est révélée avec un pinceau sûr.

La Roque d’Anthéron : Alexander Malofeev à la conquête de l’inassouvi

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Il est des récitals qui marquent un moment dans l’histoire de l’interprétation. Celui donné jeudi soir à La Roque d’Anthéron par Alexander Malofeev relève de cette lignée. A la fois par son époustouflante maîtrise technique, son extrême maturité musicale et l’audace de sa conception. Une conquête de l’inassouvi pensée comme un long voyage à travers le temps et l’espace.

A la conquête du non-dit

Urgence de l’attaque de l’allegro assai des « Klavierstücke D946 », silence et reprise du thème dans une maturité inquiète et puis surprise d’un chant rentré qui suspend le temps et reprise du thème initial plus assuré. L’allegretto révèle une esquisse de mélodie perpétuelle qui tourne sur elle-même, ensuite bousculée par d’inévitables à-coup. Une fois de plus une inquiétude s’installe et la reprise devient questionnement. Même mélange d’un envol retenu, d’un retour sur soi et d’une conclusion en forme d’échappatoire dans l’allegro final. Il y a décidément quelque chose d’inabouti dans ce D 946 qui semble ouvrir la porte aux grands développements des trois ultimes sonates sans jamais aller au fond des choses comme s’il lançait des pistes que le compositeur approfondira dans d’autres œuvres.

Cet inachèvement, un principe très schubertien, demeure sans doute le ressort de tout ce programme apparemment étrange proposé avec un tact millimétré par Alexander Malofeev. Comme si chaque pièce contenait un retour, plus naturel, sur elle-même au travers de débordements inattendus. Le pianiste russe enchaîne alors les cinq mouvements de danse de la « Suite Holberg » de Grieg comme un salut formel au passé , il nous entraîne plus loin avec une plongée dans les mystères de la nature dans « Les Arbres » de Sibelius culminant dans un sensationnel « Le sapin ». Moirée dans la sensation trouble de sonorités magiques, la « Valse en la bémol op.38 » de Scriabine atteint alors un sommet expressif dans le principe de la quête inaboutie là où dans leur urgence presque névrotique, les « Préludes » d’Arthur Lourié semblent annoncer l’arrivée d’une inévitable conclusion. Elle surgira avec un panache fou, ivre de sonorité dans une 2e sonate de Rachmaninov, à la fois flamboyante et inquiète comme si aucune des pistes lancées tout au long de ses trois mouvements ne devaient vraiment aboutir pleinement. On se dit alors que les trois mouvements chahutés de cette page puissante renvoient à ceux, plus mesurés, des « Klavierstücke » qui ouvraient le programme. Le parcours est bouclé : l’inassouvi conserve ses mystères en dépit de la maestria avec laquelle il a été défendu. La réponse appartient à l’auditeur que ce prodigieux pianiste de 25 ans a provoqué, avec subtilité mais en profondeur.

Il peut alors s’abandonner dans ses bis : un élégant Ground de Purcell, une rugissante « Toccata » de Prokofiev et une torride « Valse » de Griboyevdov.

Der Fliegende Holländer à Bayreuth : la vengeance pour toute rédemption

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Certainement s'agit-il de l'ultime série pour la mise en scène de Tcherniakov, créée in situ en 2021. Portée par un tandem Grigorian/Brownlee stellaire, on ne pouvait rêver mieux comme distribution finale.

« Rien n'a fait faire à Wagner de réflexion plus profonde que la rédemption : l'opéra de Wagner, c'est l'opéra de la rédemption. Il y a toujours chez lui quelqu'un qui veut être sauvé : tantôt un homme, tantôt une femme — c'est là son problème. Et avec quelle richesse il varie ce leitmotiv ! Cruelles échappées rares et profondes ! Qui donc nous l'apprendrait, si ce n'est Wagner, que l'innocence sauve avec prédilection des pécheurs intéressants ? (C'est le cas du Tannhäuser.) Ou bien que le Juif errant lui-même trouve son salut, devient casanier lorsqu'il se marie ? (C'est le cas du Vaisseau fantôme.) Ou bien qu'une vieille femme corrompue préfère être sauvée par de chastes jeunes gens ? (C'est le cas de Kundry dans Parsifal.) », déclarait Nietzsche dans Le Cas Wagner.

Le Vaisseau fantôme est certes le premier opéra dit « de maturité » de Wagner, mais c'est également celui dans lequel il instaure le concept central de la quasi-totalité de ses livrets : la rédemption. On y suit un homme maudit, condamné à une errance éternelle dont il ne pourra être libéré que par une femme qui lui sera fidèle jusqu'à la mort. Toutefois, pour sa mise en scène, Dmitri Tcherniakov place la malédiction sous un prisme diamétralement opposé : celui de la vengeance d'un homme contre la communauté ayant poussé sa mère au suicide.

L'ouverture a ici davantage des allures de séquence d'exposition et l'on se retrouve plongé dans un anonyme village norvégien, composé d'une huitaine de bâtiments qui se mouvront sur la scène pour structurer différents endroits. Passée l'ouverture, l'action se déroulera plusieurs années après, et le drame humain relaté suit globalement le gros du mythe fantastique évoqué dans le livret — si l'on fait abstraction de l'unité de lieu nouvellement ajoutée — jusqu'à l'ultime scène du troisième acte, qui prendra in fine des allures de massacre de la population par des hommes du Hollandais, avant que ce dernier ne soit lui-même abattu par Mary.

Dans le rôle-titre, rarement aura-t-on vu un Hollandais avec pareille présence scénique, singulièrement ténébreuse. Nicholas Brownlee n'a pas encore commencé à chanter que son intensité dramatique mange déjà la scène, avant de tutoyer de nouveaux sommets, portée par une intelligence de la déclamation particulièrement remarquée. Le vibrato, bien présent, vient sertir une tessiture dramatique parfaitement modulée pour le lieu. On note également une gestion remarquable des crescendos dans les phrases longues, ainsi que des extrêmes graves de tessiture somptueux.

À La Roque d’Anthéron, Pierre Hantaï au service de Jean-Sébastien Bach

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Le festival international de piano La Roque d’Anthéron propose chaque année quelques concerts de musique baroque à la fin juillet. Parmi les rendez-vous les plus attendus figurait, dans cette 46e édition, le récital de Pierre Hantaï. Plus qu’un grand moment de clavecin, il a offert cette expérience rare : celle de redécouvrir des pièces de Bach que l’on croyait connaître, comme si ces œuvres venaient tout juste de naître.

Chacun sait que Pierre Hantaï compte parmi les meilleurs clavecinistes que l’on puisse entendre aujourd’hui. Sur la brochure du festival, il était simplement indiqué : « Bach : œuvres à préciser ». Comme souvent avec lui, le programme n’était dévoilé que quelques instants avant le concert. Jean-Sébastien Bach est sans doute le compositeur dont il s’est le plus profondément approprié le langage, et chacune de ses interprétations dépasse les attentes. Ce fut encore le cas ce jour-là.

Il monte sur la petite scène installée dans un angle du cloître de l’abbaye de Sylvacane et lance : « Vous avez le programme, je ne vais pas trop m’éloigner de cela ! » La formule amuse, et les habitués sourient : ils savent qu'il se réserve toujours le droit d'’en bouleverser l’ordre, parfois même d’en modifier une bonne partie. Ce soir encore, fidèle à son habitude, il choisit de ne pas entrer immédiatement dans le cœur du programme. Il ouvre le récital par quelques pièces brèves, écrites dans un but pédagogique, destinées à ses élèves, à ses jeunes enfants ou encore à sa femme.

Ces pages familières, que beaucoup d’entre nous ont un jour travaillées au clavier, prennent sous ses doigts une tout autre dimension. Elles se parent d’une infinité de couleurs et de nuances, avec une profondeur qui évoque les dessins des grands maîtres. Dès les premières mesures, une autre surprise surgit : il donne au clavecin une ampleur sonore qui fait presque croire à l’effet d’une pédale forte de piano. L’illusion est évidemment impossible sur l’instrument, mais elle s’impose pourtant à l’oreille.

Martin Rajna à Monte-Carlo : un nom à retenir

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Le concert s'ouvre avec Zoltán Fejérvári, figure montante de la jeune génération pianistique hongroise. Lauréat du Concours de piano de Montréal en 2017, il a également reçu la prestigieuse bourse du Borletti-Buitoni Trust. András Schiff est son mentor.

Il interprète le Troisième Concerto pour piano de Beethoven. Une œuvre qui, sous ses doigts, semble venir d'un tout autre monde — plus douce, plus mélodieuse, presque plus amicale. Des adjectifs que l'on n'associerait pas spontanément au maître de Bonn.

Rien n'est démonstratif, rien ne cherche à attirer l'attention sur la performance elle-même. Tout est mis au service de la musique. La technique semble constamment s'effacer derrière le discours musical. Fejérvári laisse les phrases respirer, les harmonies se colorer et la musique raconter elle-même son histoire.

Une interprétation élégante, raffinée, d'une grande maîtrise, mais qui peine cependant à susciter la même émotion que la suite du programme. En bis, une page mélancolique de Dvořák fait joliment le lien avec la symphonie qui va suivre.

Et puis apparaît Martin Rajna.

Une étoile montante que l'on compare volontiers au jeune Dudamel. Un maestro et un pianiste accompli. À seulement 31 ans, il est déjà reconnu par ses pairs comme l'un des grands chefs de sa génération. En octobre prochain, il prendra les rênes du Luxembourg Philharmonic.

A La Roque d’Anthéron, dans la magie réfléchie des Etudes, Vanessa Wagner fait rentrer Philip Glass dans le monde des grands compositeurs pour piano

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Les 20 Etudes occupent une place à part dans l’œuvre de Philip Glass. Quand il les aborde en 1994, c’est pour son propre usage de pianiste, prenant en compte le côté limité de ses moyens techniques. Peu à peu, toutefois, le discours se creuse et le compositeur new yorkais crée d’incroyables voyages aux ressources inépuisables qui deviennent presque des poèmes symphoniques pour piano seul. Dès leur publication officielle en 2014, les Etudes seront visitées par nombre de pianistes, pas toujours intégralement. La référence restera toutefois Maki Namekawa que l’on a attendue deux fois à Bruxelles et qui en prépare un deuxième enregistrement. De son côté, le Festival de la Roque d’Anthéron en programmait une exécution intégrale confiée à parts égales à Celia Oneto-Bensaïd et Vanessa Wagner et cette année, cette dernière était de retour le 31 juillet dernier au Parc de Florans pour une interprétation complète qui pousse ces pages fascinantes aux limites mêmes de leur potentialité. Une démarche qu’elle a gravé sur un disque paru en 2025 chez Infiné Music.

Une fascination de la longueur autour d’un travail thématique minutieux

Les Etudes de Glass n’ont pas de sous-titres et ne sont pas basées sur la démonstration virtuose. Elles nous racontent plutôt des histoires, timides souvent, parfois secrètes au début mais qui vont se corser au fil des répétitions où les quelques notes du thème de base vont circuler au travers de la structure sonore et que le soliste doit pourchasser avec malice. Et c’est ici que Vanessa Wagner conduit un remarquable travail d’architecte conduisant chaque pièce jusqu’à ses développements ultimes. Mais dans une genèse discrète où la fascination thématique, omniprésente bien que parfois en sous-main, installe des climats d’une magie envoutante qui emmène l’auditeur vers d’impressionnants sommets expressifs ou d’affolantes plongées en abime. C’est une sorte de radioscopie de l’âme humaine que nous décrit Vanessa Wagner sans jamais se départir d’un flegme souverain. Il faut la voir droite et nette devant son clavier comme une vestale habitée de son art mais qui, visuellement,  reste imperturbable et fait monter l’atmosphère du seul rendu de son piano. Il faut dire que le plein air maîtrisé du Parc de Florans permet une richesse des plans sonores qu’on n’atteindrait sans doute pas en salle.