Au Concert

Les concerts un peu partout en Europe. De grands solistes et d’autres moins connus, des découvertes.

A Genève, une stupéfiante Oksana Lyniv  

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A Genève, le 24 octobre est la date fixée pour célébrer la Journée des Nations-Unies. Chaque année, l’Orchestre de la Suisse Romande donne un concert d’une heure pour embellir l’événement. En cet automne 2021, il invite une jeune cheffe ukrainienne, Oksana Lyniv, dont la presse a abondamment parlé l’été dernier car elle a été la première femme à diriger au Festival de Bayreuth en assurant les représentations de Der fliegende Holländer.

En la voyant entrer sur la scène du Victoria Hall, l’on se prête à sourire tant elle est petite. Mais dès qu’elle est au pupitre, elle dégage une ahurissante énergie par un geste de la main droite d’une extrême précision et par la gauche pour développer le legato, ce que révèle d’emblée le célèbre Adagio pour cordes de Samuel Barber créé en 1938 par Arturo Toscanini et le NBC Symphony Orchestra. Dans un pianissimo d’une mélancolie profonde, elle s’ingénie à fusionner les registres puis suscite la tension en exacerbant le cantabile des premiers violons jusqu’au paroxysme avant de laisser s’éteindre les dernières notes.

Lang Lang  au Grimaldi Forum de Monte-Carlo

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Ce récital de la star mondiale Lang Lang ne fait pas partie de la programmation des institutions musicales monégasques, il s’agit d’un concert proposé par une société de production qui organise des tournées d’artistes comme Elton John ou David Hallyday. Le Grimaldi Forum et ses 1800 places ont été loués à cet effet. D’emblée le ton est donné ! 

En dépit d’un prix des places très élevé, la salle de concert était complète pour ce programme très classique avec les Variations Goldberg de Bach telle une tournée de promotion mondiale consacrée à son dernier album pour DGG qui propose ce même cycle. 

Avec 20 ans de carrière, Lang Lang se sent assez mature pour se lancer à l’assaut de ce qui constitue l’Everest de la musique classique : Jean-Sébastien Bach. En programmant les Variations Goldberg, il met à jour un travail qui lui a pris près de 27 ans  pour en livrer une version lente, presque mystique, qui s’approche comme une promenade intérieure.

Lisztomanias à Châteauroux fête ses 20 ans

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Le festival Lisztomanias a fêté cette année ses 20 ans sous le thème de « Liszt a 20 ans » en mettant en valeur les œuvres de jeunesse. Mais au concert du dimanche 17 octobre, l’accent est mis sur l’Amérique, un centre musical qui attirait déjà de nombreux talents au XIXe siècle. Ainsi, Lorenzo da Ponte, Sigismond Thalberg, Anton Rubinstein et bien sûr Antonín Dvořák s’y installèrent, ce dernier dirigeant le Conservatoire de New York à la fin du siècle. Liszt, un grand voyageur, aurait pu traverser l’océan Atlantique.

Ce voyage lointain, c’est aussi un voyage intérieur. Avec Dante. Ainsi, Alexandre Kantorow ouvre le concert en solo, sur la scène de l’Equinox où les sièges des musiciens d’orchestre sont encore vides. On a déjà beaucoup parlé de lui, de son génie, de son jeu inspiré, de sa technique infaillible, de sa musicalité hors pair, de sa liberté d'expression… Une fois de plus, il a mis ces qualités au service de la musique, avec tout un imaginaire lisztien et dantesque. Première ovation, déjà plus que nourrie.

Donaueschinger Musiktage : 3 + 1 jours de nouvelles musiques

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Cette année, noire et irrespirable

Elle vit près de Boston mais est née en Israël ; elle nourrit les orchestres et chanteurs depuis plusieurs décennies d’un langage bien à elle, où elle tente l’impossible alliage entre la sensitivité exacerbée de l’écorché et la précision analytique du chirurgien. La mort de George Floyd l’a fâchée, touchée, troublée -et cette phrase, de la jeune fille qui filme les derniers instants de celui qui clame ne plus pouvoir respirer, peut-être encore plus : « je suis restée là à m’excuser, m’excuser auprès de George Floyd de ne pas en faire plus, de ne pas interagir physiquement et de ne pas lui avoir sauvé la vie. » Alors, comme le fait une artiste, elle intègre l’événement, son inspiration, sa respiration coupable, les mots, la souffrance de l’homme -et celle de la femme- dans sa musique, monument de 55 minutes consacré au dernier souffle, de Floyd le Noir oppressé à la poitrine compressée, au souffle coupé (oui) et à cette pandémie qui a soudain tout bouleversé mais, aussi vite qu’elle a pris le temps de passer, laissé tout (les choses, les enjeux, les morts) inchangé -ou presque- tant nos habitudes sont profondes, ancrées, faciles- et les mots sont ceux des choristes, de leur monde impacté par l’épidémie. C’est le Jack Quartet qui s’attelle aux cordes dans la salle Mozart des Donauhallen, pour les Unhistoric Acts de Chaya Czernowin, panneau central  d’un tryptique (VENA) débuté en 2020, accompagné des 24 voix du SWR Vokalensemble, et autant de mains pour, en un même mouvement, tourner les pages de la partition dans un éclat coordonné d’incandescence lumineuse : dans ces plaintes, sirènes, souffles, « pops » buccaux, dans cette succession d’événements sonores dont la fluidité m’emporte plus dans la seconde partie, je ressens à un moment une proximité (toutes proportions gardées) avec le Thrène à la mémoire des victimes d'Hiroshima de Krzysztof Penderecki. Unhistoric Acts est une pièce qui parle de rage et de deuil.

Le dialogue excentrique entre lupophone et no-input mixer

Parmi les trois pièces au programme du concert du jeudi soir au Baar Sporthalle (plutôt bien rempli ; la fréquentation semble ne pas trop souffrir des intransigeances covidiennes – on montre patte blanche et on porte le masque), celle d’Annesley Black (abgefackelte wackelkontakte) éveille l’intérêt par la mise en avant de deux instruments inhabituels : le lupophone (aux mains de Peter Veale), rare instrument de la famille des hautbois, semblable au heckelphone (au timbre sombre et pénétrant) mais dont la gamme descend jusqu’au fa grave, et un super bidule électronique vintage (plus précisément une table de mixage sans entrées -en fait une console dont les entrées sont connectées aux sorties, ce qui génère des feedbacks qu’on peut modifier en tripatouillant les interrupteurs, boutons et autres curseurs de la table-, manipulé, avec une grâce certaine, une dextérité convaincante et un enthousiasme communicatif par un homme rond à la pilosité du siècle dernier (Mark Lorenz Kisela). La composition de cette Canadienne installée à Frankfort est étonnante, résultante d’un travail d’un an avec les solistes -qu’elle incite à imiter les sons l’un de l’autre, pour nourrir ensuite le morceau de ces imitations, transcrites, transposées, transformées à de multiples reprises puis réappliquées à un langage orchestral. 

A Genève, un chef remarquable : Robin Ticciati 

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Pour le premier concert de la saison 2021-2022 donné face à un public réjoui, le Service Culturel Migros invite l’une des grandes formations européennes, le London Symphony Orchestra dirigé par le jeune Robin Ticciati, l’actuel directeur musical du Festival de Glyndebourne et le chef attitré du Deutsches Symphonie-Orchester de Berlin. 

Le programme présenté au Victoria Hall de Genève le 20 octobre débute par le Concerto pour alto et orchestre de Sir William Walton écrit à l’intention de Lionel Tertis qui refusa de le jouer à cause de sa modernité. Ce n’est rien moins que Paul Hindemith qui en assura la création le 3 octobre 1929 au Queen’s Hall de Londres sous la direction du compositeur. Ici la partie soliste incombe à l’altiste français Antoine Tamestit qui, sur le canevas énigmatique des cordes, développe un cantabile magnifique que la densité du tutti amènera à un ‘stringendo ‘ à la virtuosité ébouriffante. En jouant de l’accentuation sur les temps faibles, le bref scherzo est emporté par une vitalité tout aussi débordante, alors que l’Allegro moderato conclusif est dessiné par un basson nonchalant auquel l’alto répond par un chant élégiaque devenant douloureux après la longue envolée orchestrale. Par la reprise du thème initial chargé d’une mélancolie oppressante, cette œuvre surprenante s’achève en points de suspension. Devant le succès nourri qu’elle remporte, Antoine Tamestit propose une page de Bach bouleversante dans sa simplicité.

Jordi Savall boucle une intégrale des symphonies de Beethoven d’un humanisme souverain

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C’était l’une des intégrale des symphonies de Beethoven prévues dans le cadre du 250e anniversaire. En 2019, donc en avance, il y avait eu les deux premiers concerts : Symphonies Nᵒˢ̊ 1, 2 et 4 le 4 juin, 3 et 5 le 15 octobre. La suite était programmée pour 2020, l’année qui devait célébrer Beethoven, mais... on connaît la suite. Les deux autres concerts eurent finalement lieu en retard, en 2021 : les Symphonies Nᵒˢ̊ 6 et 7 le 5 octobre, 8 et 9 le 15 octobre. À noter que les 5 premières symphonies, jouées en 2019, ont alors fait l’objet d’un enregistrement (qui a enthousiasmé Christophe Steyne). Espérons qu’il en sera de même avec les 4 dernières, jouées en 2021.

En 2019, les programmes annonçaient, aux côtés du Concert des Nations créé par Jordi Savall et Montserrat Figueras en 1989, une « Académie Beethoven 250 », constituée de jeunes instrumentistes professionnels, venus du monde entier, sélectionnés pour l’occasion, et qui constituaient environ un tiers de l’effectif. En 2021, les programmes ne mentionnent plus cette Académie Beethoven 250. Mais plusieurs des musiciens qui en faisaient partie sont toujours là. C’est donc qu’ils ont été intégrés, à part entière, dans le Concert des Nations.

Bien entendu, Jordi Savall ne se serait pas lancé dans cette entreprise sans avoir quelque chose à apporter. Les symphonies de Beethoven sur instruments anciens ne sont plus depuis longtemps une nouveauté. C’est pourquoi le musicien catalan a longuement étudié les documents de l’époque, et tenté de retrouver la sonorité de l’orchestre qu’a connu le compositeur, par le choix des instruments, des effectifs, mais aussi des articulations, des vitesses, toutes choses que Jordi Savall explique dans un long et passionnant texte inséré dans le programme.

De Kinderen der Zee: une remarquable redécouverte

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On n’apprendra rien à personne en faisant observer que les organisateurs de concerts en Belgique ne se signalent que rarement par leur souci de mettre en valeur le patrimoine musical du Plat pays, ce qui est franchement regrettable d’autant plus que ce ne sont pas les (re)découvertes à faire qui manquent.

On n’en félicitera que davantage Alain Altinoglu d’avoir mis à l’affiche cette saison deux représentations en concert de De Kinderen der Zee (Les enfants de la mer), unique opéra du compositeur Lodewijk Mortelmans (1868-1952). Mortelmans travailla 15 ans à cette oeuvre pour laquelle il choisit de mettre en musique la pièce éponyme de Rafaël Verhulst, et qu’il mena à bien en août 1915 alors que la Première Guerre mondiale faisait rage. L’Opéra Royal flamand d’Anvers avait d’abord envisagé de créer cet opéra en 1918 en vue de marquer le vingt-cinquième anniversaire de l’institution. Mais les séquelles du conflit firent cependant que ces plans prirent du retard, de sorte que la première dut attendre jusque mars 1920. Si la critique musicale salua unanimement la musique, la mise en scène et les décors, elle se montra plus réservée sur certains interprètes mais surtout sur le livret, jugé assez faible et insuffisamment théâtral (nous y reviendrons). Il faut ajouter que la personnalité de l’auteur de la pièce n’était sans doute pas étrangère à certains jugements. (Rafaël Verhulst était en effet un personnage contesté. Fervent partisan de la cause flamande, il fut condamné à mort en 1920 pour collaboration avec l’ennemi : rédacteur en chef du journal Het Vlaamsche Nieuws, organe de l’activisme flamand, il siégea également au Raad van Vlaanderen -Conseil de Flandre-, parlement officieux constitué sous l’oeil bienveillant de l’occupant et qui proclama l’indépendance de la Flandre en 1917. L’intéressé s’étant réfugié aux Pays-Bas, la peine ne put être exécutée.) Très peiné par l’accueil de la critique et le fait que De Kinderen der Zee ne connut que sept représentations, Mortelmans décida d’interdire toute représentation scénique de l’oeuvre. Il en fit cependant entendre le troisième et dernier acte en concert à Anvers en 1924 et tira de l’opéra une suite orchestrale et vocale de 90 minutes exécutée à Anvers également en 1942.

C’est donc un public à l’affût de la découverte qui se pressait au Palais des Beaux-Arts pour entendre une oeuvre dont la partition avait pris la poussière pendant plus d’un siècle.

L'esprit slave avec le jeune chef Dmitry Matvienko

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L’Orchestre Philharmonique de Monte Carlo accueille le jeune chef Dmitry Matvienko, lauréat de l’édition 2021 du Concours Malko, compétition émérite danoise réservée aux chefs d’orchestres en devenir. Il se présente au pupitre de l’OPMC pour un programme qui allie un grand concerto classique du répertoire avec deux raretés russes. 

En compagnie du violoncelliste Mario Brunello, il se lance dans le célèbre Concerto pour violoncelle de Dvořák. Mais le soliste n'y fait pas l'unanimité. Il a les qualités de ses défauts et les défauts de ses qualités : il commence le concerto par une série de fausses notes, ce qui est assez déconcertant. On sait Brunello soucieux de sortir la musique classique de son carcan mais à vouloir sur-interpréter,  il sacrifie la justesse et met sa vision en avant, avec un vibrato souvent exagéré. De son côté l’orchestre peine à s’élever et l’accompagnement s’avère lourd.  C’est une prestation plutôt décevante que vient sauver un “bis” inattendu et émouvant : une transcription pour violoncelle de la  mélodie ancienne arménienne “Havun, Havun”. Le son qu’il produit, profond et plaintif, doux et velouté, légèrement nasillard, est particulièrement adapté à l’expression de la souffrance, de la tristesse et du recueillement. L'interprétation de Brunello au violoncelle est envoûtante et les sonorités sont profondes, enveloppantes et mystérieuses. Ce “encore”  nous réconcilie après la prestation dans le  concerto et il confirme que Brunello, artiste clivant qui génère autant de détracteurs que d'admirateurs, est excellent dans ce qui sort des frontières du classique.   

A l’OSR, le succès mérité de Fabio Luisi 

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Pour venir en aide au Réseau du Cancer du sein qui œuvre depuis vingt ans, l’Orchestre de la Suisse Romande convie le grand public à deux concerts donnés au Victoria Hall les 8 et 10 octobre. A cette occasion, il rappelle à Genève Fabio Luisi qui a été le directeur musical de l’ensemble romand de 1997 à 2002, période de cinq années dont nous avons conservé un souvenir mitigé, tant l’entente entre le chef et les musiciens était difficile. Le maestro a pris par la suite la succession de James Levine au Met de 2011 à 2017, tout en devenant le Generalmusikdirektor à l’Opernhaus de Zürich depuis 2012 jusqu’à nos jours. Il reparaît donc au Victoria Hall face à une formation qui a accueilli nombre de nouvelles recrues au cours de ces deux dernières années.

Le concert débute par le mal aimé et le moins connu des concerti de Sergueï Rachmaninov, le Quatrième en sol mineur op.40, créé par l’auteur lui-même au piano et l’Orchestre de Philadelphie dirigé par Leopold Stokowski le 18 mars 1927 et n’obtenant qu’un accueil glacial. Ici la soliste en est la jeune pianiste française Lise de la Salle qui se laisse galvaniser par l’énergique exposition instrumentale en produisant un jeu clair et ample qui paraît d’abord un peu raide avant de se libérer dans le dialogue avec le cor anglais et les bois. La technique s’avère éblouissante tout au long de cet Allegro vivace qui, bien curieusement, ne comporte aucune cadence. Alors que le canevas instrumental murmure en sombres demi-teintes la chanson enfantine ‘Three Blind Mice’, le solo se dépouille de tout effet jusqu’au brutal coup de théâtre qui électrise l’atmosphère. Le Final accuse les contrastes rythmiques et les oppositions de coloris par des traits brillants que le public applaudit à tout rompre. Prenant la parole, Lise de la Salle propose en bis une page que l’on aurait pu entendre dans un cabaret new yorkais de l’époque (Fats Waller en est-il l’auteur ?)

1921-2021, le Donaueschinger Musiktage a 100 ans (et ce n’est pas courant)

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Petite ville du Bade-Wurtemberg de 22.000 habitants, Donaueschingen, en Forêt Noire, est le point de départ de la « Piste cyclable internationale le long du Danube » (1200 km jusqu’à Budapest) et accueille, joliment mise en valeur, la source du fleuve (dont la couleur se marie si bien à la valse, bleue), le château des Princes de Fürstenberg (le nom résonne plus aujourd’hui aux oreilles des amateurs de houblon, même si la brasserie locale est loin d’égaler nos bières d’abbayes) et le festival le plus ancien (et probablement le plus célèbre) de musique contemporaine.

Chaque année depuis 1921 (aux années de guerre -et autour- et transfert -temporaire- à Baden-Baden près), les curieux aux grandes oreilles, les fouineurs au nez long, les fureteurs aux yeux affutés prennent le risque de l’expérimentation et de la découverte, le risque de l’éblouissement et de la désillusion (la recherche fondamentale, en musique comme ailleurs, a un rendement hautement aléatoire), le risque d’être désarçonné, dérouté même, parfois irrité, plus souvent séduit, au moins titillé. Chaque année depuis un siècle, des dizaines de musiciens investissent la ville : les Donauhallen plus récentes (aux noms de Stravinsky, Bartók, Mozart) bien sûr, mais aussi les salles de sport, les écoles, bibliothèques, musées, églises, arrière-boutiques, bistrots… - autant d’endroits éloignés de l’acoustique ahurissante des salles de concert bâties par des architectes plus ou moins visionnaires et efficaces ; autant de lieux qu’on apprend à connaître, à dépister, dont on parcourt les allées à la recherche du disque dont on ignore l’existence, du livre dont on a entendu parler (mais trop vaguement), de la partition qu’on n’imagine plus trouver -et autour desquels, dans la brume froide d’octobre, on se réchauffe d’une bratwürste à la moutarde douce (et d’une Fürstenberg) au camion-stand des secouristes (imagine-ton la Croix-Rouge servir des bières ?).