Scènes et Studios

Que se passe-t-il sur les scènes d’Europe ? A l’opéra, au concert, les conférences, les initiatives nouvelles.

Affaire de piraterie sur le Vieux-Port avec Mehdi Lougraïda et l’Orchestre philharmonique de Marseille

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L’orchestre Philharmonique de Marseille et le jeune chef Mehdi Lougraïda proposaient cette semaine une série de concerts à destination des familles, avec un programme symphonique rassemblé autour du thème de la mer et présenté comme un conte pour enfants : L’histoire du petit pirate.

Format idéal pour séduire grands et petits, les partitions du grand répertoire alternaient avec les aventures d’une jeune pirate du Vieux-Port et de son perroquet, imaginées par Rose, 9 ans (assistée de son oncle... le chef d’orchestre !) et narrées tour à tour avec mystère et ferveur par la comédienne Olga Szanduła qui leur prêtait sa voix et son costume.

Le concert débutait avec le premier mouvement de la Shéhérazade (1888) de Rimsky-Korsakov : La mer et le vaisseau de Simbad. L’orchestre en livra une interprétation ample et posée, dont le tempo presque contemplatif, surprenant au premier abord, ouvrit une fenêtre très française sur le chef-d’œuvre du compositeur russe. Le fameux solo du violon, ici interprété par le super-soliste Da-Min Kim, se déploya tranquillement avant de laisser la place à des pupitres orchestraux traités de manière presque chambriste, mettant davantage l’accent sur la mer (le paysage) que sur le vaisseau (le personnage), dans une approche en fin de compte très impressionniste de cette page orientale du romantisme slave.

Après une telle mise en bouche venait naturellement le plat de résistance : le poème symphonique La Mer (1905) du français Claude Debussy, considéré non seulement comme le sommet du catalogue orchestral de son auteur mais aussi comme l’une des partitions majeures de l’impressionnisme. Ici le personnage disparaît complètement du tableau au profit de la nature, pour donner à entendre les miroitements des vagues (De l’aube à midi sur la mer) ou le jeu des éléments (Dialogue du vent et de la mer). On saluera la clarté et la transparence du geste de Lougraïda ainsi que la grande précision rythmique de l’ancien assistant de Matthias Pintscher à l’Ensemble intercontemporain, qui offrait confort et liberté aux très beaux pupitres de bois de l’Orchestre philharmonique de Marseille.

Virage à tribord vers le romantisme allemand avec l’ouverture du Vaisseau fantôme (1843) de Richard Wagner ! Ici Lougraïda sait trouver une belle pâte sonore aux cordes, épaisse et transparente ; sans rien pousser ni forcer, il laisse s’épanouir la masse symphonique avec un geste d’une grande simplicité. Cette sobriété sans pathos ne l’empêche cependant pas d’appuyer aux points névralgiques de la partition pour en souligner la structure. Les musiciens de l’orchestre lui rendirent bien cette élégance, avec notamment de remarquables interventions, jamais pompières, des cuivres, si essentiels à Wagner et particulièrement mis en valeur dans cette ouverture.

Fabien Gabel, perspectives viennoises et transcontinentales 

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Le chef d’orchestre Fabien Gabel est l’une des baguettes qui compte. Régulièrement invité des grands orchestres, dont les plus prestigieuses phalanges des USA, il vient de faire ses débuts au MET. En septembre dernier, il a également pris ses fonctions à la Direction musicale du Tonkünstler-Orchester Niederösterreich, un orchestre autrichien au passé historique d’une rare densité. Fabien Gabel revient sur les développements récents de sa carrière et sur sa collaboration avec son orchestre autrichien.    

Vous venez de diriger le Mahler Chamber Orchestra pour une tournée de concerts en Espagne avec la célèbre pianiste Yuja Wang en soliste. Comment s’est passée cette tournée ? 

La tournée s'est bien déroulée nous avons joué dans des salles merveilleuses, comme San Sebastian et Barcelone. Certaines de ces salles sont magnifiques, comme le Palau de la música catalana à Barcelone ou l’Auditorio de Jameos del Agua de Lanzarote, qui est creusé dans la roche volcanique. J’étais très heureux de collaborer avec la fabuleuse Yuja Wang, qui est une pianiste extraordinaire dont la virtuosité est impressionnante et avec le Mahler Chamber Orchestra, phalange d’une virtuosité et d’une énergie exceptionnelles.     

Vous venez, en septembre 2025, de prendre fonction comme Directeur musical du   Tonkünstler-Orchester Niederösterreich, un orchestre autrichien, plus que centenaire, est chargé d'histoire (Sous la direction de Franz Schreker, l'Orchestre Tonkünstler de Vienne créa les  Gurre-Lieder d'Arnold Schoenberg en 1913. De 1919 à 1923, Wilhelm Furtwängler fut le chef d'orchestre principal. Bruno Walter, Otto Klemperer, Felix Weingartner, Hermann Abendroth et Hans Knappertsbusch dirigèrent l'Orchestre Tonkünstler les années suivantes). Comment avez-vous rencontré cet orchestre et comment en êtes-vous devenu le Directeur musical ?    

J'ai été invité à diriger l'orchestre, pour la première fois en 2019, avec un programme incluant entre autres la Sinfonietta de Korngold et la “Scène d’amour” de Feuersnot de  Richard Strauss. Une excellente entente a rapidement émergé. Ensuite, j’ai été réinvité à plusieurs reprises. Revenir au pupitre du Tonkünstler-Orchester Niederösterreich m’apportait beaucoup de satisfaction et  j'aimais beaucoup travailler avec cet orchestre. J'ai senti que certains musiciens semblaient désireux de travailler à plus long terme avec moi. Et puis, j'ai été sollicité pour devenir le Directeur musical à la suite à l’annonce du départ de Yutaka Sado, mon prédécesseur. 

Quelles sont vos ambitions et quels sont vos projets dans le cadre de votre mandat à la direction musicale du Tonkünstler-Orchester Niederösterreich ? 

Je souhaite développer plusieurs axes : tout d’abord, programmer le répertoire français, qui a été peu joué par l'orchestre auparavant. Je souhaite également mettre en avant des compositeurs viennois moins joués, comme Zemlinsky, Schreker ou Marx. Ce répertoire intéresse l'orchestre qui le maîtrise très bien et il nous faut nous distinguer des autres orchestres locaux qui programment majoritairement le grand répertoire classique (Strauss, Mahler, Bruckner, Brahms, Beethoven). En décembre dernier, nous avons joué la Symphonische Nachtmusik de Joseph Marx, figure majeure de la vie musicale viennoise dans les années 1910-30, mais ce compositeur est tombé dans l’oubli. Les concerts à Vienne ont fait salle comble et cette redécouverte a été saluée par la critique et le public. 

La Folle Journée de Nantes 2026 : quand les fleuves de la musique deviennent chants de l’âme

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La 32e édition de la Folle Journée de Nantes s’est refermée ce dimanche 1er février après cinq jours de festivité. Cette édition, mise en place par les équipes de CREA, a rencontré un franc succès, tant par son ambition artistique que par l’adhésion du public.

Un festival en chiffres et en voyages

Les chiffres publiés le dernier jour du festival confirment cette réussite : 132 000 billets délivrés sur les 140 000 mis en vente, soit un taux de remplissage de 94 %. Pas moins de 2 380 artistes se sont produits dans plus de 300 concerts, tous conçus autour d’un thème fédérateur : le fleuve. Du Danube à la Tamise, du Nil à l’Hudson, du Styx à la Volga, ces cours d’eau réels ou mythologiques ont inspiré des programmes d’une grande diversité. Pittoresques, intérieurs, patriotiques, initiatiques, parfois même touristiques, ces parcours musicaux ont offert aux festivaliers autant de voyages imaginaires, tissés de notes et de rythmes, propices à la rêverie.

Aline Piboule, une narration pianistique

Parmi les concerts du dernier jour, un récital de piano s’est distingué par sa force narrative et son pouvoir évocateur. Aline Piboule y présentait un nouveau programme centré sur la dernière œuvre de Robert Schumann, Geistervariationen WoO 24. Intitulé « Les chants de l’âme », ce récital s’articulait autour d’un second fil conducteur, le Rhin, fleuve dans lequel Schumann se jette à la fin de sa vie. Les deux dernières variations des Geistervariationen sont en effet écrites avant et après cet événement tragique, suivi de son internement dans un asile psychiatrique à Bonn.

Nouvelle production de La Clémence de Titus à l'Opéra de Nice, sous les feux de la politique

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Après Rusalka et Juliette ou la clef des songes, l'Opéra de Nice présente une nouvelle production du duo Le Lab formé par Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil, ancrée dans la réalité et l'imaginaire locaux, à travers l'usage du reportage vidéo. Pour La Clémence de Titus, la politique s'invite dès le prologue aux allures de promotion des confessions de Vitellia, une repentie de la lutte pour le pouvoir auteure de Comment ne pas être première dame, dans une entretien avec une animatrice incarnée par l'interprète d'Annio. Si elle est extra-musicale, cette introduction présente le mérite d'éclairer tout le spectacle sous le regard d'une femme ambitieuse dont la partition de Mozart fait, plus encore que le rôle-titre, le véritable personnage central, sans avoir à interférer avec la continuité dramatique de l'opéra. 

Rythmé par une dialectique entre la poursuite filmée – réalisée par Pascal Boudet et montée par Timothée Buisson –  de Vitellia, plongée dans ses doutes et ses stratagèmes, en voiture officielle sur la promenade des Anglais, dans sa chambre au Negresco ou dans les salles d'office et d'apparat de la Villa Massena, et l'épure contemporain sur le plateau, réduite à quelques mobilier de meeting et panneaux de plexiglas, sous les lumières de Christophe Pitoiset, le spectacle multiplie les clins d'oeil savoureux à l'univers et aux icônes politiques des dernières décennies. Face à une Vitellia en tailleur Chanel à la Jackie Kennedy, Servilia, un temps proclamée épouse impériale, emmaillotée dans la bannière de la République, rappelle la Marianne de Brigitte Bardot. Dans un décor où domine la couleur bleue avec laquelle sont symbolisés les partis de droite, le slogan La Clémence Ensemble ressuscite la campagne de Nicolas Sarkozy, qui, à l'heure de ses condamnations judiciaires, conserve un sérieux capital de sympathie dans une région où le drapeau français est souvent celui de la préférence nationale. 

Les Talens lyriques bouclent la boucle avec Cadmus et Hermione de Lully à la Philharmonie de Paris

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En 2001, les Talens lyriques et leur chef Christophe Rousset enregistraient Persée, de Lully. 24 ans et 13 tragédies-lyriques plus tard, ils concluent en beauté leur intégrale Lully, avec Cadmus et Hermione à la Philharmonie de Paris.

Entre les tragédies-ballets de Jean-Baptiste Lully et les Talens lyriques, du claveciniste et chef d'orchestre Christophe Rousset, un lien fort s'est noué, fait d'amitié, de compréhension mutuelle et de fidélité. Initié en 2001 avec Persée, il se conclut cette année avec Cadmus et Hermione. 24 ans pour donner en concert et enregistrer au disque les 13 tragédies-ballets du compositeur officiel du Roi-Soleil, qui magnifient le style à la française et, qui sait, initient la French touch. Finalement, Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo, ex-Daft Punk, ne sont-ils pas eux aussi originaires de Versailles ?

Si Cadmus et Hermione est la première tragédie lyrique de Lully, c'est la seule à laquelle les Talens Lyriques ne s'étaient pas encore consacrés. C'est à présent chose faite, avec la représentation qui en a été donnée, le 25 janvier dernier dans la salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris. 

Le moins que l'on puisse dire est que cette équipe artistique connaît son Lully sur le bout de ses doigts. Le plateau vocal est équilibré et talentueux, mené par un Cadmus conquérant et séduisant (Jérôme Boutillier) et une Hermione (Éléonore Pancrazi) charmante d'aisance et d'agilité vocale. Les musiciens offrent une partition fluide et maîtrisée et le chœur est parfaitement affûté. Quant à la partition, elle est riche en contrastes, de la grandiloquence altière toute à la gloire de Louis XIV à des scènes émouvantes d’intimité, en passant par de charmantes danses aux jolis effets percussifs ou encore par des traits d’humour efficaces et des situations bien campées.

Thomas Lebrun retrouve Marguerite Duras

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Le chorégraphe-directeur du CCN de Tours continue d'interpréter son solo phare L’envahissement de l’être (danser avec Duras). Créée en 2023, cette pièce a reçu le “Grand Prix” du meilleur spectacle chorégraphique décerné par le Syndicat professionnel de la Critique théâtre, musique et danse. Décryptage d’un succès. 

Si Thomas Lebrun est un créateur prolifique (sa dernière pièce Derrière Vaval, Pleurs, cornes et fwèt. se jouait à Chaillot quelques jours avant) il est également un interprète hors pair. Dès ses premiers pas, sur la voix off d’entretiens de Marguerite Duras, il habite l’espace de sa simple présence. Peu à peu, il se dévoile au son des confidences de l’écrivaine. Le présentateur d’Apostrophes, Bernard Pivot, sur-enthousiaste, enchaîne les questions auxquelles Marguerite Duras répond avec retenue, parfois même à l’encontre de ce qu’il semble attendre. Thomas Lebrun recrée la tenue visible sur les archives de l’INA avec les lunettes carrées ocre, mais il reprend aussi la posture et le ton de l'interviewée si bien qu’on croyait la voir réapparaître sur scène devant nous. 

Thomas Lebrun ne se contente pas d’imiter Duras, il l’incarne. Ses mouvements choisis font ressortir la musicalité de la voix de l’interviewée. La scénographie épurée et le travail précis des lumières permettent de mettre en scène les mots.  

Galop réussi pour le Nouvel An de l’Orchestre philharmonique de l’Oise aux Grandes Écuries de Chantilly

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L’Orchestre philharmonique de l’Oise donnait ce week-end à Chantilly deux représentations de son annuel concert du Nouvel An, sous ce dôme des Grandes Écuries qui voit défiler nombre de formations symphoniques, et non des moindres, de l’Orchestre national de Lille au Philharmonique de Radio France en passant par Les Siècles ou les Talens Lyriques.

On ne sait jamais à quoi s’attendre en allant écouter un orchestre constitué d’amateurs et d’étudiants, ici encadrés par des musiciens professionnels bénévoles. Cette fois la surprise fut excellente : le programme, ramassé sur une douzaine d’œuvres et astucieusement conçu pour naviguer entre les différents incontournables viennois de début d’année, commença le voyage par une mazurka et quelques polkas bien choisies, la valse sachant se faire désirer jusqu’après l’entracte. Les prises de parole du chef avant chaque œuvre, toujours très drôles et dynamiques, surent intéresser le public aux aspects historiques et instrumentaux des partitions avec humour et bonne humeur.

Les musiciens livrèrent une prestation bien plus qu’honorable : emmenés par l’énergie communicative et entièrement sécurisés par la technique sans faille de leur directeur musical Sylvain Leclerc, ils offrirent au public des interprétations hautes en couleur et en contrastes, aucune prise de risque ne semblant les effrayer - qu’il s’agisse de pianissimo subito, de longs points d’orgue expectatifs ou de brusques surprises agogiques. Les différents pupitres présentaient une belle homogénéité et les quelques solos du programme – mention spéciale aux bois et à la harpe – permirent à chacun de juger de l’excellent niveau instrumental de plus d’un musicien de l’orchestre.

Madama Butterfly au Semperoper de Dresde

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Le Semperoper de Dresde propose une reprise d'une production de Madama Butterfly, confiée au scénographe japonais Amon Miyamoto, donnée sur cette scène en 2022 et en coproduction avec les opéras de Tokyo  et de San Francisco. La production semble plaire au public qui cette dernière d’une série de représentations a accouru en masse en ce vendredi soir hivernal. 

Le concept scénographique d’Amon Miyamoto est de raconter l’histoire à travers le regard du fils de Pinkerton et de Cio Cio San. Un fils âgé d’une trentaine d’années et  qui retrouve son père sur son lit de mort. Ainsi, chaque acte  est introduit par une scène sans parole avec un Pinkerton agonisant dans sa chambre d'hôpital en compagnie de son épouse américaine, de Suzuki, d'un médecin, d'une infirmière et du fils de Pinkerton. Ce dernier à travers un rôle muet est présent tout au long de l'opéra, assistant impuissant à la tragédie dont il découvre la trame en même temps que le spectateur. Au final, ça ne rajoute pas foncièrement à l’histoire et encore moins à la dramaturgie déjà magistrale de cet opéra, mais ce n’est pas incohérent et ça peut se défendre.    

Bien connu à Broadway, Amon Miyamoto  sait narrer une histoire. Sa direction d'acteur est juste et fait vivre les personnages avec la tension théâtrale requise. Le décor  de Boris Kudlička est simple : la chambre de Cio-Cio San dans un cube en bois stylisé japonisant et quelques accessoires. Le vaste plateau de la Semperoper de Dresde est animé par des projections vidéos stylisées et esthétiques de Bartek Macias et les costumes sont signés par le célèbre styliste Kenzō Takada dont cela devait être l’une des dernières collaborations avant son décès (la production avait été donnée à Tokyo en 2019). On est dans un Japon classique  et poétique sans relecture prétentieuse ou actualisation déplacée. Cette scénographie sert la musique et s’impose par une intemporalité pour une production qui séduit.     

À Garnier, un Eugène Onéguine pour la postérité

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Il s'agissait de l'une des productions les plus attendues de la saison lyrique parisienne, et elle est à la hauteur des espérances ; portée par une symbiose particulièrement réussie entre la mise en scène toute en finesse et en sensibilité signée Ralph Fiennes et la direction exceptionnelle de Semyon Bychkov.

En dehors de quelques sporadiques productions aspirant à être des reconstitutions historiquement informées, le spectateur parisien est souvent confronté à une trichotomie des mises en scène lyriques ; certaines se targuant d'apporter un nouvel angle de lecture de l'œuvre, d'autres d'en moderniser le rendu, quand une ultime minorité reste, quant à elle, dans un scolaire classicisme. À ce titre, la mise en scène de M. Fiennes fait figure d'exception dans sa logique. Familier de l'œuvre pouchkinienne depuis sa jeunesse au conservatoire et interprète du protagoniste éponyme sous la direction de sa sœur en 1999, point d'hubris dans l'ambition du metteur en scène pour autant. « Les expériences d'opéra qui m'ont le plus ému sont celles qui m'ont sorti de mon monde par les émotions et la force de la musique », déclarait l'intéressé. Il en résulte logiquement un travail qui, à la manière d'un artisan luthier, a visé, comme finalité de la scénographie, à façonner une caisse de résonance destinée à amplifier les émotions musicales, poétiques et dramatiques du livret. La simplicité picturale – avec un reconstitution discrète de la peinture de Répine à la seconde scène du deuxième acte – des décors signés Michael Levine, ainsi que le travail d'orfèvre des lumières d'Alessandro Carletti, sont ainsi conçus pour servir de chambre d'écho émotionnel. Ajoutez à cela une direction d'acteur particulièrement ciselée, mettant aussi bien en exergue la complexité des personnages que les méandres dramaturgiques de la partition, et vous obtenez une mise en scène dont la consensualité ne saurait occulter l'excellence.

Triomphal Bal masqué à l’Opéra de Paris

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L’assassinat du roi de Suède au cours d’un bal inspira l’opéra d’Auber, Gustave III ou le bal masqué, transposé par Verdi dans l’Amérique coloniale du XVIIe siècle afin d’éviter les foudres de la censure. Cette heureuse translocation apporte au chef d’œuvre secret de Verdi une dimension d’étrangeté où tout semble possible.

Le décor monumental en noir et blanc entourant le trône surmonté d’ un aigle géant n’étonne même pas et dessine un espace mental propice aux émotions. De la masure satanique d’Ulrica aux totems du champ d’exécution jusqu’au ballet aérien du dernier acte, l’onirisme s’ajuste aux intentions du compositeur. 

La structure dramatique s’appuie, en effet, sur celle de la tragédie lyrique française, elle-même issue de l’opéra italien. Les épreuves traversées par les héros, celles de Riccardo en particulier, s’apparentent ainsi au parcours d’Alcide dans la tragédie lyrique de Lully, Alceste ou le triomphe d’Alcide (1674).  Riccardo aspire, lui aussi, à un idéal de gouvernement et à celui d’un amour sublimé. Il traverse les Enfers (Antre de la sorcière Ulrica) brave le destin (sous le gibet et au bal) pour  accéder à une forme d’accomplissement spirituel s’offrant en sacrifice au nom d’un amour supérieur tout en pardonnant à ses ennemis. Les travestissements permanents des uns et des autres – jusqu’au titre même – comme le mélange des genres bouffe et seria venus de l’univers baroque sous-tendent constamment une partition où Verdi se joue des codes belcantistes et en exploite la puissance.