Scènes et Studios

Que se passe-t-il sur les scènes d’Europe ? A l’opéra, au concert, les conférences, les initiatives nouvelles.

https://seamagic.org/

par https://notarioteresadelafuente.es/index.php/dota-2-matchmaking-2019/

Le Festival Rainy Days se tient une nouvelle fois à la Philharmonie du Luxembourg. Mettant l’accent sur les musiques contemporaines, la version 2022 du Festival a pour devise “out of this world” (“hors de ce monde”). Les musiciens nous invitent pour un voyage imaginaire dans des sphères lointaines.

Si l’ouverture du festival aura lieu le 17 novembre avec la représentation de Subnormal Europe, nous avons pu en avoir un avant-goût avec la pré-ouverture prise en charge par Christian Schmitt à l’orgue et Christoph Sietzen à la percussion.

Si l’association des deux instruments peut surprendre, il n’a pas fallu longtemps pour que le public soit convaincu. Une première note dans les tréfonds de l’orgue fait vibrer les auditeurs, tandis que, quelques instants plus tard, un roulement au xylophone d’une vélocité et d’une douceur incomparable se glisse dans le son magistral de l’orgue comme s’ils ne faisaient qu’un. Nous voyons deux instrumentistes mais n’entendons qu’une seule voix. Composée en 1978 dans un contexte soviétique tendu, Detto I de Sofia Gubaidulina est une œuvre magistrale de 22 minutes cherchant à confronter deux contraires et à les faire se rencontrer. Christian Schmitt et Christoph Sietzen magnifient l'œuvre et leurs instruments respectifs. Le percussionniste luxembourgeois parvient à faire sortir des sons hors du commun d’instruments pourtant bien connus du grand public, tels que les timbales ou le xylophone.

Après cette pièce riche en découvertes, nous avons entendu deux œuvres pour solistes. Thirteen Drums de Maki Ishii et la Passacaglia BWV 582 de Johann Sebastian Bach. Deux pièces que tout oppose, si ce n’est la qualité de leur interprétation en ce mardi soir. Christophe Sietzen allie puissance, vélocité et précision. Bien que quelques clics de baguettes se glissent ci et là, le percussionniste impressionne par son apparente aisance. Ses mouvements fluides et ininterrompus sont tout aussi envoûtants que le son poignant que parvient à créer Christian Schmitt à l’orgue. L’interprétation est propre et ne laisse personne indifférent. La qualité de l’instrument y est pour autant que celle de l’instrumentiste. Celui-ci en est d’ailleurs bien conscient, et remercie autant les applaudissements fournis du public que l’orgue magistral qui se tient derrière lui.

Parce que le monde est mauvais : Aufstieg und Fall der Stadt Mahagonny à Luxembourg

par

Après le Festival d’Aix-en-Provence et l’Opéra des Flandres, c’est le Grand Théâtre de Luxembourg qui accueille l’œuvre de Kurt Weill-Bertolt Brecht telle que l’a mise en scène Ivo van Hove. Une réussite dans la mesure où ce dernier, avec notamment des moyens technologiques d’aujourd’hui, rencontre et accomplit les intentions du duo créateur.

Mahagonny, c’est le récit en vingt et une séquences « de la grandeur et de la décadence » d’une ville construite quelque part au milieu d’un désert par trois criminels désireux de faire fortune par tous les moyens, notamment en dépouillant des chercheurs d’or. Une spoliation dont la doctrine se résume en une affirmation du refus de toute interdiction déclinée en quatre manières d’être : manger, faire l’amour, se battre et boire. C’est l’histoire en particulier de Jimmy Mahoney, qui finira condamné à mort et exécuté. 

Pour ces concepteurs, cette œuvre n’est évidemment pas un simple divertissement lyrique bourgeois typique de cet « opéra culinaire » (dixit Brecht) dans lequel le spectateur est confronté à des passions déferlantes suscitant chez lui de grandes émotions et une sensiblerie réconfortante aux lendemains sans conséquence. Non, ils veulent mettre l’art au service d’une prise de conscience de nos réalités humaines, sociales et politiques. Brecht va donc inventer le « théâtre épique », un théâtre qui refuse toute identification de son spectateur aux protagonistes, qui veut au contraire le « mettre à distance » (le Verfremdungseffekt, la distanciation brechtienne). Confronté à des situations intenses, ce spectateur ne s’y abandonne pas, mais les observe afin d’en tirer les leçons, de comprendre et de réagir ensuite. D’où concrètement, des séquences dont le titre affiché annonce déjà ce qui va suivre, d’où des chansons qui récapitulent et tirent des leçons, d’où la création en direct des effets théâtraux (pas d’illusion réaliste !). Il en va de même, à cette époque-là du moins, pour la musique de Kurt Weill, dont les développements rejoignent, dans la partition, les intentions textuelles.

Claire Bodin et Jérôme Gay, à propos du Festival et du label  Présence Compositrices

par

Alors que le Festival “Présences Compositrices” prend ses quartiers à Toulon, jusqu’au 22 novembre, Présence Compositrices se décline désormais en label dont la première parution est dédiée à des œuvres de Marie Jaëll par Célia Oneto Bensaid. Cette série d’évènements et cette sortie discographique sont une occasion d’échanger avec  Claire Bodin, directrice Centre Présence Compositrices et Jérôme Gay, directeur label Présence Compositrices.

Qu’est-ce qui vous a poussé à initier ce label Présences compositrices ? 

Claire Bodin :  la création de ce label, dont j’ai souhaité confier la direction à Jérôme Gay, est une suite logique aux actions que je mène en faveur des compositrices depuis 2006 et particulièrement depuis la création de notre festival en 2011.  Il a fallu tout ce temps pour y arriver, mais en réalité il faisait partie du projet global dont je rêvais depuis bien longtemps ! 

Depuis 2011 j’ai eu de très nombreuses demandes d’artistes qui se désespéraient de découvrir et monter spécialement pour le festival de très belles œuvres qu’il ne leur était quasiment jamais donné de rejouer, faute d’intérêt des programmateurs et programmatrices pour ce pan de l’histoire de la musique. Très souvent, elles me demandaient si nous ne pourrions pas les aider à enregistrer. Pendant des années, la mort dans l’âme, j’ai dû leur répondre que nous n’en avions pas les moyens…mais que peut-être un jour…

Les choses ont (un peu) changé du côté de celles et ceux qui programment et l’existence du label va contribuer à les faire avancer car les œuvres pourront être écoutées, ce qui est rassurant quand on doute de leur intérêt et qualité. 

Enregistrer va aussi créer une « histoire » des belles œuvres des compositrices qui, pour certaines, ont été parfois déjà enregistrées, mais quelquefois pas dans de bonnes conditions. Comme pour les compositeurs, avoir plusieurs versions d’une même œuvre est toujours intéressant. Jusqu’à aujourd’hui d’ailleurs, beaucoup des enregistrements existants émanaient de maisons de disques étrangères ; nous sommes heureux de promouvoir un label français sur ce sujet qui a été si longtemps ignoré par le secteur de la musique classique dans notre pays. 

Pour ce qui est des œuvres inédites, comme ce sera le cas par exemple pour notre deuxième disque, cela va élargir encore plus les horizons ; il y a une matière très riche à découvrir, ce n’est que le début !  

Jérôme Gay  : Ce label est lié à la grande expertise du Centre Présence Compositrices. Certaines œuvres que nous souhaitons enregistrer ont été jouées en concert lors du festival. D’autres n’ont pas encore été jouées. Et c’est toujours la qualité des œuvres qui nous donne envie de les enregistrer. 

Nous avons des centaines d’œuvres devant nous à enregistrer. Le retard est encore énorme, et il reste beaucoup de travail, car on a défriché un tout petit pourcentage de ce qui existe. 

Au Palais Garnier, un fascinant Mayerling 

par

En ce début de saison 2022-2023, le Ballet de l’Opéra de Paris inclut à son répertoire Mayerling, ballet de Kenneth MacMillan qui avait été créé à Covent Garden par le Royal Ballet le 14 février 1978. En trois actes et douze scènes, le chorégraphe et la scénariste Gillian Freeman se basent sur un fait historique, le double suicide de l’Archiduc Rodolphe, héritier du trône impérial d’Autriche-Hongrie, et de sa jeune maîtresse, Marie Vetsera, survenu dans un pavillon de chasse à Mayerling le 30 janvier 1889. Leur ouvrage explore autant les mécanismes de la passion jusqu’à leur paroxysme que leur incidence sur les enjeux politiques du moment. 

En co-production avec le Royal Opera House, les décors et costumes de Nicholas Georgiadis et les lumières de John B. Read restituent un univers sombrant dans la décadence et l’anarchie, qui tente de s’agripper encore à un apparat illusoire, corrodé par une propension au libéralisme novateur et à la débauche. L’Archiduc Rodolphe en est l’incarnation par sa psychologie complexe, héritée de sa mère, Sissi, l’attirant inéluctablement vers la folie, sa sensualité débordante qui lui fait accumuler les liaisons plus ou moins longues et son addiction à l’alcool et aux drogues. Ceci justifie le fait que la chorégraphie de Kenneth MacMillan le confronte à sept pas de deux, aussi exigeants que virtuoses, avec cinq partenaires différentes. 

Quant à la partition, elle a été habilement conçue par le chef d’orchestre John Lanchbery qui a puisé dans la vaste production de Franz Liszt en utilisant de larges extraits de la Faust-Symphonie, de quatre des poèmes symphoniques (Festklänge, Tasso, lamento e trionfo, Mazeppa et Héroïde funèbre) et de la Première des Méphisto-Valses, et en orchestrant nombre de pages pour piano incluant diverses Études d’exécution transcendante et pièces de fin de carrière comme la Czárdás obstiné. Et leur enchaînement complexe en une partition durant plus de deux heures est remarquablement mis en valeur par la baguette de Matin Yates qui dirige l’Orchestre de l’Opéra National de Paris en dynamisant ce véritable écheveau qui relie des segments aussi disparates que fascinants. 

Avec le temps va tout s’en va « Der Rosenkavalier » de Richard Strauss  

par

« Avec le temps va tout s’en va » : ces mots d’une chanson de Léo Ferré disent si bien la réalité du Rosenkavalier de Richard Strauss, à condition qu’on les conjugue avec une réplique d’une des personnages : « C’est une mascarade viennoise » ! Cet opéra est une merveille de conception, une merveille de partition. La direction d’Alain Altinoglu, la mise en scène de Damiano Michieletto et ses interprètes le servent au mieux.

Le temps s’en va et nous emporte, irrémédiablement. Tel est le constat que fait la Maréchale. Une femme d’élégance, de joie, de bonheurs multiples, de soif de vivre, mais qui, un matin, prend soudain conscience de cette irréversibilité-là et de tout ce qui, désormais, ne lui appartiendra plus. Elle a compris que son jeune amant, Octavian, finira par la quitter pour une autre « plus jeune et plus belle » : la jeune et belle Sophie. Cette prise de conscience nous vaut des moments musicaux et vocaux admirables. Quelle tristesse, quelle nostalgie déjà dans la voix de celle qui chante, et comme l’orchestre et quelques instruments solistes en multiplient les échos. Personnellement, c’est pour moi, loin des grandes détresses exacerbées du répertoire lyrique, une page qui m’émeut chaque fois.

Mais mascarade il y a aussi ! Et c’est d’ailleurs la force de cette œuvre que de rester légère dans l’émotion grâce à ses complications vaudevillesques. Elle ne s’appesantit pas. Si elle nous émeut, elle nous fait rire. Et cela grâce à un personnage « énooorme », une sorte de Falstaff viennois, le Baron Ochs. Il a le projet d’un mariage qui le renflouera avec une jeune fille, Sophie, aux parents en quête de respectabilité mondaine. Mais, jouisseur ridicule, il va se heurter aux réjouissants stratagèmes de la Maréchale et d’Octavian. Tohu-bohu, déguisements, quiproquos, imbroglio : oui, c’est une farce alors.

Damien Michieletto installe tout cela dans un univers scénique de grande élégance, qui n’a rien de réaliste, mais qui suggère. Il réussit à donner à voir le douloureux constat de la Maréchale : sa chambre est répétée en arrière-plan, on y découvre un sosie désenchanté de cette Maréchale, ou encore des femmes de générations successives. De la neige recouvre cet espace. Comme un écho à ce « Tombe la neige, tu ne viendras pas (plus) ce soir », que chantait Adamo. Quand elle commence son air merveilleux de tristesse face au temps qui passe, on vient déposer à l’avant du plateau des dizaines de (magnifiques) horloges, en résonnance avec ses mots : « Parfois je me lève la nuit et je fais arrêter toutes les pendules, toutes ». Quelle belle image finale aussi que celle du jeune couple s’en allant au loin dans un paysage montagneux, là-bas, alors que la Maréchale rejoint le triste lit conjugal dorénavant à l’avant-plan du plateau, ici. Les bonnes idées ne manquent pas pour les scènes de farce, surlignées comme il convient (ah ! Octavian déguisé en soubrette hollywoodienne séductrice ; ah ! les deux sbires Dupont-Dupond du Baron ; ah ! les Autrichiens en shorts de cuir). Avec quelques surgissements davantage surréalistes comme les corbeaux apparaissant aux seuls yeux du Baron dans la scène de l’auberge ou de gros ballons de baudruche blancs. 

Respectueusement inventive : Le Nozze di Figaro à Saint-Etienne,

par

A l’Opéra de Saint-Etienne, des applaudissements enthousiastes ont salué Le Nozze di Figaro de Mozart tel que Laurent Delvert l’a donné à entendre, à voir, et donc à vivre, dans une approche respectueusement inventive.

Une représentation d’opéra réussie, c’est un peu comme une fusée à quatre étages qui nous enverrait dans un ciel radieux, qui nous installerait dans un espace-temps bienheureux, même si elle traite de la pire des tragédies. Ces Nozze di Figaro en sont une démonstration.

Le premier étage, c’est le livret. Celui que Lorenzo da Ponte a dégagé du Mariage de Figaro de Beaumarchais. Un bonheur d’intrigue : on ne compte plus les rebondissements de l’action, les coups de théâtre, les quiproquos, les clins d’œil au spectateur dans cette histoire d’un Comte fatigué de cette femme qu’il avait pourtant mis tant d’énergie à faire sienne, qui voudrait, au nom d’un vieux droit de cuissage, s’emparer de la jeune Suzanne. Ce qui va provoquer les ruses et stratagèmes de celle-ci, de son Figaro futur mari, de la Comtesse elle-même. Le tout se concluant par la déconfiture du volage. Mais ce serait trop simple : il faut compliquer l’intrigue avec un jeune page, Chérubin, amoureux de tout ce qui porte un jupon, toujours là où il ne devrait pas être. Il faut encore une dette à acquitter sous peine de mariage forcé, une scène de double reconnaissance, un jardinier ivrogne. Secouez le tout : le cocktail est excellent. Sans oublier que cela, qui virevolte, donne aussi à réfléchir.

Le second étage de la fusée, c’est la partition. Et quelle partition. Aussi convaincante dans ses facettes bouffonnes que dans ses séquences humainement émouvantes. La musique ajoute sa part décisive aux jeux de l’intrigue. Quand la Comtesse exprime sa douleur, les notes la multiplient ; quand père-mère-fils « se reconnaissent », les répétitions « sua madre, sua padre » ajoutent à la drôlerie de la situation. Oui, Mozart, de toute évidence, est magicien.

Le troisième étage de la fusée, c’est la mise en scène. Celle de Laurent Delvert est respectueuse dans la mesure où son intention manifeste est de se mettre au service de Mozart. Il en est l’interprète, à la manière d’un instrumentiste confronté à une partition. Mais elle est inventive dans ses moyens. Avec un décor à deux étages. Le bas étant l’univers des domestiques, de la vie quotidienne ; le haut celui de la Comtesse…mais isolée de nous par une façade en moucharabieh. Elle y est recluse, abandonnée à son triste sort de femme qui a cessé de plaire. Après l’entracte, ce décor nous révélera son envers, s’ouvrira sur une cour pour la belle scène du mariage. Et finalement, en rotation, il deviendra, plus qu’ingénieusement, un décor végétal, nécessaire pour le dernier acte au jardin, celui des déguisements, des quiproquos, de la vengeance. Une mise en scène, ce sont aussi de petits gestes, des mises en place discrètes mais expressives, quelques pas de danse, des figurants accessoiristes. C’est aussi une bonne inspiration : celle de ces pommes (oui des pommes !) que les personnages grignotent régulièrement, et qu’ils tiendront tous en main à la conclusion de l’œuvre… alors que là-haut, dans la végétation, apparaissent Adam et Eve… Il ne fallait pas croquer la pomme… Mais une mise en scène, c’est aussi un travail avec les interprètes. Et c’est alors que nous atteignons…

Clare Hammond : à propos d’Hélène de Montgeroult

par

La pianiste Clara Hammond construit une discographie exigeante et passionnante. Après un album consacré au thème des Variations à travers le regard d'une sélection de compositeurs du XXe siècle, elle nous propose un album intégralement dévolu à des partitions de la compositrice Hélène de Montgeroult.

Votre nouvel album est consacré à 29 Études de la compositrice Hélène de Montgeroult. Qu’est-ce qui vous a orienté vers les œuvres de cette musicienne ? 

En 2019, alors que je me produisais en France, j’ai été présentée au musicologue Jérôme Dorival. Il a consacré sa vie à faire revivre la musique d’Hélène de Montgeroult et il m’a montré certaines de ses partitions. J’ai été immédiatement frappée par la grande qualité de cette musique et par la vision de cette compositrice. Son style a des décennies d’avance sur son temps ; elle semble beaucoup plus proche, dans l’esprit, de la musique de Mendelssohn et de Schumann que de ses contemporains. Jérôme l’a décrite comme le « chaînon manquant entre Mozart et Chopin » - je suis entièrement d’accord ! Sa musique jette une toute nouvelle perspective sur la transition du classique au romantique en musique.

Qu’est-ce qui fait les particularités stylistiques et musicales à ces 29 Études tirées du Cours complet pour l’enseignement du forte-piano ?  

Montgeroult répond à une multitude d’influences dans ses études, ne serait-ce que Haendel et Jean-Sébastien Bach. Son langage harmonique et les textures qu’elle utilise sont étonnamment avancés pour l’époque. En particulier, elle souligne l’importance de créer une ligne cantabile au clavier, à une époque où ce n’était pas une préoccupation centrale pour d’autres compositeurs.

De nombreuses études semblent présager des Romances sans paroles de Mendelssohn, des œuvres de Schubert, Schumann et de Brahms, ainsi que des Études et des Nocturnes de Chopin. Nous n’avons aucune preuve concrète que ces compositeurs connaissaient son œuvre. Pourtant, ces pièces forment un lien si naturel entre leur style et celui des générations précédentes qu’il est difficile de croire qu’ils l’ignoraient complètement.

Est-ce que ces œuvres ont eu une influence sur l’écriture pour le clavier ? Dans le texte du booklet, que vous signez, vous énoncez que ces œuvres de Hélène de Montgeroult ouvrent sur Mendelssohn, Brahms et Reger. 

Nous voyons de fortes similitudes stylistiques dans les études de Montgeroult avec la musique de ces compositeurs, mais il n’y a pas de lien historique direct. Fanny et Félix Mendelssohn ont étudié avec une disciple de Montgeroult à Paris, la pianiste Marie Bigot, et l’on sait que Félix a rencontré Montgeroult en personne en 1825. Pourtant, comme il ne mentionne pas son œuvre dans sa correspondance, on ne peut pas être sûr qu’il connaissait sa musique. Il y a des indices selon lesquels Friedrich Wieck, le père de Clara Schumann, aurait utilisé ses études dans son enseignement. Il est donc possible que les Schumann aient connu sa musique ; mais, encore une fois, nous n’avons aucune preuve.

Le Belgian National Orchestra et Roberto González-Monjas s’illustrent à Manchester

par

Pour son ambitieuse tournée britannique (huit concerts en autant de jours en Angleterre, en Ecosse et au Pays de Galles), le Belgian National Orchestra avait fait le choix de la bonne tactique pour un ensemble qui doit encore asseoir sa réputation dans un pays au public connaisseur et où les bonnes formations symphoniques ne manquent pas. 

D’abord, comme allait le montrer le concert dans la belle salle du Bridgewater Hall à Manchester, choisir un répertoire équilibré avec une petite surprise (en l’occurrence le quasi inconnu Preludio, Corale e Fuga de Respighi) ainsi qu’une grande symphonie justement populaire mais pas trop rabâchée, comme la Troisième Symphonie de Saint-Saëns. Mais lorsque la réputation de l’orchestre et du chef -pour talentueux qu’ils soient- ne suffiraient sans doute pas à attirer en nombre un public qui ne les connaît guère, la présence d’un soliste prestigieux est certainement un atout pour inciter les mélomanes à se rendre au concert. D’autant plus qu’une indéniable curiosité était soulevée par le fait de voir Paul Lewis, pianiste réputé intellectuel -mais aussi régional de l’étape (Liverpool n’est qu’à 50 km de Manchester)- s’attaquer à ce grand cheval de bataille romantique qu’est le Premier Concerto de Tchaïkovski, œuvre flamboyante où on n’attendait guère cet interprète au tempérament plutôt posé et réfléchi. Hélas pour les amateurs de sensations pianistiques fortes, le soliste se blessa légèrement à la main avant le concert, ce qui entraîna le remplacement de l’œuvre de Tchaïkovski par le Concerto N° 25, K. 503 de Mozart qui figurait par ailleurs au programme d’autres concerts de cette tournée. Résultats des courses : le programme de cette soirée mancunienne était exactement le même que celui donné à Namur le 29 octobre et chroniqué dans nos colonnes par notre collègue Timothée Grandjean, ce qui permettra de faire l’économie de la présentation des œuvres et de se concentrer davantage sur l’interprétation des œuvres.

Bellini en ouverture de saison à Nice

par

L'Opéra de Nice ouvre la saison d'opéra avec La Sonnambula de Vincenzo Bellini, une coproduction internationale avec le Metropolitan Opera de New-York, le Semperoper de Dresde et le Théâtre des Champs-Elysées.

La distribution vocale appelle des éloges. Le public a le privilège de découvrir la jeune soprano catalane Sara Blanch qui fait forte impression. Elle déchaîne l'enthousiasme dès l'air d'ouverture, la Cavatine "Come per me sereno", qu’elle  chante avec aplomb et prise de risque. C'est maîtrisé de bout en bout et très spectaculaire. Sara Blanch est unique, en termes d'art, de pureté de voix, de ton doré fantastique et de talent. Elle incarne le rôle d'Amina où elle exprime toute la fragilité de l'adolescente innocente. Sa voix est magique pleine d'émotion et l’artiste se surpasse dans l'aria "Ah non credea mirarti" de la scène finale.  Il y a beaucoup de mélomanes italiens, toujours des plus exigeants dès qu’il s’agit de bel canto dans la salle comble et les "Brava" retentissent.

Autre belle surprise, le ténor uruguayen Edgardo Rocha qui interprète le rôle d'Elvino. Rocha est un ténor lyrique léger parfait pour le répertoire belcanto. Sa voix est puissante, souple, douce, ironique avec un phrasé net.  Alors qu'il a interprété pratiquement tous les rôles du répertoire belcanto, il débute dans le rôle d'Elvino.  On apprécie l'homogénéité et la complicité avec Sara Blanch dans les duos du premier acte.

Au Concours de Genève, la victoire de Kevin Chen

par

Pour sa 76e édition, le Concours de Genève (International Music Competition) avait décidé de mettre à l’honneur le piano et la composition. Au Victoria Hall, le 3 novembre, a eu lieu le concert final réunissant quatre des pianistes sélectionnés (sur 182 participants) avec l’Orchestre de la Suisse Romande dirigé par la  cheffe polonaise Marzena Diakun. Chacun des candidats doit choisir un concerto romantique ou moderne, ce qui explique que deux d’entre eux ont opté pour le Troisième Concerto de Prokofiev.

Le programme débute par le Premier Concerto en mi bémol majeur de Franz Liszt dont l’orchestre affiche la rutilance, ce qui pousse Zijian Wei, artiste chinois de vingt-quatre ans, à enchaîner à tempo rapide des octaves aussi raides que bruyantes qui, par volonté de contraste, se diluent dans un cantabile alangui. Le Quasi Adagio exhibe une sonorité plus concentrée, fluidifiée par le trille qui crépitera ensuite dans un Scherzo où le trait est élaboré avec minutie. Mais le Final tourne à la course poursuite et s’achève par un Più mosso effréné, presque insensé.

Paraît ensuite une Japonaise de vingt-huit ans, Kaoruko Igarashi, qui aborde le Troisième Concerto en ut majeur op.26 de Sergey Prokofiev avec une clarté de jeu qui inscrit chaque passaggio virtuose dans une ligne où les accords à la pointe sèche s’enchaînent avec arpèges et glissandi. Le Tema con variazioni tente d’infiltrer de rêveuses inflexions, perlant sous un canevas orchestral gros sel qui laisse la part belle aux vents ignorant les nuances. Par des sauts d’une extrême précision, le Final s’ouvre en éventail avant de faire chanter chaque motif et conclure par une stretta échevelée.