C’est un programme en trois parties, mais avec cinq œuvres, que nous proposait l’Orchestre de Paris et son futur directeur musical (qui prendra ses fonctions en 2027) Esa-Pekka Salonen. Et comme il est également compositeur, le concert commençait (ou presque...) par l’une de ses œuvres.
En effet, cette œuvre, c’est Fog, dans sa version orchestrale. Elle a été composée en 2019, dans des circonstances très particulières. Le compositeur était alors directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Los Angeles (LA Phil), dont la future salle de concert, le Walt Disney Concert Hall, était en construction. Une nuit d’insomnie, l’architecte, le célèbre Frank Gehry, appela le chef d'orchestre pour lui demander de le rejoindre sur le chantier. Ils convièrent également le violon-solo du LA Phil, Martin Chalifour, qui joua, à l’emplacement qui allait être la scène, le Prélude de la Troisième Partita pour violon seul de Bach. Main dans la main, émus aux larmes, Gehry et Salonen constatèrent qu’avant-même l’achèvement du bâtiment l’acoustique était déjà excellente. D’où cette idée d’une pièce, inspirée par le Prélude de Bach (et possiblement précédée par lui, joué depuis un autre endroit que la scène), en hommage à l’architecte (dont c’était par ailleurs le 90e anniversaire).
La Monnaie célèbre Ravel, ses 150 ans et la création centenaire de L’Enfant et les sortilèges, avec un concert sous la baguette de son directeur musical Alain Altinoglu, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, le jeudi 20 octobre.
Le public bruxellois pourra entendre la première mondiale de l’air de ténor “Scène I – Air de Manassès” de la cantate Sémiramis (Pierre Derhet, ténor). “L'Air de Manassès" sera précédé du “Prélude et danse” de Sémiramis donné pour la première fois en Belgique.
Le manuscrit de cette œuvre de jeunesse est conservé à la Bibliothèque nationale de France, qui en avait fait l’acquisition en 2000. L’identification de cette partition a été possible par la mention dans le journal du pianiste Ricardo Viñes dont on célèbre aussi, en 2025, les 150 ans de la naissance.
La première édition, par la RAVEL EDITION, du "Prélude et danse" de Sémiramis est le fruit d'une commande d’une New York Philharmonic et “Scène I – Air de Manassès” est une co-commande de La Monnaie de Bruxelles et de la Philharmonie de Paris.
En seconde partie, célébrant le centenaire du second opéra de Ravel, Alain Altinoglu dirigera l’édition révisée 2025 RAVEL EDITION de L’Enfant et les sortilèges dont il a donné la première mondiale à Francfort, en septembre dernier avec le Hr-Sinfonieorchester. Ce concert marque par ailleurs, le dixième anniversaire de la MM Academy et les MM Soloists et MM Laureates seront à l'affiche des nombreux rôles de l’opéra de Maurice Ravel sur un livret de l'auteure Colette.
Le 79e Concours de Genève, consacré à l’alto, s’est achevé dans la soirée du 12 novembre, au terme de sept mois de sélection et de compétition. Le jury, présidé par Tabea Zimmermann, a décerné deux premiers prix ex æquo à la Suissesse Sarah Strohm, 20 ans, et à l’Américain Brian Isaacs, 25 ans, ainsi que le deuxième prix à la Japonaise Ayaka Taniguchi, 23 ans.
Le Concours de Genève, qui a la particularité de changer chaque année de discipline, n’avait pas proposé l’alto depuis 2005. C’était donc une occasion précieuse pour de jeunes altistes qui disposent moins fréquemment que leurs collègues violonistes ou violoncellistes d’une telle tribune pour faire valoir leur instrument. Au total, 91 musiciens âgés de 14 à 28 ans et issus du monde entier ont présenté une candidature vidéo début mai, à l’issue de laquelle 36 d’entre eux ont été retenus. Après l’épreuve du récital en ligne en septembre, la demi-finale sur place s’est ouverte le 8 novembre. Elle comprenait trois volets — un récital solo d’un programme libre de 50 à 60 minutes, une session de musique de chambre avec deux œuvres imposées de Mozart et de Berio, et la présentation d’un projet artistique. Enfin, lors de la dernière étape avec l’Orchestre de la Suisse Romande sous la direction de Cornelius Meister, le 12 novembre, les trois finalistes devaient interpréter en création Nouvel élan, œuvre composée par Léo Albisetti, Premier Prix du Concours de composition 2024, ainsi qu’un des quatre concertos proposés (Bartók, Beamish, Hindemith ou Penderecki).
« Orlando » de Haendel, créé à Londres en 1733, est une œuvre magnifique… dans sa partition et ses airs. Son livret, lui, nous confronte aux états d’âme de différents personnages qui aiment et ne sont pas aimés, ont aimé et n’aiment plus, ont cru aimer ou être aimés. Des sentiments exacerbés qui sont justement le meilleur des tremplins pour de grands épanchements vocaux de tendresse, de désillusion, d’amertume, de colère, de folie. Mais, le genre oblige, des airs qu’on ne peut pas rater dans la mesure où ils sont « da capo », ce qui, pour faire bref, signifie qu’on les entend, certes autrement ornementés, trois fois. De plus, il ne se passe pas vraiment grand-chose sur le plateau.
C’est donc musicalement et vocalement très beau, magnifique, sublime, envoûtant.
Au Grand Théâtre de Luxembourg, les spectateurs n’ont pu que se réjouir de l’accomplissement et de l’exaltation de cette splendeur musicale et vocale grâce à la prestation de Christophe Rousset et de ses Talens Lyriques. Bonheur d’écoute. Grâce aussi à la belle distribution réunie, si convaincante déjà alors que nous l’avons découverte lors d’une générale programmée la veille de la première : Katarina Bradic-Orlando, Mélissa Petit-Angelica, Rose Naggar-Tremblay-Medoro, Michèle Bréant-Dorinda et Olivier Gourdy-Zoroastro.
Se faire connaître par un échec à un concours n’est pas banal. Ivo Pogorelich, pianiste croate éliminé dès le deuxième tour du Concours Chopin en 1980, n’est pas banal. Et la démission du jury de Martha Argerich, scandalisée de cette sortie précoce alors qu’elle criait au génie, a mis le concurrent déchu dans la lumière médiatique.
Aussitôt, il signe un contrat d’exclusivité avec Deutsche Grammophon. Après un premier enregistrement tout naturellement consacré à Chopin, il s’attaquait, l’année suivant le concours, au Graal de la Sonate, avec l’ultime de Beethoven, l’Opus 111 (couplée avec d’étourdissantes Études Symphoniques de Schumann). Il en exhalait magistralement la stupéfiante modernité. Se lancer dans Beethoven, au disque, en commençant par la fin (Thomas Mann alla jusqu'à parler d’« Adieu à la Sonate » pour cette 32e), et le faire avec autant d’autorité, il fallait oser.
Quatorze albums pour le prestigieux label allemand. En 1996, il perd son épouse (qui était sa professeure depuis 1976, alors qu’il avait dix-sept ans). Pendant vingt ans il se fera plus rare à la scène, et ne mettra plus les pieds dans un studio. Quand il y retourne, en 2016, c’est pour Sony, avec deux Sonates de Beethoven, parmi les moins jouées : les Nos 22 et 24 (couplées avec une abyssale Deuxième Sonate de Rachmaninov, mais enregistrée plus tard). Avouons une certaine circonspection à l’écoute de cette lecture aussi exacerbée, soulignant les moindres inflexions de la musique, dans des tempos particulièrement lents.
La vision du monde développée au fil des trois actes de cette première journée du Ring par Calixto Bieito a beau être singulièrement anxiogène, elle n’en demeure pas moins sécurisante, tant au regard de la qualité du plateau vocal que grâce à l’explicitation du propos du metteur en scène. Seule la direction musicale de Pablo Heras‑Casado continue de laisser circonspect.
La noirceur de Das Rheingoldétait bien absconse mais semble désormais plus logique. Dès la tempête inaugurale, on comprend ainsi que le choix des dieux de sacrifier la nature à la technologie — lors du prologue du Ring —, comme en témoigne le chêne devenu ficus dans la tanière de Hunding, a rendu le monde irrespirable. Même les animaux domestiques sont désormais factices : en témoignent le chien robot de Wotan ou encore Grane devenu une simple tête de cheval qu’une Brünnhilde infantilisée s’amuse à chevaucher. L’une des dernières images du Rheingold montrait d’ailleurs un nourrisson faisant l’objet d’expérimentation transhumaniste. Ce visuel trouve dans l’ouverture du troisième acte un écho direct, montrant le public de Bastille plongé dans une torpeur lobotomisée et parsemé de cyborgs. La projection des images suggère que ce choix de la technologie au détriment de la nature fut générateur de conflit dans lequel les machines finirent par prendre leur propre parti : en témoignent les walkyries aux allures de drones massacrant les civils en les défénestrant. Certaines interrogations subsistent toutefois. Ainsi, lorsque Fricka brise la lance de Wotan durant la première scène du deuxième acte, on se demande bien comment diable ce dernier réussit-il à l’utiliser pour briser Notung lors de la quatrième scène. Gageons toutefois que Siegfried apportera ici quelques réponses. Au milieu des décors de Rebecca Ringst, saluons les lumières particulièrement soignées de Michael Bauer ainsi que les vidéos de Sarah Derendinger pour leur remarquable travail cinésthésique.
Du 28 octobre au 11 novembre, le Tokyo Philharmonic Orchestra a effectué une importante tournée européenne, avec huit concerts dans sept pays. Parmi eux, celui donné à la Halle aux Grains de Toulouse constituait l’unique étape française.
Une ouverture de saison prestigieuse
Pour célébrer leur 40e saison musicale, l’association Les Grands Interprètes a invité le Tokyo Philharmonic Orchestra à ouvrir leur série classique. Myung-Whun Chung, directeur musical honoraire de la formation, dirigeait le concert, tandis que Maxim Vengerov tenait la partie soliste dans un programme exigeant associant le Concerto pour violon de Tchaïkovski et des extraits des Suites de Roméo et Juliette de Prokofiev.
Fondé en 1911 et rassemblant aujourd’hui quelque 160 musiciens, le Tokyo Philharmonic Orchestra est la plus ancienne formation symphonique du Japon. Dans la capitale nippone, qui compte à elle seule une dizaine d’orchestres, celui-ci se distingue par un son dense et chaleureux. En résidence au New National Theater, il assure régulièrement la fosse pour les productions d’opéra et de ballet. Cette double vocation – symphonique et lyrique – explique sans doute la réussite éclatante du concert toulousain.
Le retour triomphal de Maxim Vengerov
Le public de la Ville rose n’avait pas entendu Maxim Vengerov depuis 2006. Les médias évoquaient un « concert explosif » – expression peut-être promotionnelle, mais qui s’est révélée d’une justesse étonnante. La soirée fut en effet électrisante : la salle entière s’est levée, submergée par un déluge de bravos. Mais qu’est-ce qui a pu susciter un tel enthousiasme ?
Les années anniversaire ont du bon… et du moins bon lorsqu’elles sont trop riches en évènements. Loin de moi l’idée de déplorer tout ce qu’aura connu Ravel en cet an de grâce. Ni ce qui a concerné quelques autres musiciens liés moins universels, de Johann Strauss à Boulez ou Berio en passant par Chostakovitch ou Čiurlionis. Bizet a été honorablement servi. Mais les quelques miettes consacrées à Satie auraient pu être plus généreuses. Celui dont l’anticonformisme avait séduit les post-soixante-huitards au point d’en faire la star des années 1970 semble avoir perdu de son aura. Pas assez brillant, trop subtil pour une société qui confond humour et ironie.
Je continue, rangés au fond d’un tiroir nous trouvons Scarlatti (Alessandro, pas celui des sonates), Palestrina (le prince de la musique), Claude Le Jeune (date de naissance incertaine) et Salieri (le méchant dans Amadeus). Dans un autre tiroir (pas le même, ce ne serait pas correct), Louis Farrenc et Marie Jaël. Éloquent inventaire !
Il en manque un ; Boieldieu, sans tréma SVP, sa signature en apporte la preuve ; né un siècle avant Ravel. Son premier succès, il a vingt-cinq ans, Le Calife de Bagdad. Immédiatement adopté dans le monde entier. Sa voie est tracée, l’opéra-comique dont il a compris les rouages pour séduire un public en quête de plaisirs simples. Dans une biographie qu’il lui consacra il y a plus d’un siècle, Victor Debay disait de lui : « Il semble avant tout être le musicien des humbles et des petits ». Boieldieu ne creuse pas en profondeur comme son contemporain Méhul. Il laisse les phrases s’écouler spontanément avec un sens inné de la mélodie. Presque une quarantaine d’opéras-comiques, certes l’histoire a fait le ménage, mais La Dame blanche, dont on fête cette année le bicentenaire de la création, reste au box office de la salle Favart avec plus de 1700 représentations. Salle Favart, sise alors place des Italiens à Paris, que Napoléon III fit rebaptiser place Boieldieu en 1852.
Dans le cadre d’un partenariat entre l’École normale de musique de Paris – Alfred Cortot et le Théâtre de la Ville – Les Abbesses, une série de concerts met en lumière les lauréats de l’« Artist Diploma ». Le 8 novembre dernier, un imprévu a bouleversé la programmation : le jeune pianiste initialement prévu a dû renoncer à se produire, victime d’une tendinite aiguë. C’est alors que Dana Ciocarlie, professeur à l’École normale, a accepté de le remplacer au pied levé.
Avant le début du concert, l’organisatrice prend la parole pour raconter les péripéties de ce remplacement de dernière minute : les échanges téléphoniques avec l’artiste empêché, la décision de l’annulation, l’envoi d’un message à plus de soixante-dix pianistes potentiels, les réponses reçues — souvent avec des programmes inadaptés à un concert familial — et enfin le choix de la remplaçante idéale. Ce rendez-vous, prévu à 11 heures, s’adresse en effet à tous les publics dès sept ans : il fallait donc une artiste capable de s’adresser aux enfants et de rendre la musique vivante et ludique.
Concertiste reconnue, nommée aux Victoires de la musique, célèbre notamment pour son intégrale Schumann enregistrée en public au Palais de Béhague, Dana Ciocarlie dispose dans son répertoire de programmes spécialement conçus pour les plus jeunes. Sa disponibilité ce matin-là fut une véritable chance — pour la salle comme pour le public, conquis par son récital interactif.
La cérémonie de remise du Birgit Nilsson Prize, décerné cette année au Festival d’Aix-en-Provence, s’est tenue le 21 octobre dernier au Konserthuset de Stockholm, en présence du roi Carl XVI Gustaf et de la reine Silvia.
L’annonce du sixième Prix Birgit Nilsson avait été faite en mai dernier, « pour les réalisations artistiques exceptionnelles du Festival, avec une mention spéciale pour la création en 2021 de l’opéra Innocence de Kaija Saariaho ». Doté d’un million de dollars américains — ce qui en fait le prix le plus prestigieux et le mieux doté du monde de la musique classique —, il avait été attribué pour la première fois en 2009 à Plácido Domingo, puis à Riccardo Muti (2011), au Philharmonique de Vienne (2014), à Nina Stemme (2018) et à Yo-Yo Ma (2022).
Une cérémonie sous le signe de l’opéra contemporain
Puisque le Prix 2025 met en lumière Innocence de Kaija Saariaho, créé à Aix-en-Provence, sa librettiste Sofi Oksanen figurait parmi les invitées d’honneur. Sir George Benjamin, dont les opéras Written on Skin et Picture a Day Like This furent également créés à Aix (respectivement en 2012 et 2023), était présent aux côtés du roi et de la reine, ainsi que de la maire d’Aix-en-Provence et du président du Festival.
En amont de la cérémonie, Oksanen et Benjamin participaient à un press talk en compagnie d’un invité surprise : Klaus Mäkelä. Tous trois ont évoqué la fabrique du Festival d’Aix et la genèse de Innocence, tandis que le chef finlandais laissait entrevoir « une grosse production » à venir pour l’édition 2026.
Un hommage au rôle du Festival
Dans son discours, Susanne Rydén, présidente de la Fondation Birgit Nilsson, a parfaitement résumé la motivation du Prix 2025 : « Depuis la naissance de l’opéra, cet art a offert à l’humanité des expériences musicales extraordinaires, des émotions fortes et des récits mêlant réalité et fiction, stimulant à la fois l’esprit et la société. La Fondation Birgit Nilsson est convaincue que l’opéra a un rôle essentiel à jouer à notre époque, en apportant de nouvelles perspectives et en nous invitant à vivre des expériences tant personnelles que collectives. Tout au long de ses 77 ans d’existence, le Festival d’Aix-en-Provence a précisément offert cela, en créant des expériences qui ont profondément marqué artistes et publics. »
Un concert d’une grande tenue
Outre la remise du prix par le roi de Suède, les moments les plus attendus pour les mélomanes furent sans doute les intermèdes musicaux. Trois chanteurs — le baryton Peter Mattei, la soprano Matilda Sterby et le ténor Daniel Johansson — se sont produits sous la direction de Susanna Mälkki.
Dans la sérénade de Don Giovanni et la romance puis le final de Tannhäuser, Peter Mattei a déployé son timbre velouté avec une autorité naturelle et une stabilité vocale impressionnante, semblable au tronc d’un grand arbre. En une seule apparition dans le final de Tannhäuser, Daniel Johansson a fait valoir une voix ouverte et ample.
La véritable révélation de la soirée fut toutefois Matilda Sterby, boursière Birgit Nilsson 2024. Lauréate du prix Schymberg 2022 et du concours international Wilhelm Stenhammar 2024, la soprano allie une technique irréprochable à une projection puissante, idéale pour le répertoire wagnérien. Dans l’air du mariage de l’acte V d’Innocence — dont la création suédoise date de moins d’un an —, elle a séduit par la richesse de son timbre, son aisance sur toute la tessiture et une présence scénique évidente. Sa manière d’entrer dans le rôle laisse présager une carrière internationale prometteuse.