Charles Dutoit et Clara-Jumi Kang à l’Auditorium Rainier III
Le public monégasque se presse à l’Auditorium Rainier III pour retrouver l’éternel jeune homme du pupitre, Charles Dutoit. À 90 ans, il demeure droit comme un roc, dirigeant avec une énergie intacte et une autorité naturelle. C’est lui qui a souhaité inviter la violoniste Clara-Jumi Kang pour interpréter la Symphonie espagnole d’Édouard Lalo, œuvre qu’ils ont déjà partagée à de nombreuses reprises.
Issue d’une famille de musiciens, Clara-Jumi Kang débute le violon à l’âge de trois ans. Elle se forme auprès de Zakhar Bron, avant de poursuivre ses études à la Juilliard School avec Dorothy DeLay, puis à Munich auprès de Christoph Poppen. Lauréate du premier prix au Concours international de violon d'Indianapolis 2010, elle est aujourd’hui reconnue pour sa musicalité raffinée et la profondeur de son expression.
Elle joue sur le Stradivarius « Thunis » de 1702, ayant appartenu à la veuve d'Eugène Ysaÿe, instrument prêté par Kia Motors, dont elle est ambassadrice mondiale. Dès les premières mesures avec l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, la violoniste s’empare de l’œuvre avec une intensité immédiate : chaque note est habitée, chaque phrase porte un sens. L’intonation irréprochable, l’élégance du phrasé et la richesse du timbre se déploient à travers une palette de couleurs et de vibratos d’une rare subtilité. Passion, amour, douleur : tout affleure avec évidence, sans jamais forcer le trait.
Composée en 1874 pour Pablo de Sarasate, la Symphonie espagnole en cinq mouvements mêle idiomes ibériques et virtuosité éclatante. Ni véritable concerto ni symphonie, elle s’inscrit dans une forme hybride proche de la sinfonia concertante, où le dialogue entre soliste et orchestre devient essentiel. L’Intermezzo, trop souvent omis, est ici heureusement conservé, offrant à la soliste un espace d’expression narrative particulièrement inspiré.
Une harmonie profonde s’installe entre Clara-Jumi Kang, Charles Dutoit et l’orchestre. La qualité de l’écoute mutuelle, la souplesse lyrique et la virtuosité fulgurante du jeu de la violoniste créent un équilibre rare. Lorsque les musiciens à cordes se penchent pour observer la soliste durant leurs silences, c’est le signe qu’un moment exceptionnel est en train de naître — une suspension du temps, entre paix intérieure et exaltation. La prestation est saluée par une ovation debout et de nombreux rappels. En bis, un bref solo de Johann Sebastian Bach prolonge cet instant hors du temps, comme une respiration suspendue.
En seconde partie, Charles Dutoit envoûte littéralement le public avec son cheval de bataille : Les Planètes de Gustav Holst. L’œuvre lui est familière depuis des décennies, et sa version de référence, gravée à Montréal pour Decca avec l’Orchestre symphonique de Montréal en 1987, demeure une référence absolue dans la discographie. Dutoit compte parmi les plus grands chefs de notre temps, et son affinité avec l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo se confirme une fois encore : le travail accompli atteint un niveau d’exigence et de raffinement à la hauteur des attentes les plus élevées.
Ce vaste poème symphonique, inspiré non par la mythologie mais par la symbolique astrologique des planètes, déploie une fresque sonore d’une richesse et d’une opulence saisissantes :
Le voyage débute avec « Mars, celui qui apporte la guerre », qui surgit avec une force implacable, stupéfiante de puissance et de précision rythmique. À l’opposé, « Vénus, celle qui apporte la paix » installe une sérénité absolue, où le cor et le hautbois solo déploient un chant d’une beauté presque irréelle. « Mercure, le messager ailé » séduit ensuite par son agilité brillante et sa légèreté, dans un équilibre orchestral remarquable où la harpe se fond avec une discrétion infinie. La joie éclate dans « Jupiter », dont la première section resplendit d’énergie avant que le célèbre thème central n’atteigne une plénitude éclatante. Le climat s’assombrit avec « Saturne, celui qui apporte la vieillesse », qui impose une vision grave et inexorable, se déployant avec une tension continue jusqu’à l’intervention finale de l’orgue. « Uranus, le magicien » fascine par son éclat et sa théâtralité, Dutoit en soulignant toute la verve jusqu’à un déploiement sonore spectaculaire. Enfin, « Neptune, le mystique » nous plonge dans une étrangeté envoûtante, où le célesta fait naître un frisson presque irréel.
L’entrée du Chœur de chambre 1732, constitué de chanteurs confirmés, amateurs et professionnels de la région PACA et placé sous la direction de Bruno Habert, incarne avec une justesse remarquable cette musique céleste. Les voix, lointaines et parfaitement équilibrées, prolongent le mystère jusqu’à leur disparition progressive — un moment suspendu, d’une poésie rare. L’effectif requis pour une telle œuvre est à lui seul impressionnant : une masse orchestrale considérable enrichie de timbres rares, à laquelle s’ajoute, dans le dernier mouvement, ce chœur invisible, contribuant à une dissolution sonore presque irréelle.
Le triomphe est total. Charles Dutoit, acclamé longuement, confirme une fois de plus son affinité unique avec cette fresque cosmique. Dans l’écho des dernières résonances, le chef s’éclipse en triomphateur, laissant flotter la promesse d’un été princier aux côtés de Martha Argerich au Palais princier de Monaco.
Auditorium Rainier III, Monte-Carlo – 12 avril 2026
Crédits photographiques : Stepane Danna / Direction de la communication-