Trios et Quatuors à cordes d’Europe de l’Est, deux nouvelles parutions
Echoes of Budapest. Pа́l Hermann (1902-1944) : Trio à cordes. Géza Frid (1904-1989) : Trio à cordes Op. 1. Kan-Ti, -duo pour violon et violoncelle. Zoltа́n Székely (1903-2001) : Trio à cordes. The Hague String Trio. Justyna Briefjes, violon. Julia Dinerstein, alto. Miriam Kirby, violoncelle. Avril 2025. Livret en anglais, néerlandais. 66’32’’. Cobra Records 00096
Origins. Antonín Dvořák (1841-1904) : Quatuor à cordes no 13 en sol majeur, Op. 106. Jelena Dabić (1982*) : Anzhamanak. Akhtamar Quartet. Coline Alecian, Jennifer Pio, violon. Cléo Dahan, alto. Cyril Simon, violoncelle. Livret en français, anglais. Janvier 2025. 54’31’’. Cyprès CYP1691
Hans Krása (1899-1944), Gideon Klein (1919-1945), László Weiner (1916-1944), Dick Kattenburg (1919-1944) : un précédent album du même ensemble de La Haye (Cobra, juillet 2018) rassemblait des compositeurs dont la destinée, parfois fauchée dans la fleur de l’âge, s’arrêta tragiquement dans les camps de la mort du régime nazi. L’équipe féminine rapproche ici trois musiciens juifs hongrois qui, hormis l’un d’entre eux, purent échapper à la déportation. Créations de jeunesse, leurs trios à cordes sont exactement contemporains de celui de Jean Cras (1879-1932) et de l’opus 34 de Paul Hindemith (1895-1963).
Nés à l’aube du XXe siècle, ils se fréquentèrent lors de leurs études à Budapest. Zoltа́n Székely au violon, Pа́l Hermann au violoncelle comptèrent parmi les premiers élèves de Leo Weiner (1885-1960) à l’Académie Franz Liszt, à l’époque plutôt conservatrice, et reçurent aussi des leçons privées de Zoltán Kodály (1882-1967). On ne sache pas que leurs trios respectifs, datés de 1921, fussent joués publiquement avant une audition en mars 2014 aux Pays-Bas, vers lesquels les deux amis migrèrent en leur temps pour échapper au délétère climat d’antisémitisme. Ils y furent rejoints par le pianiste Géza Frid qui à Budapest avait reçu le même enseignement, pour son instrument mais aussi en classe de composition. En janvier 1932, les trois virtuoses se produisaient au Concertgebouw d’Amsterdam dans un programme qui affichait Debussy et Ravel.
Székely fut le seul à quitter la vieille Europe pour mener carrière aux États-Unis puis au Canada. Il demeure dans les annales comme dédicataire du second Concerto Sz. 112 de Béla Bartók, dont par ailleurs il arrangea les célèbres Danses populaires roumaines. Son catalogue de compositeur reste toutefois ténu, à l’instar d’Hermann dont quelques créations émergèrent peu à peu, grâce au dévouement de sa descendance.
En revanche, la production de Géza Frid compte une centaine d’opus, dont des pages concertantes et symphoniques. Sa Suite pour orchestre fut défendue par non moins que Pierre Monteux, et Serge Koussevitzky à Boston. Les discophiles se souviendront de lui comme accompagnateur de mélodies tziganes de Brahms et Dvořák chantées par Hilde Zadek au Musikverein de Vienne (Philips, avril 1955), ou comme co-soliste de la Sonate pour deux pianos et percussion de Bartók (Mercury, juin 1960).
Son duo baptisé « Kan-Ti » porte un titre énigmatique et, comme toutes les œuvres proposées en ce CD, date de la décennie 1920. Même réduit à un dialogue violon et violoncelle, l’écriture convainc par sa facture, son expressivité. Il reçoit ici son tout premier enregistrement, comme le Trio de Székely. Limité à un seul Allegro moderato, le Trio d’Hermann avait déjà été gravé en avril 2021 à Lviv pour le label Toccata Classics. Une page évocatrice, émotionnellement condensée, qui rappelle le raffinement de l’école française. Les trois archets de La Haye, attentifs aux revirements d’humeur, la servent ici avec application et un certain sens du mystère elliptique.
On ne peut que saluer la prestation de l’équipe féminine, manifestement inspirée par ces partitions dont elle se fait un avocat des plus probants. Habitant avec sensibilité le Lento et l’Andante de Frid, et inculquant une farouche énergie à l’Allegro giocoso all’ungharese. Et quelle caractérisation pour l’introductif Allegretto, mêlant des épisodes arco et pizzicato, où les interprètes instillent ce qu’il faut de causticité et de rouerie !
Dans le finale Allegro vivace, Székely élance ses forces dans une rage incendiaire. Pour cette course à l’abîme, on n’osera pas parler de déception mais les trois dames restent un peu en deçà de la tension requise, et de la cohésion qu’elles magnifient partout ailleurs dans leur parcours. Globalement, confrontée à un format parmi les plus exigeants de la nomenclature chambriste, leur prestation côtoie l’excellence. Une notice bien renseignée, illustrée de rares photos d’archives, ainsi qu’une superbe captation contribuent à attirer l’attention sur cette série de raretés et de découvertes, proposées sous les meilleurs auspices.

Pour sa troisième collaboration avec le label Cyprès, « le quatuor Akhtamar présente un nouveau disque mêlant les héritages classiques et folkloriques à la création contemporaine, invitant chacun et chacune à explorer des histoires partagées et des émotions universelles » selon la notice qui aligne beaucoup de platitudes, au fond peu informatives. À renfort de métissage bienpensant (poésie éternelle, pont entre les traditions, frontières en berne, dialogue interculturel…) voire d’une rare complaisance, s’auto-congratulant comme « un enregistrement incontournable pour les amateur·ices de musique de chambre » (sic).
Sont ici réunis l’avant-dernier quatuor de Dvořák (un sommet de sa production, qui fut d’ailleurs un des premiers vinyles gravés par l’Alban Berg Quartett, pour Telefunken), et une œuvre quadripartite récemment commandée à la compositrice serbe Jelena Dabić. Autoproclamé « expérience immersive fondée sur une réflexion personnelle multisensorielle », cet Anzhamanak s’inspire de la tragique légende associée au nom de baptême du Quatuor Akhtamar, bien connue des Arméniens. Le récit raconte comment la princesse Tamar s’éprit d’un garçon roturier, que chaque nuit par un flambeau elle attirait vers son île du lac de Van. Par inadvertance, ou par vengeance paternelle (le mythe hésite), le jeune amant périt noyé en nageant rejoindre la proie de son cœur.
Introduite par un renflement du violoncelle, sorte de noire mussitation, la section liminaire intitulée Racines semble un de natura sonoris dont les irisations plongent dans les méandres de la mémoire collective. Signal s’anime progressivement de scansions et rythmes heurtés, au vif parfum balkanique. Une chatoyante transition en glissando de violon prélude ensuite à une danse tantôt larvée tantôt frénétique, qu’on dirait puisée à un Caucase fantasmé. Intitulé Lueur (ou Scintillement, selon comment l’on traduira le vocable anglais Glint), le fatal dénouement renvoie probablement à la torche pernicieuse et vibre d’un émoi quasiment romantique. Les quatre dédicataires visitent avec une implication sans faille ces univers sonores très abordables à l’écoute.
L’opus 106 s’inscrit dans un contexte de retour aux sources, écrit en 1895 par le compositeur tchèque revenu du Nouveau-monde. Les Akhtamar en révèlent surtout le lyrisme expansif et la luxuriance. Même le pastoralisme du second thème de l’Allegro moderato (2’01) succombe à une faconde extravertie. Leurs archets exacerbent la dramaturgie de l’Adagio, sculptant en plein relief son commerce polyphonique, mais savent cependant ménager les nécessaires replis d’intensité (réapparition du thème en mi bémol à 6’47).
Captée dans la séduisante acoustique du studio Arsonic de Mons, la patine nacrée des cordes évite toute aridité, même dans le Molto Vivace pourtant tracé à la pointe sèche, tout comme leur incisive épure du mouvement final. On ne trouvera guère ici l’équilibre apollinien parachevé par le Quatuor de Prague (DG, décembre 1973), radieuse référence qui s’entend toujours comme référence discographique. Plus spontanée, l’urgente déclamation des Akhtamar traduit avec flamme ce qui fut sans doute la joie profonde de l’auteur réamarré à sa patrie.
Christophe Steyne
Cobra = Son : 9,5 – Livret : 9 – Répertoire : 9 – Interprétation : 10
Cyprès = Son : 9 – Livret : 7 – Répertoire : 8 et 9,5 – Interprétation : 9