Chez Naxos, une anthologie éclectique  pour les 150 ans de la naissance de Vaughan Williams

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Ralph Vaughan Williams (1872-1958) : Symphonies n° 1 « A Sea Symphony », n° 2 « London », n° 5 et n° 9 ; Ouverture « Les Guêpes » ; Fantaisie sur un thème de Thomas Tallis ; Norfolk Rhapsody n° 1 ; In the Fen Country ; Fantaisie sur « Greensleeves » ; Concerto grosso ; The Solent ; Fantaisie pour piano et orchestre ; Six petites pièces pour piano ; The Lark Ascending ; Phantasy Quintet ; Quatuors à cordes n° 1 et n° 2 ; Toward the Unknown Region, pour chœur et orchestre ; Willow-Wood, cantate pour baryton et orchestre ; The Voice out of the Whirlwind, motet pour chœur et orchestre ; Five Variants for Dives and Lazarus, pour cordes et harpe ; The Sons of Light, cantate pour chœur et orchestre ; Messe en sol mineur ; Three Choral Hymns ; A Vision of Aeroplanes et quatre pages de musique chorale sacrée. Jennifer Pike, violon ; Garfield Jackson, alto ; Joan Rodgers, soprano ; Christopher Maltman et Roderick Williams, barytons ; Orchestre symphonique et Chœurs de Bournemouth, direction Paul Daniel et Kees Bakels ; New Zealand Symphony Orchestra, direction James Judd ; Orchestre de chambre de New York, direction Salvatore Di Vittorio ; Orchestre et Chœurs du Royal Liverpool Philharmonic, direction David Lloyd-Jones ; The Choir of Clare College de Cambridge, direction Timothy Brown, Quatuor Maggini ; solistes divers. 1993-2015. Notices en anglais (et en allemand à deux reprises). 504.25. Un coffret de huit CD 8.508021.  

Né il y a cent cinquante ans, le 12 octobre 1872 à Down Ampney dans le Gloucestershire, au sud-est de l’Angleterre, Ralph Vaughan Williams est l’une des figures de proue de la musique anglaise. Nous nous contenterons d’un bref rappel biographique. Après des leçons de piano et de violon, il étudie l’orgue, la composition auprès de Sir Charles Hubert Parry et Charles Wood. Au Royal College of Music, il est l’élève de Sir Charles Villiers Stanford. A Berlin, il se perfectionne auprès de Max Bruch, et monte à Paris pour recevoir des conseils de Ravel. Il compose dès ses vingt ans et est très vite reconnu. Sa carrière sera longue et son catalogue prolifique : plusieurs opéras et de la musique de scène, un nombre impressionnant de pages de musique vocale et partitions pour orchestre, des concertos, de la musique de film, de la musique de chambre, des pièces pour piano et pour orgue. La commémoration des 150 ans de sa naissance est un moment opportun pour (re)lire la biographie que Marc Vignal lui a consacrée en 2015 aux éditions Bleu nuit (n° 48 de la collection Horizons). En quatrième de couverture de cet ouvrage bien conçu, on peut lire au sujet de Vaughan Williams que sa veine peut être parfois pastorale ou mystique, aussi bien que d’une extrême violence. Pour la petite histoire, ce passionnant compositeur, ardemment célébré de son vivant, repose aujourd’hui dans Westminster Abbey, près de Henry Purcell. 

Pour marquer l’événement des 150 ans, le label Naxos a regroupé en un coffret de huit CD un choix d’albums qu’il a consacrés séparément au compositeur au fil des trente dernières années. Même si les opéras et la musique de scène n’en sont pas, l’ensemble est représentatif des divers univers sonores que ce créateur de haut niveau a servis avec une incessante imagination. Le massif des neuf symphonies est illustré par trois disques. La Symphonie n° 1 « A Sea Symphony » de 1910 (la même année que la Fantaisie sur un thème de Thomas Tallis) est écrite pour soprano, baryton, chœur et orchestre. Cette « symphonie de la mer », totalement vocale, reprend de magnifiques poèmes de Walt Whitman et se révèle comme un hymne à la majesté du symbole de l’eau et à la réflexion sur le sens de l’existence. Une grande virtuosité anime les pupitres, et les parties chantées, solistes ou chorales, sont de toute beauté. Avec la délicate soprano Joan Rodgers et le vaillant baryton Christopher Maltmann, l’Anglais Paul Daniel (°1958), à la tête des forces chorales et orchestrales de Bournemouth, en donnait en 2002 (Naxos 8.557059, 2005) une version d’un bel élan dynamique et poétique. La Symphonie n° 2 « London » de 1914, comme son sous-titre l’indique, est une peinture de la capitale britannique, haute en couleurs, brillamment orchestrée, avec des aspects mystérieux (l’évocation de Big Ben) et lyriques intenses. Elle a été confiée au chef hollandais Kees Bakel (°1945), toujours à Bournemouth (Naxos 8. 550734, 1993). Sur le même disque, figure l’ouverture très colorée de la musique de scène « Les Guêpes » de 1909, dont le compositeur tirera une suite trois ans plus tard. Malgré ses éminentes qualités, notamment rythmiques, Bakels doit céder le pas aux versions des intégrales de Sir Adrian Boult, Bryden Thompson ou Bernard Haitink dans cette symphonie que Vaughan Williams considérait comme de la musique pure, celle d’un amoureux de Londres, plutôt que comme une œuvre à programme. Le même Bakels dirige, encore avec Bournemouth en 1996 (Naxos 8.550738, 1998), les Symphonies 5 de 1943 et 9 de 1958. En pleine guerre, la Cinquième surprend par son côté lumineux et aérien, avec son troisième mouvement Romanza : Lento où des solos du hautbois ou du violon introduisent une touche de nature. La Neuvième apparaît, malgré sa puissance, comme plus sombre, voire même pessimiste. Ici, Bakels doit vraiment laisser la priorité aux intégrales citées. Peut-être aurait-il été plus judicieux de choisir le disque consacré à la Septième « Antartica », avec son atmosphère si particulière que Bakels appréhende avec héroïsme, couplée à une Huitième, plus brève, avec ses recherches de sonorités (Naxos 8.550737). Il n’empêche que ce choix de quatre symphonies illustre bien les inspirations orchestrales de Vaughan Williams et fait très bonne figure dans la discographie globale du compositeur.

Le quatrième album de la série (Naxos 8.555867, 2003) programme les deux célèbres Fantaisies, la première « sur un thème de Thomas Tallis » (1910) et la seconde sur « Greensleeves » (1934). Les souvenirs de l’époque glorieuse des Tudor, puis ceux d’une chanson traditionnelle anglaise, sont couplés avec des œuvres au parfum de folk song : In the Fen Country de 1904, et la sensible Norfolk Rhapsody n° 1 de 1906 sur des airs maritimes. S’y ajoute une page plus tardive, le bref Concerto grosso de 1950 en cinq mouvements, aux accents légers, dont une savoureuse Burlesca Ostinata. Les cordes du New Zealand Symphony Orchestra, menées par l’Anglais James Judd (°1949) se révèlent ici d’une grande élégance et offrent à ces partitions raffinées une belle transparence. Le cinquième volume (Naxos 8.573530, 2016) offre une version éthérée de l’admirable The Lark Ascending de 1914, revu en 1920. Cet « envol de l’alouette » pour violon et orchestre, inspiré d’un poème de George Meredith, est un pur joyau lyrique que joue avec sensibilité Jennifer Pike (°1989). Mais qui pourra égaler la sublime atmosphère intemporelle qu’a insufflée Hugh Bean (1929-2003) à cette page, gravée avec Sir Adrian Boult et le New Philharmonia en 1967 pour EMI ? Le présent disque propose une première mondiale : les Six courtes pièces pour piano de 1920, aux parfums de danse lente ou rapide que distille la jeune Allemande Sina Kloke. Originalité garantie pour cet album intéressant, dirigé avec cœur par le chef italien Salvatore Di Vittorio (°1967) à la tête du Chamber Orchestra of New York : la même Sina Kloke interprète la Fantaisie pour piano et orchestre de 1896-1902, révisée en 1904, en un seul mouvement d’une vingtaine de minutes, aux sections dramatiquement contrastées. On trouve encore une pièce de 1902/03, The Solent, des impressions symphoniques maritimes dont Vaughan Williams se souviendra dans sa Sea Symphony

Pour illustrer la musique de chambre, le choix s’est porté, dans le sixième album (Naxos 8.555300, 2001) sur le Phantasy Quintet de 1912, paisible et presque extatique. Le Quatuor Maggini, fondé en 1988, qui a aussi gravé pour Naxos les quatuors de Britten, s’est adjoint la collaboration de l’altiste Garfield Jackson pour un quart d’heure de finesse. On retrouve les Maggini dans les deux quatuors, le premier de 1908, après les leçons avec Ravel, révisé en 1921, qui ne peut cacher l’influence française, le second de 1942/43, dédié à Jean Stewart, l’altiste du Quatuor Menges qui créa l’œuvre. Une sereine emphase imprègne cette partition qui fait, en toute logique, la part belle à l’alto. L’initiative d’insérer ces pages de musique de chambre, moins fréquentées, dans la présente anthologie, est à saluer, d’autant plus que l’interprétation est de qualité.

Deux albums célèbrent ensuite la voix, si souvent servie avec bonheur par Vaughan Williams. Dans le premier, septième du coffret (Naxos 8.557798, 2005), on trouve du connu : Toward the Unknown Region pour chœur et orchestre, de 1907, sur des poèmes de Walt Whitman, dont l’ambiance est proche de la Sea Symphony, et la cantate The Sons of Light pour chœur et orchestre de 1951, sur un texte d’Ursula Wood qui allait devenir sa seconde épouse ; le soleil exalté rappelle celui des mythes grecs. On trouve aussi de l’inédit en première gravure mondiale. Willow-Wood, qui date de 1903, de coloration sombre, est destiné à un baryton (excellent Roderick Williams) et orchestre, avec un chœur de femmes, et est inspiré de l’esprit de sonnets du poète et peintre Dante Gabriel Rossetti (1828-1882) qui eut une influence sur le préraphaélisme et le futur symbolisme. On y ajoute les subtiles Five Variants of Dives and Lazarus pour cordes et harpe. A la tête du Philharmonique de Liverpool et de ses chœurs, David Lloyd-Jones, disparu le 8 juin dernier à l’âge de 88 ans, démontre sa réelle compréhension de toutes les nuances de l’art vocal du compositeur. 

Le dernier disque s’attache à la musique sacrée de l’agnostique Vaughan Williams (Naxos 8.572465, 2010). L’émouvante Messe en sol mineur de 1922, la page la plus importante de ce programme, est destinée à un usage liturgique, dans un langage harmonique qui rappelle la fin de la Renaissance. Elle se décline en voix solistes ou en quatuors, en simple ou double chœur, avec accompagnement d’orgue et est dédicacée à Gustav Holst. Les Three Choral Hymns (dont un de Noël) de 1929 et les Visions of Aeroplanes de 1956, motet pour chœur mixte et orgue, ainsi que de petites pièces de courte durée, brossent un portrait significatif de la maîtrise du créateur dans ce domaine. Le tout est servi avec ferveur par The Choir of Clare College de Cambridge, mené avec finesse par Timothy Brown, l’orgue étant dévolu, selon les œuvres, à James McVinnie ou à Ashok Gupta. 

Ce coffret est un bel hommage rendu par Naxos à Vaughan Williams pour la commémoration d’un cent-cinquantenaire qui bénéficie ainsi d’un panorama éclectique, servi par des interprètes chaleureux. Même si, nous l’avons dit, à cet égard, les symphonies sont en léger retrait. Mais comment résister à une telle offre, assortie d’un prix attractif ?   

Son : 8,5  Notices : 10  Répertoire : 10  Interprétations : de 8 (symphonies) à 10

Jean Lacroix

   



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