Le méconnu Roman Palester

par https://www.catholicfamilyresources.com/

Roman Palester (1907-1989) : Concertino pour saxophone alto et orchestre (1938/1947) ; Concertino pour piano et orchestre (1942) ; Sérénade pour deux flûtes et orchestre à cordes (1946) ; Concertino pour clavecin et dix instruments (1955). Alina Mleczko (saxophone) ; Clare Hammond (piano) ; Lukasz Dlugosz et Agata Kielar-Dlugosz (flûte) ; Maciej Skrzeczkowski (clavecin). Sinfonia Iuventus/Lukasz Borowicz (direction). 2019-DDD-Livret en polonais et anglais- 74’29- Anaklasis ANA 003.

Dans le bref mais élogieux article qu’il consacre à Roman Palester dans le New Grove Dictionary of Music & Musicians en 1980, le compositeur polonais Boguslaw Schäffer n’hésite pas à le classer parmi les compositeurs polonais les plus intéressants de sa génération et termine sa contribution sur cette conclusion : «Sa musique est cependant peu connue, ignorée en Pologne et fort sous-estimée ailleurs en Europe. »

Vu l’époque où cette notice fut rédigée, on comprend que Schäffer n’avait d’autre choix que de faire preuve de prudence dans ce qui était encore la République populaire de Pologne lorsqu’il s’agissait de nommer les causes ayant conduit à cette étrange situation. Les bouleversements politiques de 1989 ayant changé bien des choses, nous pouvons aujourd’hui mieux comprendre la curieuse carrière de Roman Palester, un compositeur indiscutablement doué mais extrêmement malchanceux pour ce qui fut d’accéder à la notoriété qu’il aurait méritée.

Après ses études musicales aux conservatoires de Lwow et de Varsovie et d’histoire de l’art à l’Université de la capitale polonaise, Palester fut assez rapidement remarqué pour sa Musique symphonique (1931) et sa Première Symphonie (1936), l’une et l’autre irrémédiablement détruites pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Considéré comme le successeur naturel de Szymanowski dans les années 1930, Palester occupa la place de secrétaire de l’Association des compositeurs polonais ainsi que de vice-président de la section polonaise de la Société Internationale de Musique Contemporaine  (SIMC). 

Après avoir passé la guerre à Varsovie, Palester décida de partir pour Paris en 1947. En dépit des efforts du pouvoir communiste pour l’inciter à revenir au pays (il y retourna pour une brève visite en 1949), le compositeur décida de s’établir pour de bon à Paris en 1950. Il quitta la capitale française en 1952 pour Munich où pendant vingt ans il dirigea le département culturel de la section polonaise de Radio Europe Libre.

La conséquence immédiate en fut non seulement  l’interdiction totale d’exécution de ses œuvres dans son pays natal et l’envoi immédiat de toutes ses oeuvres publiées au pilon, mais la censure veilla également à faire effacer son nom de toutes les encyclopédies et ouvrages de référence. 

Ce n’est qu’en 1977 que l’Union des Compositeurs parvint à faire lever ces stupides mesures et qu’elle invita Palester -à présent réintégré dans les rangs de l’organisation- à se rendre en Pologne, où il ne vint d’ailleurs qu’une seule fois en 1983. Ayant quitté Munich pour Paris en 1972, le compositeur fut à nouveau invité en Pologne en 1987 à l’occasion de son 80e anniversaire, mais il renonça à ce déplacement pour raisons de santé. Décédé à Paris le 25 août 1989, le compositeur repose au cimetière de Montmorency. 

Même si Palester allait s’intéresser plus tard à la musique dodécaphonique et même sérielle, les quatre œuvres offertes sur cet enregistrement nous le montrent solidement installé dans la veine néo-classique si en vogue dans l’entre-deux-guerres et même après. Et on peut comprendre qu’un compositeur au métier si solide et à la veine mélodique aisée ait été tenté de suivre la mode du moment qui voulait réagir aux excès perçus du romantisme tardif et du wagnérisme en leur opposant un idéal de clarté et de transparence inspiré du baroque tardif et du premier classicisme.

Emanation des Editions musicales polonaises PWM, le jeune label Anaklasis nous offre ici une parution particulièrement soignée dont on peut espérer qu’elle fera un peu avancer la cause de ce compositeur encore méconnu.

De toutes les œuvres présentées ici, le Concertino pour saxophone alto est franchement celle dont on est le plus en droit de s’étonner qu’elle ne soit pas encore inscrit au répertoire -assez restreint en plus- de l’instrument. L’histoire de sa création est franchement compliquée et illustre un peu la malchance du compositeur. Il avait été conçu à l’origine en 1938 pour le virtuose germano-américain Sigurd Raschèr pour être exécuté lors du festival de la SIMC qui devait se tenir en Pologne l’année suivante, mais vu la situation politique tendue en Europe à l’époque, Raschèr se désista. Ce n’est qu’en 1978 que l’autographe du concerto fut retrouvé à New York par David Pituch, un élève de Raschèr, à la demande de qui Palester accepta de réviser l’œuvre. Par hasard, Pituch se vit offrir la classe de saxophone du conservatoire de Varsovie l’année suivante. Même si les œuvres de Palester pouvaient à présent être exécutées en Pologne, les préparations prirent beaucoup de temps et il fallut attendre 1981 pour en entendre la première mondiale. Pour compliquer les choses encore un petit peu, la version proposée sur ce cd n’est pas celle publiée par PWM en 1978, mais celle de 1947.  L’écoute révèle une œuvre d’un néo-classicisme énergique (on pense ici à Hindemith dans sa veine la plus lyrique) et techniquement très exigeante qui a tout pour plaire à un soliste ambitieux. Espérons que l’exemple que donne ici l’excellente Alina Mleczko amènera d’autres saxophonistes à s’intéresser à cette brillante composition.

Brillamment interprété par la pianiste britannique Clare Hammond, le Concertino pour piano (composé en 1942 mais créé en 1947) affiche un néo-classicisme plus musclé (toujours assez proche de Hindemith -la soliste à fort à faire- mais aussi assez proche de l’esprit du Concertino de Honegger ou du Concerto de Roussel). Si l’œuvre s’écoute avec intérêt, elle accroche nettement moins que la précédente.

Créée elle aussi en 1947, la Sérénade pour 2 flûtes et orchestre à cordes est, elle, nettement néo-baroque. Palester fait preuve ici d’élégance et d’esprit dans une œuvre qui rappelle un peu le Stravinsky de Pulcinella ou d’Apollon musagète -il est à remarquer que, comme Stravinsky, Palester finira par se détourner du néo-classicisme pour s’essayer au dodécaphonisme et même au sérialisme. L’œuvre est en cinq brefs mouvements, s’ouvrant sur une Sinfonia vive et dansante, suivie d’une Aria au beau lyrisme qui rappelle Poulenc. Confié aux seules cordes, le bref Scherzino est joué pizzicato de bout en bout. Le Notturno atteint à une certaine profondeur justement parce que le compositeur refuse les épanchements romantiques, et l’œuvre se conclut sur un énergique Tema con variazioni.

Alors que le compositeur s’était affranchi du néo-classicisme dès la fin des années 1940, le Concertino pour clavecin marque un inattendu retour à la musique du passé. Basé sur un choix de 36 danses polonaises reprises dans la Tablature pour orgue de Jan de Lublin (1540) et éditées en 1948 par le musicologue Adolf Chybinski, l’œuvre -composée en 1955, créée à Paris 4 ans plus tard mais plus jamais exécutée du vivant du compositeur- dut attendre 2007 pour connaître sa première exécution en Pologne. Le Concertino compte six mouvements et rappelle beaucoup la Suite française d’après Claude Gervaise de Poulenc (1935) composée à l’origine pour clavecin, vents et tambour, et basée elle aussi sur des danses de la Renaissance. Interprétée avec un irrésistible élan par le tout jeune claveciniste Maciej Skrzeczkowski (né en 2001), l’œuvre qui fait quand même près de 22 minutes est pleine de vivacité et de gaieté, et elle mériterait certainement d’être entendue plus souvent. 

Son : 10 – Livret : 10 – Répertoire : 8 (Concertino pour piano et Sérénade)/ 9 (Concertinos pour clavecin et saxophone)  – Interprétation : 10

Patrice Lieberman

 

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