Compositions féminines pour le piano :  un superbe panorama international de trois siècles

par

Œuvres pour piano d’Anna Bon (?- après 1769), Anne-Louise Brillon de Jouy (1744-1824), Hélène Antoinette Marie de Nervo de Montgeroult (1764-1836), Maria Szymanowska (1789-1831), Clara Schumann (1819-1896), Tekla Badarzewska-Baranowska (1834-1861), Agathe Backer GrØndhal (1847-1907), Chiquinha Gonzagua (1847-1935), Teresa Carreño (1853-1917), Cécile Chaminade (1857-1944), Emma Kodály (1863-1958), Amy Beach (1867-1944), Dora Pejacevic (1885-1923), Florence Beatrice Price (1887-1953), Lili Boulanger (1893-1918), Víteslava Kaprálová (1915-1940), Tatyana Nikolayeva (1924-1993), Miyake Haruna (°1942) et Tanya Ekanayaka (°1977). Nicolas Horvath, Alexander Kostritsa, Giorgio Koukl, Alexandra Oehler, Sara Aimée Smiseth, Takia Ekanayaka et Ishimoto Hiroko, piano. 2013 à 2022. Notices en anglais et en diverses langues. Plus de onze heures de musique. Un coffret de 10 CD Grand Piano GP897X.

Le label Grand Piano fait œuvre utile et salutaire en réunissant en un coffret très soigné dix albums parus séparément entre 2013 et 2022, consacrés à des compositrices. Cet éventail international se décline de façon chronologique et s’attarde à chaque fois à une créatrice de façon approfondie, excepté pour le dernier récital qui, sous le titre « Pionnières », propose un programme historique éclectique. Le travail est très soigné, qui ne se contente pas de la simple mise en boîte des gravures mais accompagne chacune d’elles de la notice initiale complète, toujours rédigée en anglais, avec des traductions en fonction d’un public estimé prioritaire dont le français à plusieurs reprises. Voilà de précieuses approches, dont on saluera la démarche artistique comme elle le mérite, au service d’un passionnant parcours qui réserve de bien belles découvertes.

La France est mise d’emblée en valeur par l’intégrale des sonates d’Anne-Louise Brillon de Jouy (GP 872-73) -première discographique mondiale-, et par celle des sonates de Hélène de Montgeroult (GP 885-86) dont certaines inédites jusqu’à présent. Ces deux femmes, à peine séparées d’une génération, ont toutes deux connu la Révolution française qui a coupé leur élan musical, du moins partiellement et de façon inégale. Nous avons présenté ici même, le 14 juin 2021, les deux albums de Brillon de Jouy ; elle a tenu un salon à Passy que fréquenta notamment Luigi Boccherini et a été une amie proche de Benjamin Franklin. Ses treize sonates de jeunesse (entre 1760 et 1770) témoignent de qualités mélodiques, de belles nuances de couleurs et de rythmes au charme mozartien, au sein de climats rêveurs pleins d’émotions. Dans nos colonnes du 7 avril 2022, Christophe Steyne s’est fait l’écho des deux disques (GP 885-86) dévolus à la Marquise de Montgeroult qui a été l’élève de Muzio Clementi et, plus tard d’Anton Reicha, alors qu’elle était déjà une virtuose réputée. Notre confrère soulignait ses influences d’expression et de forme (Anne-Louise Brillon de Jouy) jusqu’aux sentiments préromantiques, en passant par Mozart et Beethoven et quelques harmonies chopiniennes. Nous renvoyons le lecteur à ces présentations respectives pour de plus amples détails. Le pianiste français Nicolas Horvath traduit avec esprit les pages séduisantes de ces deux artistes raffinées.

Le cinquième CD du coffret nous conduit en Pologne dans la première moitié du XIXe siècle pour rendre hommage à Maria Szymanowska (nom d’épouse conservé après divorce), née Marianna Agata Wolowska à Varsovie où elle a étudié le piano avant de se produire en concert, notamment en France, en Allemagne, en Angleterre et en Russie. Nommée pianiste de la Cour, elle s’Installa en 1828 à Saint-Pétersbourg ; elle y mourut du choléra à un peu plus de quarante ans. Admirée par Goethe et Pouchkine, par John Field ou Mikhaïl Glinka, mais critiquée, selon la notice, par Mendelssohn qui estimait que « son joli visage était supérieur à son jeu », remarque acerbe dictée peut-être par le fait qu’il n’appréciait pas qu’il y ait une rivale dans les salons pour sa sœur Fanny. N’en déplaise à Felix, il faut bien reconnaître le talent de Szymanowska dans les dix-huit danses, les vingt-quatre mazurkas ou les six menuets qui composent le programme. Ces courtes pages témoignent d’une élégance chatoyante, d’un charme délicat et d’une jolie poésie, signes annonciateurs, à travers ces œuvres publiées à Leipzig au cours de la décennie 1820, du génie de Frédéric Chopin. Cette gravure, enregistrée en juin 2014 (GP 685), est servie avec beaucoup de finesse par le Moscovite Alexander Kostritsa qui a étudié au Conservatoire Tchaïkovsky avec Mikhail Petukhov, puis à Cleveland avec Antonio Pompa-Baldi.

C’est à la Norvégienne Agathe Backer Grøndhal que s’intéresse le sixième disque (GP902). Après des études à Oslo, la jeune femme se rend à Berlin à l’âge de 17 ans, et se perfectionne auprès de Theodor Kullak. Elle voyage avec sa sœur Harriet, autre pianiste de qualité, et reçoit à Florence des leçons de Hans von Bülow et, à Weimar, de Franz Liszt. Après son mariage et la naissance de quatre enfants, elle subit plusieurs malheurs : décès familiaux dont une fille, et perte complète de l’audition de l’oreille droite. Elle conserve néanmoins une vie active de virtuose, de compositrice et de pédagogue. Amie des époux Grieg, elle rencontre un grand succès à Londres dans le Concerto pour piano que ce dernier lui dirige ; elle va jouer cette partition avec succès dans plusieurs villes, notamment à l’Exposition Universelle de Paris en 1889. Elle donne en concerts ses propres créations, et est considérée par le critique George Bernard Shaw comme l’une des plus grandes pianistes du siècle. Les pièces interprétées ici par la pianiste norvégienne Sara Aimée Smiseth, qui a été notamment l’élève de Jan Michiels au Conservatoire de Bruxelles, se situent dans la période 1881-1905 et donnent un aperçu représentatif de l’art d’Agathe Backer Grondahl : préludes, sérénades, allegrettos, danses, nocturnes… jalonnent un parcours qui demeure dans l’inspiration romantique, pleine de saveur et de verve, avec des influences d’inspiration populaire mais aussi des réminiscences de Chopin, de Liszt et de Grieg.     

Ce qui fait la magie de la musique de Teresa Carreño, (…) c’est surtout sa profondeur émotionnelle et le contenu insondable de ces notes qui impressionnent, écrit Ann-Katrin Zimmermann dans la notice détaillée qui accompagne le septième disque (GP 660). La découverte de cette virtuose née à Caracas au milieu du XIXe siècle est l’un des moments forts du coffret. Avant ses dix ans, sa famille émigre à New York pour raison politique, elle y devient l’élève de Louis Moreau Gottschalk et y donne son premier concert. Cette enfant prodige, admirée par Anton Rubinstein, met à ses pieds les salles de La Havane, Londres et Paris où elle s’installe avec les siens. Elle reçoit des leçons d’un élève de Chopin, Georges Mathias, joue devant Liszt, fréquente Gounod ou Saint-Saëns. Elle compose aussi : elle inscrit certaines de ses pages à ses récitals. Sa technique est réputée « fulminante ». Bientôt, ce sera Londres. Dotée en plus d’une belle voix, elle apprend le chant à Boston et se produit dans le rôle de Zerlina de Don Giovanni de Mozart à New York. Elle tente un retour au Vénézuela, s’y investit pour la fondation d’un conservatoire et dirige une compagnie d’opéra, avant faillite. On la retrouve à Berlin où, déjà mariée deux fois avec un violoniste puis un baryton, elle épouse Eugène d’Albert en 1892, dont elle divorce trois ans plus tard. Elle continue à donner des concerts et à composer. Elle convolera en quatrièmes noces avec le jeune frère de son second mari. La Première Guerre mondiale la contraint à repartir aux Etats-Unis où elle décède en 1917. Intitulé avec raison « Rêverie », le récital que propose avec une grande sensibilité poétique la pianiste allemande Alexandra Oehler (°1970), qui a été lauréate du Concours Franz Liszt de Weimar, contient une dizaine de pièces (nocturne, caprices-études, marche funèbre, élégie, impromptu, valse…) dont la substance aux couleurs romantiques témoigne d’un sens spontané de la mélodie, très intériorisée. Les œuvres de Teresa Carreño tournent souvent autour d’une idée fixe, lit-on encore dans la notice, font des digressions, reviennent à l’idée, l’embellissent, y ajoutent les accompagnements les plus divers, la revêtent de différentes harmonies ou l’entraînent vers des tonalités éloignées. La magie agit toujours, sans baisse de tension, et exerce une sorte de fascination hypnotique à laquelle il est difficile de résister. Une splendide mise en lumière d’un incontestable talent dont on découvre ici plusieurs pages en première gravure mondiale.

Autre temps fort du coffret : le talent de tout premier plan qui se dégage du disque (GP 708) réservé à la Tchèque Vítezslava Kaprálová, morte de la tuberculose à l’âge de vingt-cinq ans. Fille du compositeur Václav Kaprál (1889-1947) qui fut élève de Janácek, la jeune femme entame sa formation avec son père et la poursuit d’abord à Brno, puis à Prague avec Víteszlav Novák et Vaclav Talich entre 1935 et 1937. Grâce à une bourse, elle se perfectionne dans la capitale française auprès de Charles Munch pour la direction d’orchestre, et de Bohuslav Martinů avec lequel elle va connaître un amour passionné. Elle épousera en 1940 le fils d’Anton Mucha deux mois avant de mourir dans un hôpital de Montpellier. Karla Hartl précise dans la notice : On cite souvent l’influence de Martinů sur (son) parcours musical, mais cette influence est surestimée, car ce sont surtout la musique de son père et celle d’Igor Stravinsky qui marquèrent durablement la jeune compositrice. Le présent panorama couvre les dix dernières années de la trop courte existence de Kaprálová, ce qui ne l’empêcha pas de laisser un catalogue fourni : une cinquantaine d’opus, y compris pour orchestre ou formation de chambre. Elle se lança très tôt dans l’écriture musicale : les Cinq compositions pour le piano datent de ses seize ans et attestent déjà d’une audace dans la recherche de sonorités qui va se concrétiser dans la Sonata appassionata op. 6 de 1933, qui contient une série de variations lyriquement impétueuses. Les imaginatives Variations sur le carillon de l’église St-Etienne-du-Mont op. 16 de 1938 ont conquis Martinů qui les fera publier. Une brève Grotesque Passacaglia de 1935, de savoureux et colorés Préludes d’avril de 1937 ou quelques petites pièces fraîches et délicates, enregistrées pour la première fois, brossent un portrait significatif d’une artiste au langage juvénile et passionné, dont la disparition prématurée a sans doute privé le monde de la musique de partitions de qualité. C’est le Tchèque Giorgio Koukl (°1953), un spécialiste de Martinů, qui donne aux pages de sa compatriote la dimension qu’elles méritent, entre classicisme et modernité.

Le coffret se complète, sur le neuvième disque (GP 879), par Les planètes et l’humanité - Réflexions pianistiques de Tanya Ekanayaka (°1977), artiste skrilankaise-britannique qui interprète elle-même en première mondiale son œuvre en huit parties. Sous le même label, on a déjà pu découvrir de cette jeune compositrice les Réinventions (GP 693, 2015) et les Twelve Piano Prisms (GP 785, 2018). Ekanayaka explique dans la notice qu’elle a élaboré la majorité de ces nouveaux morceaux dans son appartement d’Edimbourg en 2020, pendant la première partie du confinement exigé par la Covid-19. L’ensemble se présente comme un développement autour de Neptune, Mercure et l’Antarctique, Uranus, Vénus, Saturne, La Terre et la vie, Jupiter et Mars, en s’inspirant tour à tour d’une série de mélodies de peuples autochtones, comme par exemple ceux du Nord de l’Australie, les Samis, la tribu indienne historique des Gond ou un ancien peuple tanzanien. Le mouvement qui concerne la Terre est, selon l’explication de la compositrice, une méditation sur les états interconnectés de notre vie terrestre et de notre être humain – sur l’être, l’espoir, l’arrachement et le renouveau. Le climat général correspond à la vision de la compositrice d’une coexistence harmonieuse entre tous les individus et tous les êtres vivants dans leur diversité, tout en amplifiant la trajectoire du piano dans le temps et dans l’espace. Ce projet, dont les mouvements sont aussi liés sur le plan structurel et stylistique et donnent l’impression d’un éternel recommencement, font penser à des moments de résilience qui s’offrent comme un message d’espoir et de sérénité. 

Sous le titre « Pionnières », l’ultime CD (GP 844) offre un éventail international d’une vingtaine de pièces de compositrices du XVIIIe siècle à nos jours ; on y trouve notamment Anna Bon, virtuose à la Cour de Frédéric le Grand, dans une sonate pour clavecin de 1757, Clara Schumann pour 3 Romances du milieu des années 1850, Cécile Chaminade pour une charmante Valse-caprice qui date sans doute de 1885, Amy Beach pour une fluide Légende écossaise de 1903, des Valses viennoises de la première épouse de Zoltán Kodály, Emma, qui datent de 1925, ou un extrait de la Sonate n° 2 de Florence Beatrice Price de 1932. La pianiste japonaise Ishimoto Hiroko, une élève de György Sándor, détaille cet ensemble panoramique avec sensibilité.

Ce coffret remarquable montre à quel point l’approfondissement le plus large possible de l’univers de la composition féminine, si riche et si porteuse de messages, se révèle indispensable. En voici en tout cas une éloquente et enthousiasmante démonstration. 

Son : 9  Notices : 10  Répertoire : de 8 à 10  Interprétation : 10

Jean Lacroix    

 

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