« Comprendre la musique au-delà du digital » : entretien avec la guitariste Gaëlle Solal autour de son nouveau disque Tuhu

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Une critique de disque n’aurait pu rendre compte de la personnalité pétillante, sincère et chaleureuse de la guitariste Gaëlle Solal qui sort en ce moment son nouveau disque Tuhu (« petite flamme » dans la langue Tupi), construit autour d’Heitor Villa-Lobos. Un disque qui réunit diverses influences, inspirations, dédicaces et des hommages croisés dans un programme original et créatif. Les pistes s’enchaînent dans un flux si continu et si logique qu’on est surpris en découvrant le mélange d'œuvres de pas moins de huit compositeurs différents. 

Avec Gaëlle Solal, nous avons discuté des rodas de choro et de son voyage au Brésil, de sa recherche du « vrai » avec Tuhu, de son engagement en faveur des femmes guitaristes et, enfin, de son parcours qui brise les codes. 

Sur le voyage au Brésil qui a tout changé 

J’ai atterri au Brésil en 2009 sur un coup de cœur après avoir assisté au Festival Villa-Lobos organisé à Radio France. Au début, je ne savais pas que j’allais avoir des affinités avec cette musique. Mais une fois sur place, j’ai été secouée en découvrant que les musiciens brésiliens ne font pas une distinction aussi forte qu’en Europe entre musique classique et musique populaire. En effet, au Brésil tout est considéré comme musique. Je m’en suis surtout rendue compte dans les roda de choro. Dans ces groupes, sortes de jam sessions brésiliennes, les musiciens passaient « à la moulinette » des pièces de Bach, des pièces de Villa-Lobos et des pièces typiques du répertoire populaire. Cette idée qu’on puisse s’approprier toutes les musiques m’a particulièrement marquée lors de ce voyage. 

Je me suis retrouvée plongée dans ces réunions de musiciens alors que je ne jouais pas du tout de la musique brésilienne. J’ai pris cette expérience de plein fouet mais sans aucun a priori. Au cours de ces soirées, j’écoutais les musiciens et de temps en temps j’allais les rejoindre. J’étais le jukebox de la musique classique. Ma carte de visite, c'était ma guitare et la musique que j’aime. C’était tout ce qui comptait véritablement, et pas tout les biographies ou les prix remportés. 

Sur le rapport entre musique populaire et classique : « Villa-Lobos est inclassable et c’est pour ça que je l’ai choisi comme figure centrale de mon disque » 

Toutes les pièces du disque ont un rapport avec Villa-Lobos. Il en est comme l'arbre généalogique, la pièce centrale. Ainsi, le compositeur Ernesto Nazareth a côtoyé Villa-Lobos et lui a même servi d’inspiration. Ce qui m’intéressait dans ce disque, c’était d’essayer de restituer l’imaginaire et l’environnement sonore d’un compositeur lorsqu’il se met à sa table de travail. Je voulais montrer comment on passe d’un imaginaire à l’autre, d’un continent à l’autre. Par exemple, après avoir voyagé en Europe, Villa-Lobos a mélangé les danses européennes comme la mazurka avec les choros brésiliens. 

La difficulté, c' était de ne pas tomber dans la caricature ou le pastiche de la musique brésilienne, d’autant plus qu’on a tous une certaine idée préconçue de la bossa nova. Le son de la guitare brésilienne est différent de la guitare classique, c’est un son beaucoup plus rythmique et parfois claqué. Je voulais aussi importer ce son particulier dans mon jeu pour montrer qu’il n’y a pas de limite ni dans la dynamique, ni dans les couleurs. 

Sur le nouveau disque Tuhu : « essayer d’être le plus juste possible avec ce que moi je ressens de ces musiques »

Après le voyage au Brésil, la gestation a été longue. Pendant ces dix ans, j’ai mûri l’idée qu’on puisse s’approprier les pièces et les interpréter au sens propre du mot. Ainsi, la dernière pièce du disque Lamento do Morro d’Anibal A. Sardinha-Garoto (arr. Gaëlle Solal) fait partie du répertoire populaire mais il existe une partition qui m’a servi de squelette. J’y ai ajouté une introduction, une partie centrale, des improvisations et une coda. J’y ai mis aussi ma patte comme arrangeuse, en assumant ainsi ce que le Brésil m’a appris. 

Arrangement plutôt que transcription : « prendre son ego, le poser sur le côté et se dire : là, je suis débutante.

Dans ce disque, il y a des partis pris d’interprétation qui peuvent être critiquables. Il y a eu beaucoup de décisions à prendre mais je ne suis jamais restée à mi-chemin. Par exemple, Brejeiro d’Ernesto Nazareth est une pièce originellement écrite pour le piano. Il existe des enregistrements de pianistes qui la jouent telle qu’elle est écrite. Mais quand je l'ai entendue dans les rodas de choros, ça devenait extraordinaire : il y avait une introduction, une partie majeure, l'introduction d’un autre thème en mineur, et enfin une coda et une partie improvisée. Cette version me parlait beaucoup plus car cela racontait une histoire. C’est ce que j’aime aussi dans la littérature, ce petit twist dans une nouvelle qui fait qu’on part vers autre chose. À l’intérieur de la partie mineure de Brejeiro, j’ai ajouté tout un passage en pizzicati : je voulais recréer une ambiance comme si quelqu’un prenait un solo dans un roda et se faisait plaisir. La pièce veut dire « espiègle », et  j’y ai donc ajouté ces différents éléments qui m’évoquaient cette ambiance. 

Je suis vraiment passée par la technique de jazz : prendre un tout petit passage pour le faire tourner et le comprendre de l’intérieur, c’est-à-dire au-delà du digital et au-delà de l’harmonie. L’improvisation se prépare, et c’est ainsi que j’ai réussi à désacraliser cet apprentissage. Cela demande de prendre son égo, de le poser à côté et de se dire : là, je suis débutante. Il faut se détacher de la partition et se mettre en zone de danger. Après l’enregistrement, j’ai eu d’autres idées. La partition devient un canevas et c’est même plus agréable ainsi, car la création n’en finit jamais. La musique se crée presqu’en temps réel, même s’il y a eu tout cette préparation en amont. 

Sur l’engagement envers la représentativité des femmes guitaristes dans le monde professionnel

Il y a quelques années, j’ai été invitée à une table ronde pendant un Festival de guitare aux États-Unis et j’ai été frappée par quelqu’un dans le public qui a dit qu’il n’y avait pas beaucoup de femmes guitaristes. En réalité, nous sommes très nombreuses, mais nous sommes invisibles parce que nous ne sommes pas programmées dans les festivals. A l’origine de cette situation, il y a plusieurs causes. D’abord le manque de prise de conscience par les programmateurs, et ensuite le manque de vocabulaire des femmes pour défendre leur propre cause. On est beaucoup, mais on est moins. Inspirée par ce congrès, je me suis dit qu’on pouvait faire quelque chose et j’ai commencé à construire un site internet (https://womenoftheclassicalguitar.weebly.com) où j’ai recensé une liste des femmes guitaristes. C'est à partir de là que j'ai créé l’association Guitar’Elles.
Tout cela suscite souvent 
des critiques et de la colère, mais avec la représentativité ça passe beaucoup mieux. Et à la question "Où sont-elles ?", la réponse est évidente : "Allez voir le site avec la liste de tous les contacts !"
Il y a encore autre chose : les femmes sont très nombreuses dans les conservatoires mais ce sont les hommes qui font carrière même si, souvent, les filles sont plus brillantes. J’aimerais enquêter pour savoir à quel moment les femmes décident de ne pas se professionnaliser, pourquoi elles ne se présentent pas aux concours internationaux, aux bourses, aux postes. La situation est connue, mais j’aimerais aller voir sur le terrain ce qui se passe au niveau des études. 

Le deuxième volet des Guitar’Elles serait le mentoring (conseils, boost de confiance et suivi). Et la troisième partie serait l'octroi de bourses pour réaliser des vidéos et des sites internet afin d'assurer plus de la visibilité. Je souhaiterais aussi proposer des ateliers de confiance en soi et de préparation aux concours. À terme, je voudrais créer une légitimité pour que chaque femme puisse appeler un festival et proposer une discussion autour de la représentativité des femmes.  

Sur l’importance des rôles modèles 

Je suis guitariste parce que mes parents avaient le vinyle d’Ida Presti (cette grande guitariste qui est décédée trop tôt) avec son mari Alexandre Lagoya. Depuis que je suis petite, je connais par coeur cette pochette où Ida Presti porte une robe à fleurs de couleurs. Je me suis toujours dit que je voulais être ça. J’ai eu ce modèle parce que j’ai eu ce vinyle, et je ne me suis donc jamais demandé si une femme pouvait être une guitariste. Mais je ne l’ai jamais vue en concert et tous mes professeurs étaient des hommes. J’ai eu quand même la chance d’avoir vu cette pochette ! 

En guise de conclusion : la musique de Villa-Lobos en quelques mots 

La musique de Villa-Lobos est fondamentalement chaleureuse, sans chichis, tournée vers l’imaginaire, très tendre mais parfois sauvage et brute. Dans tous les cas, sa musique est très extravertie. C’est la musique du partage et de la simplicité.
Nous vivons dans un monde où tout est très sophistiqué et plein d’égo. La simplicité, cela devient un art. La simplicité, c'est une valeur centrale dans ma vie et dans ma personnalité. Heitor Villa-Lobos incarne la synthèse de tout cela. Il a su garder cette fraicheur et cette simplicité tout en étant très cultivé et très curieux. Il n’a pas d’arrogance. 

Le site de Gaëlle Solal : www.gaelle-solal.com

  • A écouter : 

Gaëlle Solal,  Tuhu.  Eudora Records.  EUD-SACD-2003. 

 

 

 

Crédits photograpphiques   Romain Chambodut, dir. artistique John Dauvin / Un pas de conduite

Propos recueillis par Gabriele Slizyte

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