Dans l’abîme lumineux de la Neuvième : Thielemann et Dresde touchent à l’éternité

Anton Bruckner (1824–1896) : Symphonie n°9 en ré mineur, WAB 109. Staatskapelle Dresden, direction : Christian Thielemann. 2015. Livret en allemand et anglais. Hänssler Profil PH16063.
La Neuvième Symphonie de Bruckner, c’est le Graal inachevé, un Everest orchestral qui défie depuis plus d’un siècle les chefs et les orchestres. Avec cette nouvelle parution de la Staatskapelle de Dresde, Christian Thielemann (captée en 2015) et ses musiciens nous livrent une version qui pourrait bien marquer la discographie comme une étape majeure. La phalange allemande habituée des cimes brucknériennes, a déjà gravi les Symphonies 4, 7 et 8 sous sa baguette – et voilà que le sommet se profile, avec une intensité qui coupe le souffle.
Dès l’entrée en matière du premier mouvement, Thielemann déploie une architecture sonore monumentale, où les cuivres de la Staatskapelle résonnent comme des cathédrales gothiques ébranlées par l’orgue. Les cors et les trombones initiaux instillent une gravité cosmique, presque mystique, tandis que les cordes, d’une transparence rare, tissent les contrepoints avec une précision chirurgicale. Pas de brutalité gratuite ici : le chef dose ses tempi avec une sagesse paysagère, laissant la musique de Bruckner respirer, déployer ses voûtes infinies. C’est captivant, presque hypnotique – on est pris dans le courant tellurique de cette symphonie qui semble jaillir des entrailles de la terre.
Le deuxième mouvement, scherzo infernal, explose en contrastes fulgurants. Les percussions claquent comme des éclairs wagnériens, et la légèreté diabolique du trio offre un répit moqueur, interprété avec une malice contenue par les bois. Thielemann excelle dans ces saillies rythmiques, évitant le piège du martèlement pour privilégier une pulsation organique, vivante. L’orchestre répond avec une vaillance et une homogénéité qui forcent l’admiration. C’est du Bruckner qui pulse, qui vibre, loin des lectures compassées.
Puis vient l’Adagio titanesque qui constitue le cœur du mystère brucknérien. Il est d’une sérénité confondante, voit les violons planer sur des vagues harmoniques d’une pureté déchirante, tandis que les crescendos montent inexorablement vers une extase suspendue. Thielemann y met une ferveur presque spirituelle, dosant les silences comme des prières, et l’orchestre déploie une palette dynamique d’une richesse inouïe – des pianissimi filés aux fortissimi telluriques.
Ce final marque l’aboutissement de cette ascension sur une note d’éternité poignante mais qui semble presque inachevée. Pas de pathos excessif, mais une noblesse qui touche au sublime, laissant l’auditeur face à l’immensité du cosmos brucknérien.
Cette Neuvième n’est pas seulement une interprétation : c’est une nouvelle voie. Profonde, architecturée, humaine dans sa grandeur, elle s’impose déjà comme une référence contemporaine pour les brucknériens exigeants et les amateurs en quête d’émotion pure. Un disque à gravir d’urgence, avant que les neiges ne recouvrent à nouveau ces sommets !
Bertrand Balmitgère
Son : 10 –Répertoire : 10 – Interprétation : 10



