Après celles de Beethoven, retour des sonates de Schubert sur pianoforte par Paul Badura-Skoda 

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Franz Schubert (1797-1828) : Sonates pour piano, intégrale sur instruments d’époque. Paul Badura-Skoda, pianoforte. 1991-1996. Livret en anglais. 9 h. 05. Un coffret Arcana A205 de 9 CD.

 

 

Au début de l’année dernière, dans le cadre de la commémoration des 250 ans de la naissance du maître de Bonn, le label Arcana remettait à disposition des mélomanes l’intégrale des sonates de Beethoven sur pianoforte réalisée par Paul Badura-Skoda entre 1978 et 1989 (voir notre article du 18 février 2020 dans ces colonnes). Voici le retour d’un autre magnifique fleuron, en l’occurrence l’intégrale des sonates de Schubert enregistrée entre 1991 et 1996 sur cinq pianofortes différents de la collection personnelle du virtuose. Nous suggérons au lecteur une consultation de notre texte précédent sur Beethoven pour ce qui concerne les rappels biographiques de cet immense artiste (1927-2019), ainsi que sa passion pour les instruments d’époque. Pour Schubert, la réédition est accompagnée d’un copieux livret de près de 70 pages, uniquement en anglais. Il est signé par Badura-Skoda lui-même qui y présente chaque œuvre avec une érudite clarté. Contrairement au coffret Beethoven, on ne bénéficie pas, hélas, d’images en couleurs des pianofortes choisis ; on se contentera du noir et blanc. Cinq instruments donc, tous viennois : dans l’ordre chronologique de leur fabrication, un Donath Schöfftos des alentours de 1810 pour les sonates 1, 3, 8 et 9 ; un Georg Hasska (c. 1815) pour la deuxième sonate ; un Conrad Graf op. 1118 (c. 1826) pour les 4, 5, 7, 10, 12, 17 et 20 ; un autre Conrad Graf op. 432 (c. 1823) pour les 13, 15, 16 et 19 et, pour terminer, un J.M. Schweighofer de 1846 pour les 6, 11, 14 et 18. Les enregistrements ont eu lieu à Vienne que Badura-Skoda plaçait haut « dans ses rêves et dans son âme », dans trois espaces de qualité : le Palais Clam-Gallas, le Casino Baumgartner et le Casino Zögernitz. 

Dans un entretien qu’il avait accordé à Alain Cochard au milieu de son projet en cours, Badura-Skoda rappelait qu’il comptait déjà à son actif une intégrale schubertienne sur piano moderne pour RCA vingt-cinq ans auparavant. Depuis lors, il avait gravé pour Astrée, sur pianoforte, les Impromptus, les Moments musicaux et la Wanderer-Fantaisie et réalisé une édition commentée des sonates basée sur l’étude d’éditions originales et de manuscrits, ce qui lui avait permis de réexaminer chaque note et chaque nuance. Badura-Skoda insistait, lors du même échange, sur l’âme du chant et le sens du dialogue qu’un Edwin Fischer, dont il avait été l’élève, avait insufflé en son temps au piano de Schubert ; son jeu poétique, empreint de cœur et d’émotion contrôlée, avait fait entrer l’élève dans l’intimité du compositeur, qu’il estimait n’être pas toujours facile à apprivoiser. 

Cette constatation, Badura-Skoda l’a laissée mûrir en lui pour qu’elle s’ancre dans la réalité de sa propre vision, se donnant le moyen de souligner la personnalité de chaque œuvre et de rendre compte de la diversité d’un parcours musical qui débute avec des compositions presque mozartiennes, puis traverse une période intermédiaire marquée par un langage très audacieux, en particulier dans les sonates 17 et 18. Dans les dernières partitions, Badura-Skoda voyait un langage plus simple. C’est dans cette optique que l’interprète a effectué ses choix instrumentaux, en tenant compte du fait que l’étendue du piano de l’époque de l’écriture de Schubert était dépassée, le créateur allant jusqu’à en oublier les limites potentielles. Motif pour lequel sont présents le Schweighofer des environs de 1845 pour la D. 625, et le Schöfftos, idéal pour les sonates de jeunesse et celles de la période intermédiaire.

Les caractéristiques générales des versions de Badura-Skoda, au-delà d’une recherche (utopique ?) du son « authentique », se rapprochent de celles de l’intégrale Beethoven : clarté, rythme, toucher sobre et pur, esthétisme fin et racé, sens de l’articulation, intensité de l’engagement… Ce sont là des qualités presque palpables, auxquelles on ajoutera un timbre la plupart du temps chaud et un investissement généreux. Sur le plan technique, on est séduit par la fluidité et la spontanéité, comme si Badura-Skoda, dans son infini respect pour les partitions, racontait avec délectation toute leur intimité et s’en abreuvait, sans chercher à éviter les accents mélancoliques, mornes, dramatiques ou tragiques qui transparaissent de temps à autre et ponctuent un discours qui ne les refuse pas et va même à leur rencontre.

Nous ne nous lancerons pas dans une présentation détaillée de chaque sonate ; cela nous entraînerait dans des considérations si vastes qu’elles dépasseraient le cadre de cette critique.

Promenons-nous plutôt au sein de ce monument pour en admirer quelques joyaux. Badura-Skoda avait commencé son intégrale en janvier 1991 avec les sonates D. 784 (1823) et D. 959 (1828). Si la première citée baigne dans une atmosphère sombre et énigmatique, la D. 959, aux vastes dimensions, avec son Andantino qui ressemble à une troublante romance et son Allegretto final à la fois si simple et si exubérant, trouve chez Badura-Skoda, dès le début de sa future intégrale, le ton juste de l’intensité lyrique. Dès 1992, en mai, le pianiste met sur l’ouvrage les D. 625/505, D. 664, 958 et 960. L’évidence s’installe pour ces œuvres qui s’étalent de 1818 à 1828, Badura-Skoda assurant une continuité de sentiments et d’émotions, tout en montrant l’évolution du style du compositeur qui se construit avec la maturité pour aboutir à une D. 958 où l’ombre de Beethoven plane souvent, et à la D. 959 si parfaite en proportions et si riche en phases de sérénité. 

Badura-Skoda ne se contente pas de tenter de retrouver l’esprit du compositeur, il l’investit pour en définir tous les contours, dans un contexte qui évoque toujours la connaissance qu’il a du lied et de toutes ses nuances. La liberté de ton n’est jamais gratuite : elle répond à une nécessité intérieure que le son parfois si surprenant des instruments d’époque enrichit avec une verdeur qui permet de ne jamais faire oublier que, chez Schubert, la jeunesse est liée à la proximité d’une « mort annoncée ». Pour la suite de son intégrale, Badura-Skoda procède par périodes inscrites dans le temps : six sonates en 1993, en janvier puis en décembre, la seule D. 840 en décembre 1994, et les autres dans les quatre premiers mois de 1996, dont plusieurs sonates de jeunesse, depuis la D. 157 de 1815, où l’on devine le créateur qui se cherche encore, et la D. 279/346 de la même année, à la concentration paisible, avec des démonstrations pudiques de tendresse. C’est par là que Badura-Skoda a achevé son intégrale, conférant à ces pages d’un jeune musicien un label d’exploration qui va évoluer, au fil du temps, pour s’épanouir dans une maturité maîtrisée.

Il faut entrer avec confiance dans cette aventure proposée par un des plus grands pianistes des cent dernières années, avec la certitude de vivre un voyage différent, avec une oreille reconnaissante pour l’offrande de sonorités qui ne sont pas celles d’un Steinway mais qui n’en n’ouvrent pas moins des horizons d’une ineffable beauté. Un maître absolu nous tend la main pour entrer en complicité avec Schubert : qui pourrait se soustraire à une telle invitation ? 

Son : 9  Livret : 10  Répertoire : 10  Interprétation : 10

Jean Lacroix  

 

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