Debora Waldman et la Symphonie de Charlotte Sohy fusionnent

par Click Here

« Femmes de Légende ! » : tel était le titre du Concert final du huitième Festival Palazzetto Bru Zane, ce « centre de musique romantique française » auquel nous devons tant de merveilleuses redécouvertes de ce si riche répertoire. Ce titre était inspiré par l’une des œuvres au programme. Et, bien sûr, il s’imposait par le fait qu’il n’y avait que des compositrices jouées ce soir-là, sous la direction d’une des cheffes d’orchestre les plus en vues actuellement.

Ces « Femmes de Légende ! » étaient donc Salomé, Ophélie et Cléopâtre, les héroïnes de la suite éponyme de Mel Bonis. Mais elles auraient pu être les quatre compositrices jouées (Augusta Holmès, Mel Bonis, Marie Jaëll et Charlotte Sohy), voire la maîtresse d’œuvre de la soirée (Debora Waldman) ! En effet, ces compositrices ont eu leur histoire, elles ont mis leur talent, leur cœur et leur énergie au service de leur art, et peut-être que dans un contexte où les femmes auraient eu les mêmes chances que les hommes, auraient-elles fait une carrière que l’on regarderait aujourd'hui comme légendaire ? Et cette cheffe d’orchestre, qui a la chance d’arriver à une époque qui leur est un (tout petit) peu plus favorable, peut-être la verra-t-on plus tard comme une femme de légende ?

C’est que cette quadragénaire a déjà une histoire, à défaut d’une légende ! Pour ne pas surcharger cette chronique, et pour ne pas survoler trop succinctement cette histoire, nous ne pouvons que vous conseiller la lecture d’un ouvrage qui vient de paraître (co-écrit avec Pauline Sommelet) : La Symphonie oubliée (Robert Laffont). Debora Waldman y raconte le parcours, d’une richesse extraordinaire, qui l’a menée depuis le Brésil, où elle est née, en passant par un kibboutz en Israël, une université en Argentine, le conservatoire de Paris, et sa nomination comme directrice musicale à Avignon (première femme à obtenir ce poste dans une orchestre national en France), qui l’a menée, donc, à cette soirée. En effet, dans cet ouvrage passionnant, Debora Waldman ne parle pas que d’elle. Elle tisse un subtil et fascinant parallèle entre deux histoires, rendues encore plus captivantes par cette mise en perspective : la sienne, et celle de cette Symphonie oubliée, la Symphonie en do dièse mineur de Charlotte Sohy qui constituait la seconde moitié de ce concert, et qui en était assurément le point culminant.

Avant cela, la première partie nous permettait d’entendre des œuvres très diverses, de trois autres compositrices.

Si le nom d’Augusta Holmès (1847-1903) est aujourd'hui quelque peu oublié (tout au plus sait-on qu’elle enflamma son professeur César Franck, lui inspirant son vibrant Quintette), cela n’a pas toujours été. Cette femme du monde, qui fréquentait les plus grands artistes de son époque, connut en effet le succès, au moins au début de sa carrière. Elle reçut même la commande très officielle, pour le centenaire de la Révolution, d’une Ode triomphale qui fut jouée par un orchestre de mille deux cents instrumentistes. Son ode symphonique Ludus pro Patria (Jeu pour la Patrie), inspirée par le tableau éponyme de Puvis de Chavannes, reçut un accueil si favorable en 1888 qu’une reprise fut programmée dès la semaine suivante.

Notre concert commençait par son interlude, La Nuit et l’Amour. À l’entendre, l’on comprend que Reynaldo Hahn ait été sensible au talent de cette compositrice dont il dit, en des termes remarquablement (pour l’époque) dénués de condescendance sexiste : « Ce don si rare de l’accent populaire, peu de musiciens l’ont eu à l’égal d’Holmès, et c’est à lui qu’elle devra l’immortalité. » De fait, cette pièce a un impact très immédiat sur le public, et si l’on a du mal à y déceler une grande originalité, elle rappelle la célèbre Barcarolle d’Offenbach. Debora Waldman sait en rendre la jolie atmosphère nocturne avec beaucoup d’élégance.

La vie de musicienne de Mélanie, qui se fit appeler Mel Bonis (1858-1937), a été pour le moins contrariée par son entourage familial. Elle n’a pas fait le mariage qu’elle aurait voulu, et a dû faire preuve d’une énergie et d’une volonté supérieures pour mener à bien ses compositions. Malheureusement, elle eut de douloureuses déconvenues à la suite d’exécutions de ses œuvres et se mit en retrait de la vie musicale au moment où elle commençait à réellement maîtriser son art. Tout en continuant de composer avec passion. Et, de fait, nous lui devons un catalogue de plus de trois cents pièces, pour des formations très variées. La composition importait plus que tout pour elle, malgré les difficultés : « Mon grand chagrin : ne jamais entendre ma musique… »

Les Femmes de légende n’ont pas été conçues sous ce nom. Au départ, il y a sept pièces pour piano, écrites indépendamment les unes des autres à partir de 1909 : Phœbé Op. 30, Viviane Op. 80, Omphale Op. 86, Salomé Op. 100, Desdémona Op. 101, Mélisande Op. 109, et Ophélie Op. 165. Ce n’est que longtemps après la mort de la compositrice que son arrière-petite-fille, Christine Géliot, les a rassemblées dans une suite à laquelle elle a donné ce nom de « Femmes de légende ». Deux de ces pièces avaient été orchestrées par Mel Bonis, qui avait étudié avec Charles Kœchlin, très fin connaisseur de toutes les subtilités de l’orchestre : Salomé et Ophélie. Par ailleurs, Mel Bonis avait également composé Le Songe de Cléopâtre, pour orchestre (dont il existe aussi une version pour piano à quatre mains). Ce sont ces trois pièces pour orchestre qui ont été réunies en 2018 sous ce titre de « Trois Femmes de légende », et qui suivaient à notre concert.

Ce sont des pièces éminemment séduisantes, non pas à la manière épidermique de l’interlude d’Augusta Holmès, mais par leur sensualité teintée d’orientalisme, réhaussée par une orchestration très fouillée, dans laquelle les bois jouent un rôle de tout premier plan. Mel Bonis ménage aussi des moments de tension inquiète, et nous emmène dans un univers onirique assez fascinant. Avec beaucoup de souplesse et d’intériorité, Debora Waldman sait tirer des musiciens de l’Orchestre National de merveilleuses sonorités (magnifique cor anglais). Une très belle surprise pour ceux qui ne savaient rien de Mel Bonis, ou seulement son nom, et qui devraient chercher à mieux connaître ses œuvres. Heureusement, bien des interprètes savent son talent, et de nombreux enregistrements sont disponibles.

La fin de la première partie du concert nous permettait de faire connaissance avec Marie Jaëll (1846-1925), enfant prodige du piano qui finit par être agacée de ce qu’on la ramenât trop à ses talents d’interprète virtuose, quand elle avait des ambitions plus élevées comme compositrice. Cela ne l’empêcha cependant pas de s’intéresser de façon très pointue à l’enseignement et à la pédagogie, publiant de nombreuses méthodes et ouvrages, allant jusqu'à étudier la physiologie, la neurologie, la psychologie et le fonctionnement du cerveau avec les meilleurs scientifiques de cette époque qui voyait précisément toutes ces disciplines prendre leur essor. En adaptant ces découvertes au « toucher du piano », Marie Jaëll était très en avance sur son temps. Sa pédagogie, mise au point il y a donc plus d’un siècle, est toujours enseignée aujourd'hui. Mais, bien sûr, tout cela l’a tellement accaparée que son activité de compositrice en a pâti.

Son Concerto pour violoncelle en fa majeur, écrit en 1882 et aussitôt créé par son dédicataire, le célèbre Jules Deslart (avec l’Orchestre Lamoureux), nous est présenté ainsi dans la brochure du concert (par François-Xavier Szymczak) : « Partition d’une remarquable élégance, d’une pudique émotion, ce Concerto se déroule en trois mouvements : un Allegro vibrant de lumière, un Andantino d’une bienheureuse contemplation, et un Vivace virtuose sur un rythme proche de la tarentelle. » Avouons que, malgré ces mots mérités et un certain sens du pittoresque américanisant plutôt plaisant, nous n’y avons pas trouvé une grande inspiration. 

L’écriture est très virtuose pour le violoncelle, souvent dans l'extrême aigu, ce qui en rend l’exécution fort périlleuse. Le jouer en concert sans aucun incident de justesse relève de l’improbable... Raphaël Perraud en livre une lecture volubile, plus intérieurement fiévreuse que franchement enflammée, finalement assez sobre. L’on pourrait imaginer plus de passion, mais assurément la sensibilité et la poésie sont au rendez-vous, et le dialogue complice avec ses collègues de l’Orchestre National de France (il en est depuis 2005 le violoncelle super soliste) ainsi qu’avec la cheffe d’orchestre, ne faiblit jamais.

En bis, accompagné par la harpiste Émilie Gastaud, il nous a donné un Cygne de Saint-Saëns, justifiant notamment ce choix, dans ce programme entièrement dédié à des compositrices, par le fait que le prénom du compositeur, Camille, soit féminin. Drôle de raison (d’autant que ce n’était pas le cas à l’époque de Saint-Saëns)... Quitte à jouer une transcription (la pièce originale est pour violoncelle et deux pianos), n’y avait-il pas une cinquième compositrice à faire découvrir ? Jouer au milieu de toutes ces œuvres conçues dans la difficulté, voire la douleur, par des compositrices qui ne les ont même pas toujours entendues, cette célébrissime pièce, véritable tube d’un compositeur honoré de son temps comme aucun autre (il était présent à l’inauguration de sa propre statue à Dieppe !), voilà qui pose question... 

La seconde partie était donc consacrée à la Symphonie de Charlotte Sohy (1887-1955). Pur produit de la Schola Cantorum où elle eut comme professeurs de composition Vincent d'Indy et César Franck, elle fit un très heureux mariage avec un autre compositeur, également élève de cette très fameuse et exigeante école : Marcel Labey (1875-1968). À la lecture de l’ouvrage de Debora Waldman et Pauline Sommelet déjà cité, nous sentons à quel point c’était un couple uni, voire fusionnel, dans la vie familiale (ils eurent sept enfants) comme dans leur activité créatrice. Non seulement ils se soutenaient mutuellement, mais ils unirent souvent leurs efforts pour travailler à des œuvres communes. Et, ainsi qu’il le disait lui-même, il semble que le talent ait plutôt été de son côté à elle. C’est du reste le constat que finit par faire leur petit-fils, François-Henri Labey : alors qu’il s’intéressait surtout aux œuvres de son grand-père, il finit par les délaisser au profit de celles de sa grand-mère.

Et c’est à lui que l’on doit la découverte de cette Symphonie en do dièse mineur, Op. 10 dite « Grande Guerre », littéralement retrouvée au fond d’un tiroir et qui n’avait jamais été jouée. Il la fit connaître à Debora Waldman qui eut un véritable coup de foudre : « Cette musique est faite pour l’éternité, non pas celle des cimetières et des archives muettes, mais celle des livres d’histoire et des salles de concert du monde entier. La jouer. C’est devenu une obsession, une urgence qui me réveille la nuit », écrit-elle. C’est en cela que le récit La Symphonie oubliée prend tout son sens : au-delà des points communs entre les parcours de Charlotte Sohy et Debora Waldman sur le plan de l’absolue nécessité de vivre de la musique, il y a cette relation un peu mystérieuse, mais extrêmement puissante, qui existe entre elles, à plus d’un siècle de distance, à travers cette symphonie.

La dimension autobiographique de cette œuvre mérite d’être soulignée. En trois mouvements, chacun a en effet été influencé par le contexte de sa composition. Le premier a été terminé le 18 novembre 1914, donc au début de la Première Guerre mondiale, quelques semaines après la mort tragique de leur grand ami Albéric Magnard ; il est sombre, angoissé, tumultueux. Quelques mois plus tard, la compositrice apprit la mort de son mari, avant de recevoir, au bout d’une semaine, un démenti : il n’était que blessé. Dans le même temps, un enfant leur était né. Charlotte Sohy se remet à sa Symphonie et écrit son mouvement central, joyeux, voire facétieux, le plus souvent lumineux même si quelques passages rappellent la présence de cette guerre qui s’avérait bien plus meurtrière qu’annoncé. Puis elle fit une pause, avant de se mettre au finale, terminé en 1917 ; on y sent une volonté acharnée de célébrer la victoire, mais la tension et l’inquiétude demeurent, et la tragédie finit par l’emporter.

Debora Waldman avait créé cette Symphonie le 6 juin 2019 au Kursaal de Besançon avec l’Orchestre Victor Hugo Franche-Comté. Ce n’est pas faire injure à cette formation, qui prend une place de plus en plus importante dans le paysage symphonique français, que de dire que cette deuxième lecture, deux ans après, a été d’encore meilleur niveau. Du reste, la qualité de l’orchestre n’en est sans doute pas la seule raison. Entre-temps, Debora Waldman a continué de vivre avec cette musique, écrivant ce livre... et laissant cette mystérieuse relation avec cette œuvre faire son chemin. 

Et, de fait, cette interprétation avec l’Orchestre National de France a donné une très forte impression de cohérence et d’unité. L’orchestration de Charlotte Sohy, qui rappelle par moments celle de César Franck (ce qui s’explique en partie par leur pratique commune de l’orgue), a ses écueils, si elle n’est pas totalement maîtrisée ; certaines interventions de la harpe, de la trompette ou des violons, par exemple, peuvent nuire au discours musical si elles se détachent trop. Tout le premier mouvement a été d’une intensité et d’une tension rares, entretenues sans la moindre baisse, mais sans violence spectaculaire, telle une lave qui s’écoulerait inexorablement sur le flan d’un volcan. Dans les parties rapides du deuxième mouvement, les musiciens, avec leurs interventions successives, étaient comme dans une chorégraphie, avec chacun son rôle, mais racontant la même histoire ; par contraste, la partie centrale était d’une noirceur abyssale. Quant au finale, il a été d’une poignante densité, tour à tour (et parfois en même temps) incisif et lyrique, tirant sa puissance d’une énergie contenue, toujours au bord de l’implosion, qui nous laissait peu de répit. 

À voir Debora Waldman diriger cette Symphonie de Charlotte Sohy, nous comprenons à quel point elle est concernée. Et à l’entendre, nous ne pouvons que nous aussi vouloir accéder à ce que cette musique a de plus profond et de plus urgent. 

Le Palazzetto Bru Zane nous annonce un enregistrement, et Debora Waldman n’a pas l’intention d’en être l’interprète exclusive. Puissent les cheffes et les chefs d'orchestre l’entendre !

Pierre Carrive 

Paris, Auditorium de la Maison de la Radio et de la Musique, 1er juillet 2021

Crédits photographiques : orchestre régional d'Avignon Provence

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