Début d’une intégrale Buxtehude : Léon Berben exhausse les saveurs d’un petit orgue de Basse-Saxe
Dieterich Buxtehude (c1637-1707) : Praeludia BuxWV 136, 140, 141, 146, 147, 148, 158. Toccate BuxWV 155, 164. Fuga BuxWV 175. Passacaglia BuxWV 161. Canzon(ett)i BuxWV 166, 167, 168. Courant simple BuxWV 245. Aria Rofilis BuxWV 248. Aria BuxWV 249. Magnificat BuxWV 204-205. Ach Gott und Herr BuxWV 177. Gelobet seist du, Jesu Christ BuxWV 188-189. Gott der Vater wohn uns bei BuxWV 190. Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ BuxWV 196. Jesus Christus, unser Heiland BuxWV 198. Lob Gott, ihr Christen, allzu gleich BuxWV 202. Mensch, willst du leben seliglich BuxWV 206. Nimmt von uns, Herr BuxWV 207. Wär Gott nicht mit uns diese Zeit BuxWV 222. Erhalt uns Herr, bei deinem Wort BuxWV Anh. 11. Nun freut euch, lieben Christen gmein BuxWV Anh. Deest (5). Léon Berben, orgue Lampeler-Kröger de l’église St. Aegidius de Berne. Livret en anglais, allemand, français. Août 2025. Digipack cartonné deux CDs 80’55’’ + 74’49’’. Ramée RAM 2505
S’il est un organiste qu’on s’impatientait d’entendre au long cours dans Buxtehude, c’est bien celui qui depuis vingt ans s’est déjà distingué dans de multiples albums consacrés au répertoire septentrional : Johann Praetorius à Tangermünde (Ramée, 2004), Vincent Lübeck à la Jacobikirche de Hambourg et la Georgskirche de Weener (Aeolus, 2004/2009), un coffret Sweelinck (Aeolus, 2009-2011), Melchior Schildt à Tangermünde (Aeolus, 2015), Matthias Weckmann à Tangermünde encore et à la Jacobikirche de Lübeck (Aeolus, 2020), Hieronymus Praetorius à Lemgo et Langwarden (Aeolus, 2021), Anthoni Van Noordt à Leiden (Ramée, 2022).
Le programme de ce premier volume mêle les principales formes abordées par le corpus : neuf préludes et toccatas, trois chansons, deux arias, une des trois sublimes pièces sur ostinato préservées dans l’Andreas Bach Buch... Le genre liturgique est représenté par douze élaborations de chorals. Pour un tel projet consacré au monument de l’orgue baroque hanséatique, on pourrait s‘étonner que le livret ne dise mot du compositeur, ne présente les œuvres ni ne justifie leur sélection, leur regroupement, –préférant justifier l’approche interprétative, et dresser le portrait de l’instrument en vedette de ce double-album.
Cet honneur est tant mérité que d’actualité, puisqu’une tout récente restauration (2023-2025) a ressuscité ce vestige dans le respect de son idiome sonore constaté au milieu du XVIIe siècle. Les plus anciens tuyaux remontent à l’état initial de 1596 : ces neuf jeux du facteur brabançon Reinhard Lampeler van Mill furent déplacés et complétés par Hermen Kröger en 1642. En 1714, Christian Vater effectua d’autres travaux, en vertu du constat d’expertise réalisé par Arp Schnitger cinq ans auparavant. C’est assez dire l’empreinte nord-allemande qui s’exprime de ce buffet !
L’enregistrement ambitionne de « démontrer l’influence de la conception sonore de l’orgue de Berne sur l’interprétation de la musique du compositeur [...] Le tempérament mésotonique pur, les registrations basées sur les sources des XVIe et XVIIe siècles ainsi que les ornements et les diminutions jouent ici un rôle central » résume Léon Berben dans sa notice. Cet accord typé, hérité de la Renaissance, fut peut-être celui que connut le jeune Buxtehude quand il arriva à Lübeck, mais implique concession envers les tonalités parfois excentriques abordées par ces œuvres. Invitant à quelques transpositions, par exemple pour le « ton de la chèvre » du fa dièse mineur BuxWV 146, hissé d’un demi-ton.
Une console réduite à 23 jeux, à peu près autant que dans les petites églises de village de Basse-Saxe et du Schleswig-Holstein (Weener, Hollern Pellworm…). Durant ces deux heures et demie, pourrait-on se lasser d’une palette limitée ? Non car le piment des sonorités et la diversité des alliages installent cette anthologie comme une fête de la couleur et de la texture ! On oubliera certes la dispensable incursion d’un Vogelgsanck dans la Passacaille en ré mineur. Les anches sont particulièrement avenantes : la gouaille du Ach Gott und Herr ! Le somptueux Crumphorn dans Erhalt uns Herr ! Pour les auditeurs qui aiment s’informer des secrets de cuisine, dommage que les registrations ne soient pas indiquées dans le livret.
Pour autant, les modes expressifs contreviennent parfois aux habitudes d’écoute. Pour le Praeludium BuxWV 140, archétype du Stylus Phantasticus, on admire toujours la renversante envergure d’Helga Schauerte sur le colosse de la Jacobikirche de Hambourg (Syrius, septembre 1999), magnifiant la démonstration grandiose. Ou le brio poivré de Martin Neu à Herzogenaurach (Audite, mai 2008). À la tribune de Berne, on sera surpris par la réserve un rien fade de l’introduction, presque à mi-voix, plus rêvée que déclamée, s’escamotant devant l’énoncé fugué (1’30) travaillé à renfort de trilles qui habillent (ou contrecarrent ?) sa découpe à sauts d’intervalle : une sophistication qui contraste avec la patiente poésie accordée au récitatif modulant (2’56).
A contrario, la plupart des autres fresques sont avivées par des mélanges qui exacerbent drame et gouaches : dans le Praeludium BuxWV 141 et plus encore le 148, les mixtures au vitriol, les anches en goguette exaltent les bigarrures d’une audace fauviste et coruscante. Pour la Toccata en ré mineur, la caverne de trognes hirsutes et bourrues (un morceau à faire connaître aux amateurs du Gnomus de Moussorgski) ronchonne du même zèle que Martin Rost à Basedow (MDG, juin 1991) puis nous mène de surprise en effroi dans cet antre du bizarre.
Parfois ornemanistes, mais surtout intimement pensés et habités, les phrasés rappellent le geste sobre et révélateur, attaché à la substance, d’un René Saorgin (son intégrale chez Harmonia Mundi) voire d’un Jean-Charles Ablitzer certes plus austère (Harmonic Records). Les partitions parlent avec davantage de densité que de volubilité. Ainsi le verbe soutenu, pour le fidèle qui craint le silence de Dieu (BuxWV 222). Malgré les timbres melliflus qu’on lui prête ici, la Canzonetta BuxWV 168 n’entend pas batifoler. Les influences italiennes en restent contenues. Autre gage de modération dans le cortège sur septième diminuée (2’04) du BuxWV 146, où le fantasque postlude (6’34) ne décolle pas avec le même entrain qu’Olivier Vernet, vertigineux à Viry-Châtillon (Ligia, octobre 1993) sur un Aubertin de même format (une vingtaine de tirants).
Polissage et politesse : les vertus sculpturales de Léon Berben triomphent en tout cas dans la veine narrative des Choralfantasien, vastes exercices de paraphrase sur la joie de Noël : son art de conteur et d’imagier captive dans Gelobet seist du, Jesu Christ et déploie Nun freut euch, lieben Christen gmein comme un émouvant retable de la Nativité.
Corollaire d’un archaïque mitteltönig, d’une ornementation savante, de registrations chamarrées, tantôt voluptueuses tantôt acidulées : ce Buxtehude ne sera pas du goût de tous et ne promet pas une intégrale consensuelle qu’on conseillerait prioritairement au néophyte. Pour découvrir ce superbe orgue tout frais rénové, pour l’intelligence des choix esthétiques, et pour la splendeur d’une captation audiophile, ce premier volume comblera toutefois le connaisseur, s’il recherche profondeur et investigation sous l’habit des saveurs.
Christophe Steyne
Son : 9,5 – Livret : 8,5 – Répertoire : 8-10 – Interprétation : 10