Dernier volet de l'intégrale des sonates pour piano de Prokofiev par Alexander Melnikov

par

Serge Prokofiev (1891-1953) : Sonates pour piano n° 1, 3 et 5  ; Visions fugitives Op. 97. Alexander Melnikov, piano. 2022-49’53-Textes de présentation en français, anglais et allemand- Harmonia Mundi  HM20701

A l’exception de sporadiques exécutions des Septième et Huitième sonates, l’oeuvre pour piano seul de Prokofiev, pourtant accessible et virtuose, est tristement peu représentée dans nos salles de concert ces dernières années, victime -on ne sait trop- de la timidité des organisateurs ou du peu de curiosité des interprètes.

Musicien intelligent et cultivé, pianiste à la sonorité de velours et au lyrisme naturel, chambriste subtil et raffiné comme on a pu le constater dans ses belles collaborations avec Isabelle Faust et Jean-Guihen Queyras dans Beethoven et Schumann pour ce même label, Alexander Melnikov n’était peut-être pas le pianiste qu’on attendait dans ce troisième volet d’une intégrale des Sonates pour piano de Prokofiev dont les deux premières parutions ont néanmoins été très bien accueillies par la presse spécialisée. 

Si la rare Première sonate en fa mineur, créée en 1909 par un tout jeune compositeur-pianiste insolemment doué, est bien l’Opus 1 de Prokofiev, elle avait cependant été précédée d’autres tentatives qui seront recyclées dans cette oeuvre, comme d’ailleurs dans les Troisième et Quatrième sonates. On trouve dans cette musique -qui tient en un seul mouvement de moins de huit minutes- des emportements juvéniles et des rêveries romantiques où se perçoivent les influences de Schumann, Scriabine et Rachmaninov. D’impétueuses cascades de notes y alternent avec de beaux moments de lyrisme. 

Après cette oeuvre d’un compositeur qui cherche encore sa voie, la Troisième sonate en la mineur, Op. 28 de 1917 nous montre un Prokofiev qui est bien lui-même, avec à la fois ce côté mordant et ce lyrisme naturel qui lui sont propres. 

Inutile de dire que Melnikov a pleinement la mesure de cette musique à laquelle il confère non seulement énergie mais aussi tendresse comme dans les deux épisodes moderato, très finement pédalés. 

Composée en 1923 -après que Prokofiev avait quitté l’URSS mais révisée en 1953, année de la mort du compositeur revenu dans son pays en 1936- la Cinquième sonate en ut majeur est sans doute la moins connue des neuf de son auteur. Serein et diatonique, l’Allegro tranquillo initial rappelle curieusement Poulenc (grand admirateur de Prokofiev). Mystérieux et ironique, l’Andantino central commence de façon apaisée avant de faire entendre un curieux mélange d’ironie et détachement, avec des épisodes narquois dans l’aigu qui précèdent une fin sombre. L’oeuvre se termine sur une finale qui commence dans la transparence et la sérénité avant de déboucher sur des épisodes nettement plus virtuoses tenant -comme le fait justement remarquer André Lischke dans son excellente notice- du scherzo comme de la toccata.

Inutile de dire qu’Alexander Melnikov nous offre de ces trois oeuvres des interprétations de grande qualité, même si certains préféreront à ces versions d’une technique souveraine, invariablement élégantes et à la sonorité toujours soignée, un Prokofiev plus ouvertement percussif, grinçant et iconoclaste (pour la seule Troisième, on se réfèrera utilement à Gilels, Gavrilov ou Argerich).

Melnikov fait entendre bien des belles choses dans les vingt brèves Visions fugitives. Pensons au mélange d’ironie, de sarcasme et de tendresse de la Troisième, où le Molto giocoso (N° 5) où il n’exagère pas les ff ni ne tape sur le clavier. Il rend bien le doux lyrisme du N° 7 (Arpa) avec ses arpèges et le mouvement perpétuel du N° 9 est interprété avec beaucoup de grâce. Le si moussorgskien N° 12 est heureusement dépourvu de toute lourdeur. On appréciera le beau legato du pianiste dans le N° 17, comme sa délicatesse dans les N° 18 et 20 (marqué Lento irrealmente), ce dernier clôturant le recueil sur une belle note rêveuse. 

Son 9 - Livret 10 - Répertoire 9 - Interprétation 9

Patrice Lieberman

 

 

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.