L’Histoire du soldat sur instruments de l’époque de la création, avec un seul récitant : un album hybride 

par https://notarioteresadelafuente.es/

Igor Strawinsky (1882-1971) : Histoire du soldat, mimodrame en deux parties sur un texte de Charles-Ferdinand Ramuz. Élégie, pour violon seul. Duo concertant, pour violon et piano. Isabelle Faust, violon ; Dominique Horwitz, récitant (le Narrateur, le Soldat, le Diable) ; Lorenzo Coppola, clarinette ; Javier Zafra, basson ; Reinhold Friedrich, cornets à pistons ; Jorgen van Rijen, trombone ; Wies de Boevé, contrebasse ; Raymond Curfs, percussions ; Alexander Melnikov, piano. 2019/20. Notice en français. 73.04. Harmonia Mundi HMM 902671.

Etabli en Suisse pendant la Première Guerre mondiale, bientôt touché par la révolution russe qui l’éloigne de plus en plus de son pays natal et privé d’appuis financiers, Strawinsky, pendant ses années vaudoises, trouve en Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947), comme l’écrit si justement Robert Siohan, la providence de l’exilé, et plus concrètement, l’écrivain, le poète, dont l’art (est) attaché à sa langue natale, rude, raboteuse parfois, mais directe, haute en couleurs, comme l’est celle des gens du peuple ; en tout cas bien faite pour s’accorder avec l’esprit de ces textes familiers ; Ramuz, le traducteur inattendu et incomparable, l’ami, le confident des peines et des inquiétudes, des déceptions, des amertumes qui, pas plus ici qu’ailleurs, ne manqueront en ces années sombres (Strawinsky, Paris, Seuil, « Solfèges » n° 12, 1965, p. 57-58). C’est grâce au chef d’orchestre Ernest Ansermet que les deux hommes se sont rencontrés. Leur entente sera bénéfique : Pribaoutki, Noces, Renard, puis L’Histoire du soldat et d’autres pages consacreront une véritable osmose artistique que Ramuz aura à cœur de mettre en lumière dans ses Souvenirs sur Igor Strawinsky, parus à la NRF à Paris en 1949 en même temps que chez Mermod à Lausanne, et réédités aux Editions de l’Aire en 1978, puis par Le Lérot en 2008. 

Avec L’Histoire du soldat, en ces temps difficiles, naît le projet d’une pièce qui, comme le raconte Ramuz, puisse se passer d’une grande salle, d’un vaste public ; une pièce dont la musique, par exemple, ne comporterait que peu d’instruments, et n’aurait que deux ou trois personnages (o.c., 1978, p. 86). Ainsi voit le jour cette partition : Ramuz travaille sur le texte de février à août 1918 ; Strawinsky, installé à Morges, s’occupe de la composition musicale du 6 avril au 23 septembre. L’œuvre est créée avec sept musiciens placés sous la direction du fidèle Ansermet le 28 septembre de la même année, avec des décors du peintre et dessinateur suisse René Auberjonois (1872-1957) et une mise en scène de l’acteur français d’origine arménienne Georges Pitoëff (1884-1939) et de son épouse Ludmilla (1895-1951), elle aussi comédienne et née en Russie. La dimension « simple », qui prévoyait un modeste spectacle forain ou ambulant, trouve place au théâtre bourgeois de Lausanne, avec les partenaires cités qui ne manquent pas de prestige. Ramuz publiera plus tard un texte révisé, et Strawinsky en tirera une Suite pour trois instruments en 1919, puis une autre avec l’orchestration originale l’année suivante, qu’il dirigera en concert et enregistrera.

La discographie de L’Histoire du soldat avec le texte de Ramuz est jalonnée par des prestations marquantes, parmi lesquelles on retiendra la version d’Ernest Ansermet en 1952 avec des solistes de l’Orchestre de la Suisse romande (Cascavelle, une évidence), celle d’Igor Markevitch avec, parmi les solistes, Manoug Parikian au violon et Maurice André à la trompette, Jean Cocteau dans le rôle du lecteur et Peter Ustinov dans celui du diable (Philips, 1963, un plateau éblouissant). On ne négligera pas les gravures de Pierre Boulez, de Charles Dutoit, de Léopold Stokowski, de Jean-Pierre Wallez avec le comédien Georges Descrières, ou plus récemment de Shlomo Mintz avec les Depardieu, père et fils, et Carole Bouquet (Naïve) ou, chez Harmonia Mundi déjà, d’Olivier Charlier au violon avec un ensemble mené par Jean-Christophe Gayot et Denis Podalydès parmi les lecteurs.

Avec le nouveau CD, l’originalité est de mise : le choix s’est porté sur des instruments qui datent de la création, détaillés de façon précise dans la notice. Mais Isabelle Faust a conservé son Stradivarius, « La Belle au bois dormant » de 1704 à la sonorité riche et chaude et à l’intense présence, et Wies de Boevé sa contrebasse viennoise de 1748. L’ensemble donne un résultat décapant, mordant, acéré, parfois acerbe, tout à fait en situation avec le récit. Rappelons-en la substance : un soldat part en permission avec son violon. En cours de route, il rencontre le diable déguisé qui souhaite acquérir son instrument et lui propose en échange un livre qui lui permettra d’être riche, en le soumettant à lui. Malgré la fortune acquise, le soldat se sent seul et va trouver le moyen, par une manœuvre astucieuse, de récupérer son violon. Il sauve une princesse malade et veut revoir son village natal, malgré les recommandations du diable qui le menace. Ce dernier l’entraînera en enfer avec son violon. 

Sur cette trame fantastique, Strawinsky a imaginé une instrumentation parodique, très vivante, au cours de laquelle on trouve des emprunts au jazz, du ragtime, un pasodoble, un tango/valse, de la musique klezmer et même une allusion à Bach dans un choral. Les interprètes, à commencer par Isabelle Faust (quoi de plus logique qu’un thème « faustien » avec un tel patronyme ?) avec sa précision, sa fougue et son investissement habituels, sont impeccables. On lira comment chaque musicien évoque son instrument : Lorenzo Coppola, par exemple, utilise deux clarinettes dont il dit qu’elles sont très légères et que s’en dégage un son plus petit, plus clair, plus chantant. Quant aux instruments de percussions, fabriqués au tournant des XIXe et XXe siècles, leur impact sonore frôle parfois l’insolence. Les sept protagonistes jouent la carte de la saine rusticité et de la fable au caractère décousu, ce qui convient tout à fait à une partition animée par la verdeur et la fraîcheur, mais aussi par la malice, l’ironie et la causticité. On sent là un travail d’équipe bien préparé, vivant et enthousiaste. On ne peut qu’applaudir à cette réussite, servie par une prise de son très claire.

L’Histoire du soldat est précédée dans le programme par l’Élégie pour violon seul de 1944, un morceau dépouillé de cinq minutes, joué avec sourdine, et par le Duo concertant pour violon et piano de 1932, Alexander Melnikov étant ici le partenaire d’Isabelle Faust. Cette partition en cinq courts mouvements a été inspirée à Strawinsky, comme il l’a révélé lui-même, par son amour pour la poésie bucolique de l’Antiquité, mais aussi pour Pétrarque et un autre ami suisse, le poète et musicien Charles-Albert Cingria (1883-1954) qui vécut une existence bohème difficile marquée par la pauvreté. Ce duo lyrique contient des passages motoriques pour le piano, des aspects déclamatoires pour le violon, et aussi des réminiscences jubilatoires de L’Histoire du soldat, brillamment exaltées par le couple Faust-Melnikov qui en livre une version passionnante. Les enregistrements des trois œuvres ont été effectués au Teldex Studio Berlin en décembre 2019, puis en avril et juillet 2020, sans que l’on sache avec précision quelles sont les œuvres gravées à l’une ou l’autre période.

En ce qui concerne le superbe récit de Ramuz, qui comporte, rappelons-le, trois récitants (le narrateur, le soldat et le diable), il est raconté ici, contrairement à d’autres lectures, par le seul Dominique Horwitz. Né à Paris en 1957, fils de parents d’origine juive qui ont fui les nazis pour s’établir dans la capitale française, Horwitz a accompli la fin de ses études au Collège français de Berlin, lorsque sa famille est rentrée en Allemagne. Il compte à son actif une longue carrière d’acteur au cinéma (il a notamment joué dans le film Stalingrad de Joseph Vilsmaier en 1993), dans des téléfilms ou des séries télévisées, ainsi qu’au théâtre. Il est de plus chanteur : il a interprété Jacques Brel et a monté une tournée théâtrale avec quatre musiciens pour raconter la vie de Serge Gainsbourg. Il explique, dans un texte qu’il signe dans la notice, que lorsqu’Isabelle Faust lui a parlé de ce projet sur instruments datant de la création, il a été tout feu, tout flamme. Il précise : Non que la fidélité à l’original me tienne tellement à cœur, mais je savais que la musique sonnerait avec plus d’âpreté que si elle était interprétée sur nos instruments modernes. En cela, Horwitz ne s’est pas trompé, lui qui, en 2010, avait déjà enregistré en solitaire et en traduction allemande la partition de Strawinsky avec des Solistes de la Philharmonie de Berlin, sous étiquette de la prestigieuse maison. Pour Harmonia Mundi, avec l’ensemble mené par Isabelle Faust, il en donne trois gravures : en traductions anglaise et allemande -que nous n’avons pas entendues- ainsi que l’original en français.

Nous avouons notre circonspection et notre frustration face à la décision de confier les rôles à un seul récitant. Sans enlever à Dominique Horwitz des mérites qu’on lui reconnaîtra pour tenter de typer les personnages et de leur accorder de la gouaille ou de la diversité, c’est précisément là, à notre avis, que le bât blesse. Le comédien a tendance à exagérer, à forcer le trait, à pousser la caricature à l’excès, jusqu’à la minauderie. Il est sans doute, comme il l’écrit, poussé par l’envie de donner la forme la plus vivante possible […] afin de rendre justice à la force dramatique de cette partition, mais le caractère léger et parodique qui domine le sujet semble lui échapper. Horwitz clôture sa note en écrivant : Le soldat serait, je crois, très satisfait de notre version. Mais ne faut-il pas se poser la question de savoir si le diable exprimerait un tel contentement ? 

Nous voici donc en présence d’un objet discographique hybride, qui nous laisse partagé entre l’émerveillement pour la partie instrumentale, et des réticences en ce qui concerne l’énoncé du texte de Ramuz. Dommage, vraiment…

Son : 10 (musique) / 9 (récitant) -  Notice : 10 -  Répertoire : 10  - Interprétation : Interprétation : 10 (musique) / 7 (récitant)

Jean Lacroix

 

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