Duos de cornet et clavier, puisés à l’écrin de la Renaissance et du Baroque italiens

par

Musique pour cornet et clavier. Œuvres de Giovanni Battista Fontana (1571-1630), Girolamo Frescobaldi (1583-1643), Annibale Padovano (1527-1575), Dario Castello (-c1658), Andrea Gabrieli (1533-1585, Girolamo Kapsberger (c1580-1651), Andrea Falconieri (c1585-1656), Riccardo Rognoni (c1550-c1620), Angelo Notari (1566-1663), Girolamo dalla Casa (-1601), Giovanni Salvatore (1611-1688), Giovanni Martino Cesare (c1590-1667), Francesco Rognoni Taeggio (c1580-c1626), Biagio Marini (1594-1663). Seicento Stravagante. David Brutti, cornetto, cornetto diritto, cornetto muto. Nicola Lamon, orgue, clavecin, régale. Novembre 2019, juin & août 2020. Livret en anglais, allemand, français. TT 63’57. SACD BIS-2526

« Seicento Stravagante » semble titrer la pochette, mais c'est en tout cas le nom que porte ce binôme constitué en juin 2018. Cornetto, claviers : ce duo se spécialise dans l'interprétation de la musique de la Renaissance et du premier Baroque, et notamment italienne, à l'honneur dans ce récital, où des œuvres point méconnues côtoient des raretés.

Entre les deux grandes épidémies de peste (1575 et 1630) qui meurtrirent Venise, l'usage du cornetto put fleurir dans la basilique San Marco, pour s’accoler au chœur, résonner avec les sacqueboutes, ou s’afficher plus autonome. Parmi la poignée de notables, on compte Girolamo dalla Casa, maestro de concerti dès 1568, qui fit paraître deux volumes consacrés à l'art de la diminution (Il vero modo di diminuir) dans lequel il vante l’excellence du cornet « parce qu'il imite la voix humaine mieux que ne font les autres instruments ». Sur le même sujet, son confrère Giovanni Bassano publia également un guide en 1585, puis en 1591 une compilation de Motetti, Madrigali et Canzone francese. On peut regretter que le présent SACD n'embarque quelques arrangements de Bassano, tel que l'avait illustré La Barca D'Amore (Carpe Diem, 1998) avec William Dongois, dont on consultera aussi les connexes albums Anthologie de la musique italienne pour cornet (K617, 2006), et Venetian Art 1600 (Accent, juillet 2011).

Durant plusieurs décennies, le répertoire instrumental s'influença de la chanson, ainsi que nous le rappellent les deux pièces des organistes Andrea Gabrieli (Canzon francese detta Qui la dira) et Girolamo Frescobaldi (Canzon terza detta La Lucchesina), celle-ci interprétée ici au clavecin, -un peu fadement doit-on l’avouer. Non seulement se prêtèrent à la diminution les populaires airs profanes (Ung gay Berger, Susanne un jour), mais aussi des motets latins, ainsi Pulchra es, amica mea (Francesco Rognoni Taeggio). Parallèlement à la déclinaison vocale s'émancipèrent des moutures virtuoses comme la Toccata del Sesto tono d'Annibale Padovano, et plus tard celles relevant du « Stylus phantasticus » : un creuset contrasté ici représenté par Dario Castello et le violoniste Giovanni Battista Fontana. Car les frontières n'étaient pas étanches entre les instruments, comme révèle la sonate « pour violon ou cornet » de Biagio Marini, ou La Foccarina de Giovanni Martino Cesare qui comme son nom ne l'indique guère se distingua dans le sud de l'Allemagne, et notamment à Augsbourg, fief de la dynastie de riches banquiers Fugger et haut-lieu de la facture du cornetto. 

Les deux interprètes n’ont pas hésité à explorer le catalogue des luthistes, ainsi le fameux Kapsberger (Sinfonia 13) associé à la cité sérénissime, mais aussi le Napolitain Andrea Falconieri (La Monarca tirée du Primo Libro de 1650). En ce milieu du XVIIe siècle dans la même aire parthénopéenne, Giovanni Salvatore cultiva un chromatisme recherché, comme l'atteste sa Toccata seconda qui marque l'aval de ce florilège, varié et curieux, dont on pourra croiser l’écoute avec d’autres réalisations apparentées, comme Quel Lascivissimo Cornetto (Accent, 1991, avec Bruce Dickey et Tragicomedia) ou Motetti, Madrigali E Canzoni Francesi Diminuiti (Ricercar, août 1994, avec Jean Tubéry).

David Brutti alterne ici trois modèles (cornetto, cornetto diritto, cornetto muto), prodiguant un contrôle du souffle, une vélocité et une science de la colorature, de l'ornementation, qui feraient presque oublier la difficulté de ce redoutable instrument. Dans son Compendio Musicale de 1677 au chapitre Regula per suonare il cornetto, Bartolomeo Bismantova conseillait aux novices de s’initier d’abord à la flûte pour « apprendre la pratique de la langue et aussi des doigts ». David Brutti nous vient du saxophone, dit sa biographie : est-ce sur ces anches qu’il forgea son talent si expressif au cornet ? Sa gamme de nuances et d’émotions, la plasticité d’inflexions quasi vocales, pourraient aussi bien provenir des plus suaves et véloces gosiers. On placera au sommet le bouleversant lyrisme du Pulchra es distillé au cornet muet, et l'étonnante sonate de Castello, dont David Brutti soutire une bouleversante éloquence, –quoique, contrairement aux sources indiquées dans le livret, les trois mesures de basse continue indiqueraient d’emblée qu’il s’agit de la sonate du Libro secondo (1629) et non du Libro primo de 1621.

Nicola Lamon l'accompagne sur une régale qui souligne la rusticité du Gay Berger, sur un clavecin (sessions enregistrées à l’église San Martino Vescovo de Vescia) et sur deux petits orgues historiques, conformément au projet de valorisation du patrimoine italien prôné par le duo : celui de Caprile (c1660, province de Belluno) et principalement celui de San Giovanni in Monte à Bologne (c1578), que l'on entend en solo dans une anonyme Canzona su partimento et la Toccata de Salvatore. On peut retrouver les deux artistes dans d’autres récents disques : Il Cornetto del Doge (Extended Place) et Motets & Sonatas de Maurizio Cazzati avec Mauro Borgioni (Pan Classics), qui prolongent cette enivrante salve chez le label BIS. Pour tous les amateurs du Rinascimento et son sillage d’enluminures, d’extravagances : un tandem à suivre !

Son : 9 – Livret : 9 – Répertoire : 7-9 – Interprétation : 10

Christophe Steyne

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