Elisabeth Leonskaja face à Schumann

par

Robert SCHUMANN (1810-1856) : Variations sur le nom « Abegg » op. 1 ; Papillons op. 2 ; Etudes symphoniques op. 13 (deux versions) ; Thème et variations WoO24 « Geistervariationen » ; Sonates n° 1 op. 11 et n°2 op. 22. Elisabeth Leonskaja, piano. 2020. Livret en anglais, en allemand et en français. 134.41. EaSonus EAS 29407 (2 CD).

Le palmarès du Concours Reine Elisabeth 1968 pour piano est d’une richesse incroyable. Cette année-là, c’est Ekaterina Novitzkaya qui remporta le Premier Prix, mais parmi les lauréats, on trouvait aussi Valère Kamychov, Jeffrey Siegel, André De Groote, François-Joël Thiollier, Mitsuko Uchida, François-René Duchâble ou Elisabeth Leonskaya ! Cette dernière, née en Géorgie, à Tblilissi en 1945, a notamment étudié au Conservatoire de Moscou où elle a été l’élève de Jacob Milstein. En 1964, elle remporte le Concours Enesco à Bucarest dans le jury duquel on distingue Aram Katchatourian et Arthur Rubinstein. L’année suivante, elle est classée troisième au Concours Long-Thibaud. Cette amie de Radu Lupu et de Sviatoslav Richter, avec lequel elle a beaucoup collaboré, s’installe à Vienne en 1978. Riche d’une importante discographie où l’on retrouve les noms de Schubert, Tchaïkowsky, Liszt, Chopin, Mozart, Brahms ou Mendelssohn, mais aussi des partenariats en musique de chambre, avec Matthias Goerne dans des lieder de Schubert ou Brigitte Fasbaender dans Die schöne Maguelonne, Leonskaja vient de signer un album Schumann de deux CD dans lequel la profondeur de son jeu et son sens de l’espace et de la densité sonore font merveille.

Ce récital s’ouvre par les Variations Abegg op. 1, composées entre 1829 et 1830 à Heidelberg, dont le titre fait allusion à une amitié fictive avec Meta Abegg, nom que Schumann utilisera comme un cryptogramme de représentation de notes musicales. Dédiées à une certaine Pauline von Abegg (rencontrée au cours d’un bal à l’âge de 20 ans), ainsi que le précise l’édition des œuvres de son mari réalisée par Clara Schumann, ces six variations sont empreintes d’une élégance de salon, mais préfigurent déjà le futur lyrisme du compositeur. C’est ainsi que l’aborde Leonskaja, avec intuition, comme une introduction aux poétiques Papillons qui suivent et qui datent essentiellement de l’année 1830. L’inspiration littéraire y est présente, notamment le roman L’Age ingrat de Jean-Paul (Richter, 1763-1825). Ici, le romantisme est assuré à travers une douzaine de miniatures qui évoquent un bal masqué et qui se développent avec sensibilité. C’est celle-ci que Leonskaja met en évidence, avec la retenue qui est la sienne, mais aussi une délicate magie imaginative qui donne à cet ensemble de petites pièces hallucinées un tact et une finesse bienvenues. Mais l’on y constate aussi un certain manque de fantaisie.

Suivent deux versions des Etudes symphoniques op. 13 composées en 1834 et 1835. La notice précise que c’est « l’édition originale de Tobias Haslinger publiée à Vienne en 1837 et celle de Schumann pour Schubert & Co. A Hambourg, datant de 1852, qui a été choisie pour cet enregistrement. Mais avec une nouveauté qui réside dans la consultation des ébauches et des avant-projets ». Clara Schumann, est-il encore ajouté, aurait été opposée à leur publication dans l’édition complète de Breitkopf et Härtel en 1873, mais aurait finalement accepté sous la pression. Clara avait donné elle-même la première audition à Leipzig, et savait que son mari avait écarté ces pièces éditées à titre posthume. On lira dans la notice les explications quant au choix de l’un ou l’autre interprète, Brahms y compris, de les jouer ou non. Mais en ce qui concerne Leonskaja, il s’agit d’ « accompagner Schumann dans sa quête d’une méthode de composition qui servirait de préparation à la création d’œuvres ayant une tendance symphonique ». Cette option est un attrait complémentaire, car le geste de Leonskaja est puissant, mais sans exagération d’effets, et le legato est bien mesuré. L’efficacité est aussi bien dans l’étude des sonorités que dans une forme d’épure contrôlée qui se donne le temps d’enchaîner les études en alternant des phases d’intensité, de vivacité ou de dynamique sonore. L’ajout des pièces prêtant à discussion permet de prendre conscience d’une partition qui est en gestation, mais aussi de l’exigence schumanienne par rapport à sa propre création. 

Ce premier CD est complété par les Geistervariationen, partition de fin de vie « sur le thème des esprits », ce qui engendre dans la notice un long texte sur la passion de Schumann pour le spiritisme. Il s’agit ici d’une mélodie simple sous forme de choral que le compositeur déclara avoir reçu de l’esprit de Mendelssohn et de Schubert. Les cinq variations imaginées sur ce thème de communication particulière sont traitées par Leonskaja avec une certaine distanciation, comme si elle n’entrait pas tout à fait dans cet univers insolite. 

Le second CD de l’album est réservé aux deux premières sonates. Leonskaja nous paraît tout à fait dans son élément du début à la fin de ces deux partitions magnifiques, soulignant avec passion et grandeur l’opus 11 de 1835. C’est Clara qui créera l’œuvre en août 1837, mois des fiançailles secrètes avec Robert. On suit Leonskaja, intuitive et autoritaire dans ces débordements émotionnels qui ne manquent pas de redondances, mais qui expriment si bien les états d’âme d’un être frémissant de vie et d’amour. La pianiste arrive à dominer une vision qui est aussi poétique, aux élans généreux. Voisin dans le temps, l’opus 22 a connu quelques révisions, Clara estimant que les difficultés pianistiques y étaient trop nombreuses. Leonskaja se lance avec éclat dans cette variété de climats traversés par des vagues de tension et de moments syncopés, auxquels elle confère une dimension symphonique. Elle arrive à ne pas se laisser déborder par la fièvre attirante et laisse le chant de l’Andante s’ajuster à son lyrisme mystérieux et intime. Le tempérament de Leonskaja ne la pousse pas aux excès et elle conserve toujours cette part de maîtrise intérieure qui lui permet un contrôle permanent. C’est pourquoi la note que nous lui octroyons se situe entre l’incontestable réussite des deux sonates et une pudeur larvée dans certaines pages du premier CD. 

Son : 9  Livret : 9  Répertoire : 10  Interprétation : 8

Jean Lacroix 

 

  

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