Inclassable Eliane Rodrigues

par

Notturno. Frédéric Chopin (1810-1849) : Nocturnes (intégrale), Ballades Nos 1 et 4.2017-DDD- 2 CD -76’08 et 71’05- Texte de présentation en anglais-Navona Records NV6123. 

Reflets. Claude Debussy (1862-1918) : Suite bergamasque, Ballade, Pour le piano, Arabesque N° 1, Images (livres I et II).2018-DDD- 71’49-Texte de présentation en anglais- Navona Records NV6164

The Gershwin & Bernstein Collection*. George Gershwin (1898-1937) :Rhapsody in Blue, Concerto en fa ; Leonard Bernstein (1918-1990) : Danses symphoniques tirées de West Side Story. Eliane Rodrigues (piano). *Nina Smeets (piano), Carlo Smeets et Koen Wilmaers (percussion). 2019-DDD-76’05- Texte de présentation en anglais- Navona Records NV6230

Sans être un métier particulièrement dangereux à exercer, la critique musicale réserve parfois son lot de surprises. A la suite d’une prise de contact par courrier électronique, la pianiste d’origine brésilienne Eliane Rodrigues, lauréate remarquée du Concours Reine Elisabeth en 1983, établie en Belgique depuis et actuellement professeure au Conservatoire d’Anvers, adressa par la poste à l’auteur de ces lignes un petit colis reprenant une sélection de ses enregistrements. Nous en avons retenu les trois plus récents, effectués pour un label américain confidentiel (mais sans doute facilement trouvables sur internet).

Dans ses récitals Chopin et Debussy, Eliane Rodrigues s’attaque à des monuments du répertoire dont tant de grands interprètes nous ont légué d’inoubliables témoignages. Et cette situation n’est nulle part plus perceptible que dans les Nocturnes du compositeur polonais.

Rodrigues aborde ces merveilleuses oeuvres qui laissent énormément de liberté aux interprètes en optant pour des tempos extrêmement élastiques (éternelle question du rubato chez Chopin, nous y reviendrons). Elle ose aussi quelques micro-décalages main gauche-main droite (mais ce n’est pas gênant) et montre un penchant pour des tempos vraiment très lents, mais pas toujours convaincants. Si la partition indique Lento, voire Andante, il ne faut pas le lui répéter deux fois : Rodrigues se met alors à terriblement étirer la musique, ce qui ne sert pas cette dernière et lasse l’auditeur. Si le Premier Nocturne (Op. 9, N° 1) où la pianiste adopte un beau ton de confidence et de mystère ne souffre guère de cette lenteur, le (Treizième Op. 48 N°1) en revanche se traîne véritablement avec en plus des basses assez lourdes -au point qu’on se précipite sur l’historique gravure de Witold Malcuzynski pour se rappeler avec quelle noblesse et quelle grandeur cette musique doit être jouée, sans parler de la sonorité de granit du maître polonais. Le merveilleux Vingtième en ut dièse mineur est malheureusement rendu sans aucune magie, victime d’une interprétation par trop hachée, d’un tempo excessivement élastique, d’une absence de travail sur la sonorité et d’une pulsation réduite à néant par une lenteur excessive. (A titre d’exemple, Brigitte Engerer (Harmonia Mundi)-référence moderne avec Maria João Pires (DG)- met exactement une minute de moins: 3’53 contre 4’52.) Le Dix-neuvième nocturne (Op. 72 N°1) déçoit par son manque d’intériorité. Il convient néanmoins de dire que la pianiste brésilienne est aussi capable de belles choses comme la ligne de chant parfaitement conduite du Huitième (Op. 27 N° 2), même si on aimerait tellement que la musique avance. Mais on trouve d’autres beaux moments, comme le Septième (Op. 27 N°2) où Rodrigues instaure une magnifique atmosphère de mystère et de recueillement. On apprécie également le tempo giusto adopté pour le Quinzième (Op. 55 N°2) et la touchante simplicité avec laquelle est rendu le Quatorzième (Op. 48 N°2).

Quant aux deux Ballades reprises ici, elles sont d’un très bon niveau, en particulier la Première.

Tout comme les Nocturnes, le récital Debussy intitulé « Reflets » a été enregistré dans l’auditorium du facteur de pianos Fazioli sur un superbe instrument de la firme italienne. 

Ce qui nous est offert ici est un florilège de compositions du Debussy première manière, plus les deux livres d’Images, oeuvres de la maturité. Comme Chopin, Debussy permet une variété d’approches extraordinaire à ses interprètes, l’extrême précision de l’écriture étant paradoxalement une invitation à la liberté et l’imagination. Nous sommes heureusement sortis de l’époque où l’on voulait à tout prix noyer cette musique dans les brumes de l’impressionnisme, mais ce que fait Eliane Rodrigues ici surprend, et pas un peu. Des oeuvres comme la Suite bergamasque ou la Première Arabesque qui, qu’on le veuille ou non, sentent encore un peu le salon, sont -dans un respect total de la lettre de la partition- dépouillées de tout charme, toute sensualité, et soumises à une impitoyable et glaçante approche analytique. L’Arabesque est aseptisée, le Prélude de la Suite Bergamasque sec et percussif, le Menuet foncièrement sérieux, le Clair de Lune éclairé au scialytique et le Passepied sans grâce. Le Prélude de Pour le piano est d’une précision d’entomologiste, la Sarabande digne mais sèche, véritablement passée au scalpel. Heureusement, l’oeuvre se conclut par une Toccata éblouissante. L’approche de l’interprète change du tout au tout pour nous offrir des Images de très belle tenue: dès Reflets dans l’eau, on retrouve la chair qui faisait tant défaut au son jusque là. Rodrigues pédale très bien et obtient de belles sonorités de son instrument. Un envoûtant Hommage à Rameau nous fait entendre de beaux alliages de timbres, avant que la pianiste ne nous offre un intéressant Mouvement qui n’est pas exempt de duretés, mais dont elle fait ressortir une inattendue violence proto-bartókienne.

Dans Cloches à travers les feuilles, la pianiste nous propose un Debussy plutôt ravélien. Elle conclut sur Poissons d’or, joué avec une belle éloquence mais sans alanguissements superflus.

On a gardé le meilleur pour la fin, sous la forme d’un album Gershwin-Bernstein offrant des oeuvres justement populaires (un peu moins quand même dans le cas du Concerto en fa de Gershwin) dans des arrangements remarquablement efficaces pour deux pianos et percussion, où Eliane Rodrigues est rejointe par sa fille Nina Meert et deux brillants percussionnistes, Carlo Willems et Koen Wilmaers, dans des interprétations irrésistibles, dynamiques et pleines de vie, et qui swinguent vraiment. L’aisance avec laquelle les interprètes abordent ces pages et leur compréhension instinctive de cet idiome qui doit autant au jazz qu’à Broadway est remarquable : à aucun moment ils ne donnent l’impression d’être des musiciens classiques guindés s’appliquant à maîtriser un style qui leur serait étranger. Ajoutons que les arrangements -dus en partie aux interprètes- sont très réussis et que les oeuvres proposées ici s’accommodent parfaitement de ce traitement, même s’il réussit un peu moins bien au Concerto de Gershwin (le plus proche de la musique classique traditionnelle). A connaître!

Chopin: Son 9 - Livret 5 - Répertoire 10- Interprétation 5 à 8

Debussy: Son 9: Livret 7 - Répertoire 10 - Interprétation 9 (Images), 10 (Toccata), inclassable (le reste).

Gershwin/Bernstein : Son 10 - Livret 5 - Répertoire 9 -Interprétation 10

Patrice Lieberman

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.