La poésie de Heinrich Heine, fil conducteur d’un récital de la mezzo Helen Charlston 

par

A Poets’Love. Carl Loewe (1796-1869) : Die Lotosblume op. 9-1/1. Josephine Lang (1815-1880) : Wenn zwei von einander scheiden op. 33/6. Fanny Mendelssohn-Hensel (1805-1847) : Schwanenlied op. 25/7 ; Fichtenbaum und Palme. Robert Schumann (1810-1856) : Die Lotosblume op. 25/7 ; Dichterliebe op. 48. Felix Mendelssohn (1809-1847) : Reiselied op. 34/6. Héloïse Werner (° 1991) : Knight’s Dream.   Helen Charlston, mezzo-soprano ; Sholto Kynoch, piano. 2024. Notice en anglais, en allemand et en français. Textes chantés reproduits, avec traduction en anglais. 62’ 52’’. BIS-2704

Avant d’effectuer ses études au Trinity College de Cambridge, la mezzo-soprano anglaise Helen Charlston a fait partie du chœur féminin de la Cathédrale St Alban, fondé en 1996 et situé à Hertfordshire dans l’est de l’Angleterre. On retrouve sa voix, souple et chaude, dans divers enregistrements à partir de 2018 pour les labels Hyperion (Bach), Passacaille (Jommelli), Signum (Noël élisabéthain), Delphian (Purcell, Strozzi et Monteverdi) ou BIS (William Byrd). Mais la cantatrice défend aussi la musique de notre temps : elle a commandé des œuvres à plusieurs compositeurs/trices, dont Héloïse Werner que l’on découvre dans le présent programme, intitulé A Poet’s Love. Helen Charlston a pour partenaire le pianiste londonien Sholto Kynoch (°1979), un spécialiste de l’accompagnement des voix, qui a étudié notamment avec Graham Johnson et Malcolm Martineau. 

Henri Heine (Düsseldorf, 1797 - Paris, 1856) a inspiré de multiples compositeurs qui se sont imprégnés de sa poésie, en particulier de son Intermezzo lyrique (1823) et des cycles du Buch der Lieder (1827), enrichis par sa propre expérience de l’amour malheureux, mais aussi par la découverte de la mer du Nord (Tableaux de voyage, 1826/31). Après la révolution de Juillet, Heine s’installa à Paris dès 1831 et y passa le reste de sa vie, devenant une personnalité en vue dans le monde romantique. La notice de Katy Hamilton rappelle que Schumann le rencontra brièvement à Munich en 1828, mais ce n’est qu’en 1840 qu’il composa son Dichterliebe, en faisant une sélection dans la soixantaine de textes de l’Intermezzo lyrique, publiés dans le Buch der Lieder. Le poète y évoque sa passion non aboutie pour sa cousine Amalie. Les diverses facettes de l’amour se retrouvent dans ce cycle de seize chants (« son univers magique me fascine depuis aussi longtemps que je me souvienne », déclare Helen Charlston) : la naissance de l’amour, sa fragilité, les émotions et leurs nuances, la nostalgie, les chagrins, la trahison de l’aimée… La cantatrice propose une version intense de ce chef-d’œuvre schumannien, avec une réelle expressivité. On sent qu’elle est investie, dès le premier lied, dédié « au merveilleux mois de mai », engagement qu’elle prolonge dans divers moments que nous épinglons : l’extase amoureuse du n° 4 (Wenn ich in deine Augen seh’), les frémissements de la nature du n° 8 (Und wüßten's die Blumen), le lever de soleil mélancolique du n° 12 (Am leuchtenden Sommermorgen), l’attendrissement provoqué par les rêves du n° 14 (Allnächtlich im Traume), ou la décision finale d’aller au-delà de la douleur, sans être certain de pouvoir la dépasser. Au sein d’une discographie nombreuse et riche, Helen Charlston offre un vent de touchante fraîcheur, le piano de Sholto Kynoch lui apportant sa généreuse complicité.


Nous avons sauté les premières étapes de ce récital pour privilégier ce cycle essentiel, placé en fin d’affiche. Mais auparavant, la cantatrice rend hommage à d’autres créateurs du temps qui se sont inspirés de Heine. Six brefs lieder ouvrent le programme, à commencer par Die Lotosblume (1828) de Carl Loewe, qui permet un songe frémissant, alors que le même, chez Schumann (Myrthen, 1840), prend une allure de synthèse des joies et des tracas de l’amour, référence au combat mené pour pouvoir épouser Clara. La peu fréquentée Josephine Lang, qui écrivit près de 150 lieder et était elle-même chanteuse, fut encouragée par Mendelssohn. Elle évoque, dans un délicat climat de renoncement, la séparation entre deux êtres. Mendelssohn est présent avec son Reiselied de l’opus 34, publié en 1836. L’allusion au voyage ne bride pas le souvenir de l’aimée. De sa sœur Fanny, on découvre deux lieder : un Schwanenlied, son tout premier publié, où un cygne chante sur le lac sous un ciel d’étoiles, et Fichtenbaum und Palme (1838), au sein duquel l’arbre hivernal rêve d’un palmier éloigné. Tout cela est traité avec beaucoup de finesse.

Helen Carlston confirme, avec un cycle de Héloïse Werner, son intérêt pour la musique de notre temps. Elle explique dans une note que des conversations avec cette jeune compositrice et soprano franco-britannique basée à Londres, l’ont aidée à construire son programme. En 2023, la mezzo commandait à Héloïse Werner, dans le cadre de « New Generation Artist » sur la station Radio 3 BBC, une œuvre en lien avec les Dichterliebe. On lira dans la notice les anecdotes liées à la conception et à l’écriture de Knight’s Dream (Le Rêve du chevalier), cycle de cinq chants qui demande aussi la participation du pianiste qui parle, fredonne et frappe sur le bois du piano pour ajouter différentes couleurs au récit. Il s’agit d’extraits du Prologue de l’Intermezzo lyrique de Heine : un chevalier qui a trouvé le lieu de sa bien-aimée magique voit son image disparaître et se retrouve seul. Helen Carlston précise : Héloïse [Werner] dramatise certains aspects du récit : une narration chantante, presque folklorique, est suivie de l’énergie pétillante et dansante de l’arrivée de l’amante. Une partie du texte est en anglais, formant ce que la cantatrice appelle « une disjonction linguistique » et l’impression générale est celle d’un univers qui se dissout peu à peu sur lui-même, introduisant les Dichterliebe avec un sens réel de l’association aux émotions que l’on va éprouver dans le cycle de Schumann. Un album bien construit, interprété avec un goût très sûr par deux complices, qui replacent le remarquable poète Heine dans la perspective de son influence, majeure, sur les créateurs de son temps et ceux d’aujourd’hui.

Son : 9    Notice : 10    Répertoire : 10    Interprétation : 9

Jean Lacroix

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