La riche simplicité du Requiem de Niccolo Jommelli

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Niccolo JOMMELLI (1714-1774) : Requiem pour solistes, chœur et orgue. Sandrine Piau, soprano ; Carlo Vistoli, alto, Raffaele Giordani, ténor ; Salvo Vitale, basse ; Coro e Orchestra Ghislieri, direction Giulio Prandi. 2019. Livret en anglais, en français, en allemand. Textes en latin, avec traduction anglaise. 55.15. Arcana A 477.

Ce Requiem n’est pas comme les autres, et pour plusieurs raisons. Il ne perd jamais de vue l’étoile polaire de la tonalité principale, mais habille le texte en le suivant comme une ombre dans toutes ses nuances. Il est plus consolateur qu’inquiétant ; théâtral et profondément intérieur, essentiel et d’une immense richesse, écrit Giulio Prandi, le meneur de jeu de cet enregistrement, dans une note incluse dans le livret. En titrant son texte Une riche simplicité, Giulio Prandi résume de façon idéale l’impression ressentie à l’audition de cette partition de circonstance, écrite en très peu de jours : elle a été jouée le 9 février 1756 dans la chapelle du château de Ludwigsburg, lors des funérailles de la Duchesse Marie-Auguste de Tour et Taxis, la mère de Charles-Eugène de Würtemberg décédée une semaine plus tôt.

A cette époque, Niccolo Jommelli est Ober-Kapellmeister à Stuttgart depuis janvier 1754. Il y compose des opéras et de la musique sacrée. Né près de Naples, il est chargé en 1743 de la direction de l’Ospedale degli Incurabili de Venise. On le retrouve ensuite à Rome, puis à Vienne où il triomphe en 1749 avec son opéra Achille in Sciro. Stuttgart l’accueille pour la création de plusieurs œuvres lyriques puis le nomme à la fonction précisée plus haut. Quinze ans plus tard, il retourne à Naples où il décède. Jommelli est un maillon important, sur le plan de l’opéra, dans les interférences entre les esthétiques allemande et italienne du temps. Son Requiem va connaître une destinée européenne, des copies vont circuler partout. Il sera arrangé, notamment par François-Xavier Richter et Salieri, et utilisé lors de divers enterrements et commémorations. Son Introït sera même repris en 1868 lors des funérailles de Rossini, à Paris, dans l’église de la Trinité.

L’autre notice du livret, signée par le spécialiste gênois Raffaele Mellace, précise que si cette œuvre a connu une telle longévité, c’est parce qu’y domine une lumineuse intimité et que celle-ci se concentre sur la beauté du chant et sur une narration sonore subtile, toutes deux appelées à transmettre un message profondément consolateur. Cette remarque et le mot « consolateur », que l’on peut retrouver aussi dans le texte de Giulio Prandi, éclairent de façon parfaite le climat dans lequel baigne cette partition qui évite l’écueil de la solennité ou de la grandiloquence pour se concentrer sur la finesse et le raffinement de l’écriture orchestrale, ainsi que sur un chant qui, pour les solistes comme pour le chœur, relève de la fluidité renforcée par l’introduction d’accents grégoriens des plus émouvants. Le travail a été nourri ici par l’utilisation d’une copie autographe conservée à la Bibliothèque Nationale de France, l’original de Jommelli n’existant plus. Le sentiment liturgique domine tout au long d’une œuvre touchante et captivante par l’impression de sérénité qui s’en dégage.

Dans ce moment de douleur face à la perte d’un être cher, une dimension d’espérance est permanente. On ne relève aucune révolte, aucun excès de colère face au destin mais, par le biais des seules cordes, c’est l’apaisement qui se fait jour. Si le début s’inscrit dans une sorte de transparence monacale, effet de l’Antiphone grégorien, les différentes parties s’harmonisent à partir d’un Kyrie qui oscille entre force d’âme et retenue, avant de laisser la place à l’ineffable profondeur de l’Absolve Domine, en apesanteur. Il précède le Dies irae au cours duquel les parties vocales des solistes sont émouvantes et bien calibrées, chaque solistes laissant son chant fleurir. On traverse alors un univers contradictoirement épanouissant, si l’on tient compte de la difficile circonstance du deuil, avec, dans le Benedictus, une Sandrine Piau déchirante, d’une fragilité qui relève de la pureté. Tout au bout de cette expérience sensible qui fait de ce message un encouragement pour l’avenir, on passe d’un Agnus Dei expressif à un Lux aeterna diaphane. Avant de se laisser bercer, cœur nourri de réconfort, par un Responsorium qui ne laisse pas d’amertume derrière lui, mais incite à la paix intérieure lorsque les quatre solistes, voix complices pour une dernière part d’éternité, apportent au Dum veneris final une suave et exquise douceur. 

Tout le monde est à louanger, au-delà de Sandrine Piau : ses trois partenaires masculins, Carlo Vistoli, Raffaele Giordani et Salvo Vitale sont irréprochables. Le chœur et l’orchestre sont ciselés avec finesse par Giulio Prandi ; on ne peut s’empêcher de rappeler ici à quel point leur Messe en ré mineur de Pergolèse, parue en 2018 chez le même éditeur, dégageait une profonde compassion. Des interprètes moldaves, dirigés par Silvio Frontalini, avaient gravé le Requiem de Jommelli en 1999 pour Bongiovanni, sans soulever l’enthousiasme. On attendait une version moderne de référence. Réalisé en novembre 2019 au Hall Gustav Mahler du Centre culturel Grand Hotel de Dobbiaco, dans la province de Bolzano, ce nouvel enregistrement bénéficie d’une belle sonorité, avec une mise en évidence des voix, à la fois claires et naturelles. Doit-il être considéré comme la priorité moderne pour cette page sacrée ? Le label Passacaille en propose une autre interprétation, elle aussi récente, avec l’ensemble vocal et orchestral Il Gardellino dirigé par Peter Van Heyghem, moins attachante en termes d’homogénéité et de frémissements. La pureté de Sandrine Piau, difficile à approcher, pourrait être l’argument décisif de choix en faveur de ce CD Arcana.

Son : 10  Livret : 10  Répertoire : 10  Interprétation : 10 

Jean Lacroix

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