Lanzelot de Paul Dessau, retour sur une production éditorialement majeure 

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Le label berlinois Audite propose un enregistrement du rare Lanzelot du compositeur Paul Dessau (1894-1979), par les forces musicales du Théâtre National de Weimar sous la direction de Dominik Beykirch. Cette parution est tirée d’une production scénique mise en scène par  Peter Konwitschny qui a remporté un grand succès. Crescendo a voulu en savoir plus sur les coulisses de cette parution importante pour notre connaissance du répertoire lyrique du XXe siècle. Nous remercions vivement Bettina Bartz, dramaturge ; Hans-Georg Wegner, ancien  directeur pour l’opéra au Deutschen Nationaltheater de Weimar (DNT) et Susann Leine, du service communication du DNT pour leurs précieuses contributions à cette interview. 

Qu'est-ce qui a motivé le Théâtre National de Weimar à programmer une nouvelle production et à enregistrer ce Lanzelot de Paul Dessau ? 

 Nous étions à la recherche d'une œuvre pour une coproduction avec l'Opéra d'Erfurt. Hans-Georg Wegner, notre directeur de l'époque, s'est souvenu que le metteur en scène Peter Konwitschny cherchait depuis de nombreuses années une maison avec laquelle il pourrait monter l'opéra Lanzelot. Peter Konwitschny connaissait très bien les auteurs de cet opéra légendaire, il connaissait donc l'esprit dont l'œuvre était issue.

Quelles étaient les intentions et la conception de la mise en scène de Konwitschny  ? 

Pour nous, le plus important était que la production ne porte pas un regard nostalgique sur l'époque où cet opéra a été écrit, mais qu'elle prouve sa validité encore aujourd'hui. En RDA, le dragon était au centre, en tant que symbole de l'État de surveillance dictatorial. Dans la production de Peter Konwitschny, le centre d'intérêt s'est déplacé : le public a eu l'impression d'être impliqué, car le metteur en scène a mis l'opéra en scène comme l'histoire d'une société installée dans des conditions intenables et mauvaises et qui a peur d'y changer quoi que ce soit. Ce n'est pas tant l'histoire du dragon d'aujourd'hui, mais celle d'un peuple accomodant et craintif, qui sait que tout est faux mais qui préfère un peu de sécurité à l'audace de la liberté. C'était très excitant de voir que cette véritable œuvre d'art peut être lue encore et encore. Dans notre production, l'énorme quantité de percussions fait partie du dragon (8 percussionnistes supplémentaires sur scène). Ainsi, la partie agressive et brutale de la musique constitue, avec évidence, un symbole du pouvoir oppressif et ne peut pas être considérée comme un manque de compétences du compositeur à écrire de la belle musique.

Quelles sont les qualités musicales et dramaturgiques de ce Lanzelot

La liste est trop longue pour être précisée ici. Dessau était un compositeur qui connaissait bien le domaine de l'opéra. Il a utilisé toutes ses connaissances pour écrire des scènes courtes avec une action complexe et une "musique de scène" toujours adaptée à la scène, au sens profond de l'action. Sa musique ajoutait une deuxième "couche" aux mots du livret. Le livret de Heiner Müller, quant à lui, était suffisamment concis pour laisser la place au compositeur. 

Qu’est ce qui vous a motivé à réaliser un enregistrement audio  de cette production ? 

Après que nous ayons communiqué sur le projet de produire scéniquement cet opéra, un responsable de la station de radio publique MDR Kultur nous a approchés avec la proposition de réaliser une captation live de la production qui serait ensuite diffusée. Nous avons estimé qu'il s'agissait d'une excellente occasion de faire connaître cet opéra à un public plus large. Le Label Audite a utilisé cet enregistrement pour l'album. 

Est-il possible d'apprécier pleinement cette partition en dehors du contexte historique de la RDA ? 

D'après les réactions que nous avons eues, je pense que oui. Il s'est avéré qu'on peut lire le dragon non seulement comme Hitler ou Staline, mais aussi comme toute autre puissance de lavage de cerveau, même comme les entreprises mondiales actuelles, avides, qui envahissent des sociétés entières avec leur argent. Et à Weimar, tout le monde a compris le retournement de situation, le brillant Chevalier Lanzelot n'étant pas considéré comme un libérateur mais comme un intrus. Évidemment, il est toujours compréhensible que les gens ne veuillent pas être libérés de leurs chaînes habituelles et qu'ils aient davantage peur d'obtenir leur liberté.

Comment le public a-t-il réagi à cette nouvelle production ? 

Il y a eu une grande demande au box office. Les cinq représentations dans notre théâtre étaient complètes et le public a réagi avec enthousiasme à l'opéra lui-même et à sa mise en scène, à la réalisation musicale et aux performances -musicales et scéniques- de tous les participants. Malheureusement, en raison de la pandémie, la série de représentations prévues à l'Opéra d'Erfurt, notre partenaire de coproduction, n'a plus pu être réalisée.

Envisagez-vous de développer un programme autour d'autres œuvres créées sous le régime de la RDA ?

Il n'y a aucun projet dans ce sens.

  • A écouter :

Paul Dessau (1894-1970) : Lanzelot.  Emily Hindrichs, Mata Solyom-Nagy, Staatskapelle, Opernchor des Deutschen Nationaltheaters, Chor des Theaters Erfurt, Dominik Beykirch. Audite 23.448.

 

Propos recueillis par Pierre-Jean Tribot

Crédits photographiques : photo de „Lanzelot“, de Paul Dessau et Heiner Müller - dans une co-production du Deutsches Nationaltheater und Staatskapelle Weimar avec le Theater Erfurt (Chef d'orchestre : Dominik Beykirch, Mise en scène : Peter Konwitschny, Décors et costumes : Helmut Brade, premiere: 23.11.2019), copyright photo: Candy Welz

 

 

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