Larmes de Saint Pierre entremêlées, –émouvant retable par le regretté Denis Raisin Dadre
Lagrime di San Pietro. Roland de Lassus (1532-1594) : Lagrime di San Pietro [extraits]. Deficiat in dolore. Lodovico Agostini (1534-1590) : Le Lagrime del Peccatore [extraits]. Anonyme : Al pie del duro sasso. O sacro santo legno. Doulce Mémoire. Amélie Raison, Camille Fritsch, soprano. Brice Claviez-Homberg, Olivier Coiffet, altus. François-Olivier Jean, ténor. Matthieu Le Levreur, baryton. Guillaume Olry, basse. Eva Godard, Sarah Dubus, cornet, cornetto muto. Johanne Maître, Elsa Frank, Jérémie Papasergio, Adrien Reboisson, bassanello, doulciane, flûte à bec. Rémi Lécorché, flûte à bec, sacqueboute. Livret en français, anglais, allemand (paroles des chants avec traduction française et anglaise). Janvier 2025. 67’39’’. Alpha 1209
Le destin aura donc voulu que le testament musical de Lassus et Agostini fut aussi celui de Denis Raisin Dadre, disparu en septembre dernier, si l’on considère que ce disque est le dernier qu’il enregistra, avec l’ensemble qu’il avait fondé voilà quelque trente-cinq ans. Dédié à sa mémoire, l’album confronte, entretoise l’esthétique de ces deux compositeurs. Des contemporains quasi exacts.
L’un, frappé d’hypocondrie mélancolique, finissait ses jours à la Cour de Munich. Quand l’autre, bien moins connu, mort quatre ans auparavant, avait fermé les yeux dans sa ville natale de Ferrare. Leur cycle vocal consacré au reniement de l’apôtre fut à chacun leur chant du cygne. « Mettre en regard ces deux œuvres, c’est mettre en valeur leurs contrastes, la retenue, l’intériorité des Larmes de Saint Pierre et l’effusion expressive des Larmes du pécheur » explique la notice, en résumant : « moins de contrepoint mais plus d’efficacité dramatique » au bénéfice du maestro di capella de la Cour ducale d’Alphonse d’Este. L’ensemble Doulce Mémoire l’avait déjà honoré il y a une vingtaine d’années, dans son CD Concert Secret des Dames de Ferrare (Zig Zag, 2007) capté à l’église Saint-Benoît-du-Sault. Et nous fait ici découvrir ses Lagrime del Peccatore.
Précisons qu’il ne s’agit pas d’un complet enregistrement de ces œuvres structurées en vingt-et-une sections, mais d’une sélection, d’ailleurs réordonnée. Neuf pour Lassus, dont le Chi ad una arrangée aux seuls instruments, et dix pour Agostini. L’anthologie est mise en perspective par deux laudes d’auteur anonyme, dont les humbles monodies vont droit à l’âme par leur ferveur populaire et simple.
Pour le chef-d’œuvre du Monsois, la discographie jouit déjà d’un large catalogue qui manœuvre le curseur entre sobriété et apparat. À la singularité madrigalesque du Consort of Musicke d’Anthony Rooley (L’Oiseau-Lyre, mars 1982) répondit la somptuosité du Huelgas Ensemble de Paul van Nevel (Sony, mars 1993), baignée dans un généreux écrin de cuivres et une flatteuse réverbération. Les souffleurs de Doulce Mémoire parsèment ici leurs interventions avec davantage de parcimonie, comme de discrets rehauts, apportant aux voix un prolongement d’ocre ou un subtil glacis.
La polyphonie vocale est servie par des lignes chastes et pures, se raffine avec pudeur, intégrant avec tact le chromatisme (La Morte è morta), et culminant dans un Vide Homo aussi dépouillé que poignant. Sans tarir l’impact expressif, mais en économisant l’effet et récusant le maniérisme, les chanteurs privilégient la sincérité, l’humilité des émotions, et incarnent un naturalisme serein. Leur polyptyque entrecroisé dresse un tableau musical d’une esthétique somme toute plus classique que baroque, et peut s’admirer comme un idéal du « bel composto » digne d’un Annibale Carracci (1560-1609) : ce peintre qui comme Lassus sombra dans la dépression.
Christophe Steyne
Son : 8,5 – Livret : 8 – Répertoire : 9-10 – Interprétation : 9,5



