Le solitaire, le reclus, l'ermite : Der Einsiedler

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« Der Einsiedler » : Max REGER (1873-1916) : Der Einsiedler, op. 144a et Requiem op. 144b ; Gustav MAHLER : Rückert-Lieder ; Alexander von ZEMLINSKY : Psaume 123. Christoph Prégardien ; Camerata Vocale Freiburg ; Kammerorchester Basel sous la direction de Winfried Toll. 2019. Livret en allemand et en anglais. 64.55. Solo Musica SM 328. 

Der Einsiedler… Le solitaire, le reclus, l’ermite… Rarement contenu de CD aura-t-il été si bien nommé, et illustré sur sa pochette même où l’on découvre l’image esquissée d’un homme debout sur un récif au bord de la mer, sinon face à lui-même ou à ce qui pourrait bien ressembler, dans une brume imprécise, à l’éternité ou à l’au-delà… Cette image est poignante, et elle interpelle, tout comme le programme inséré qui fait la part belle à Max Reger, ce musicien en fin de compte trop peu estimé en dehors de sa musique d’orgue et de quelques partitions symphoniques, mais dont le reste de la production, de qualité, demeure occultée. 

Décédé à Leipzig le 11 mai 1916 d’une crise cardiaque à l’âge de 43 ans, ce pianiste, organiste, chef d’orchestre et pédagogue fut aussi un créateur dans le domaine de la musique de chambre et de la musique vocale. L’année de sa disparition furent publiées ensemble deux œuvres datant de l’année précédente, pour voix, chœur et orchestre : Der Einsiedler, couplé au Requiem. Celui-ci sera joué en concert en juillet de la même année à sa mémoire. Reger a dit de ces deux partitions qu’il s’agissait des pages les plus belles qu’il ait écrites. Il leur a insufflé en tout cas une profonde intensité. La première, composée à Iéna le 15 juillet 1915, est inspirée par le poème éponyme en trois strophes de six lignes de Joseph von Eichendorff (1788-1857), écrit en 1837, dont le premier vers évoque la paix de la nuit, consolation du monde. Ce texte avait déjà séduit d’autres compositeurs, dont Schumann en 1850 dans le dernier de ses Drei Gesänge opus 83. Chez Reger, il prend une dimension d’une absolue sérénité, au cœur de laquelle l’âme semble englober dans une même sensation douce la nature et l’univers. Reger avait-il la prémonition de sa fin prochaine ? Lorsqu’il entame l’écriture de son Requiem « profane », c’est à Friedrich Hebbel (1813-1863) qu’il emprunte les mots de son poème intitulé lui aussi Requiem. Rien de chrétien dans cette évocation qui incite l’âme à ne pas oublier que la mort existe, mais aussi à se souvenir de ceux qui sont déjà dans l’autre monde (Reger était très touché par la guerre meurtrière). Le compositeur montre ici un goût prononcé pour le lyrisme de qualité car, qu’il s’agisse de l’un ou l’autre auteur, les textes sont magnifiques dans leur langue originale ; il suffit de les réciter pour comprendre qu’ils sont forgés pour une traduction musicale.

Dans cet émouvant CD, on entend la transcription de ces deux volets de l’opus 144 dans un arrangement pour orchestre de chambre qui ne diminue pas leur force suggestive, mais augmente au contraire la portée sensible de leur message spirituel. D’autant plus que Christophe Prégardien, qui nous a déjà donné tant de belles interprétations, conserve, au-delà de la soixantaine, une voix de ténor claire et souple avec une impeccable qualité de diction, et un partage émotionnel qui oscille entre le recueillement et la chaude effusion. C’est tout simplement bouleversant d’intensité. Celle-ci se manifeste tout autant dans les Rückert-Lieder de Mahler, idéal complément de programme, dont Prégardien a déjà donné une version convaincante avec le pianiste Michael Gees et dont il reproduit les couleurs automnales avec une touchante sincérité. Le Psaume 23 « Le Seigneur est mon berger » de Zemlinsky, qui date de 1910, vient s’insérer avec logique dans l’espace rasséréné de ce qui est en réalité le reflet d’un concert donné fin septembre 2016 à la Martinskirche de Bâle. On notera la construction qui place Mahler puis Zemlinsky au milieu des partitions de Reger. Achever une telle prestation par Der Einsiedler est faire preuve de discernement, car les deux derniers vers d’Eichendorff précisent, comme un signe d’espoir, que « l’aube éternelle illumine la forêt silencieuse ». On est plus que subjugué par l’atmosphère générale de ce concert qui allie tendresse, mélancolie et acceptation. La Camerata Vocale Freiburg, qui sait placer le nécessaire grain de véhémence dans le tissu de Der Einsiedler, et le Kammerorchester Basel sont menés par Winfried Toll avec une délicatesse et un sens des nuances qui laissent toute sa place à l’aventure spirituelle à laquelle ce superbe CD invite l’auditeur. Comment résister à un tel appel ?

Son : 9   Livret : 9  Répertoire : 9  Interprétation : 10

Jean Lacroix 

  

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