Le Wanderer du voyage à l'errance (1) : les musiciens voyageurs de la Renaissance

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Tout au long du XXe siècle, notre société n'a cessé de développer des moyens de communication physiques et intellectuels de plus en plus performants. Transporté à grande vitesse et dans le plus grand confort sur terre, sur mer et dans les airs, l'homme moderne a fait de la terre son jardin. De même, grands communicateurs et autres cybernautes nous abreuvent de certitudes sur les réalités et les avantages de ce monde branché sur lui-même, dont ils célèbrent les vertus, quitte à rejeter les siècles passés dans un obscurantisme plus ou moins aggravé. 

Paradoxalement, cet enthousiasme ne semble pas transposable aux milieux artistiques, qui n'ont sans doute jamais éprouvé autant de difficultés à inscrire leur création dans le courant de la vie sociale et culturelle de leur époque. Combien d'oeuvres musicales aujourd'hui ne sont pas ou peu jouées, voire tout simplement pas éditées? Sur tous ces plans, les compositeurs de la Renaissance peuvent en remontrer à leurs infortunés collègues. C'est en effet en totale osmose avec les données sociales, culturelles et politiques de leur siècle que ces hommes développent une activité souvent brillante et foisonnante. Triomphant des incertitudes du temps et des problèmes relatifs au manque d'infrastructures et de moyens de transport performants, ils renoncent à toute sédentarité. Ils voyagent à travers l'Europe, parfois à un rythme fort soutenu, avec une destination privilégiée: la péninsule italienne. 

Toutefois, ce "voyage d'Italie" est très différent de celui qu'effectue trois siècles plus tard le Wanderer romantique. En effet, l'homme de la Renaissance n'erre pas, il se réalise. 

Point de contenu émotionnel donc dans cet éventuel exil, d'autant que le départ, pour les éléments les plus brillants en tout cas, s'effectue souvent dans la fleur de l'âge.

Tout au long du XVIe siècle, les émissaires des grands princes sillonnent les routes du continent, et particulièrement celles des "Pays-Bas", à l'époque véritable pépinière de talents, dans le but de réapprovisionner en jeunes éléments la chapelle musicale de leur maître. Que ce soit (ne fût-ce que provisoirement) au sein des institutions musicales locales qui les ont formés, ou directement au service d'une chapelle étrangère, les meilleurs jeunes musiciens "néerlandais" de l'époque sont ouvertement courtisés dès le début de leur carrière. Ils peuvent donc immédiatement se concentrer sur l'essentiel: trouver l'occasion de pouvoir exercer leur talent dans un milieu aussi propice que possible. 

Etre incorporé à une chapelle princière offre de ce point de vue d'excellentes opportunités, non seulement quant aux occasions de voyager proprement dites, car ces institutions se déplacent régulièrement au gré des pérégrinations de leurs maîtres, mais aussi par rapport aux conditions qui leur sont faites pour l'exercice de leur art, en compagnie de quelques-uns des plus grands compositeurs de leur époque. Rivalisant de luxe et d'ostentation, les princes trouvent en effet dans le mécénat culturel un moyen privilégié d'exprimer et d'afficher leur puissance. Dès lors, ils n'hésitent pas à surenchérir pour s'offrir les services des plus grands maîtres de la polyphonie, allant jusqu'à dépenser des sommes considérables pour tailler à la mesure de leur génie des instruments d'une magnificence inouïe.

Travaillant autant pour leur propre gloire que pour celle de Dieu, les compositeurs sont évidemment sensibles aux conditions de travail optimales qui peuvent ainsi leur être offertes, et pour pouvoir en bénéficier, ils sont prêts à entreprendre autant de voyages que nécessaire! Pour arriver à leurs fins, c'est tout naturellement vers l'Italie qu'ils se tournent en premier. D'abord parce qu'il s'agit quasiment d'une question de tradition. Ce sont les Ciconia et autres Dufay qui ont montré la voie et, depuis lors, il est de bon ton pour les chapelles italiennes de compter dans leurs rangs quelques oltremontani. Les franco-flamands jouent donc à plein de leur flatteuse réputation pour s'installer dès que possible dans la Péninsule. Et la chose s'explique d'autant plus aisément que l'Italie est un pays riche qui leur offre un tout autre visage et bien davantage de potentialités que leur région d'origine, ravagée par les guerres de religion. Le climat favorable, la saine émulation qui existe entre tous ces grands artistes réunis dans un périmètre relativement réduit, la présence, enfin, de quelques-uns des meilleurs éditeurs de musique de l'époque (à Venise, à Rome...) sont autant d'éléments stimulants. Les franco-flamands ne sont d'ailleurs pas les seuls à exploiter ce formidable filon! L'Italie attire les musiciens de toutes les nations européennes restées fidèles à la "vraie religion". Parmi les plus assidus se trouvent les Espagnols. Le plus souvent, ils traversent la Méditerranée afin d'aller s'abreuver de l'enseignement des grands maîtres étrangers ou autochtones qui y dirigent les principales chapelles avant de s'en retourner exercer leur art dans leur patrie. Des musiciens de toutes nationalités viennent ainsi parfaire leur formation sous le soleil de la Péninsule avant d'effectuer le voyage retour la tête bien pleine et les bras chargés de partitions.

Bien que très attrayante, l'Italie ne constitue donc pas le seul et unique centre de création de l'âge d'or de la polyphonie, loin s'en faut. L'Europe compte de nombreuses autres chapelles prestigieuses qui attirent à elles une foule bigarrée de musiciens de toutes origines. A Paris, à Madrid, à Munich, à Vienne ou à Prague, les Fiamminghi et leurs congénères occupent souvent des postes enviables. La volonté affichée par les jeunes compositeurs italiens d'aller se perfectionner auprès de leurs idoles les pousse à s'expatrier à leur tour: c'est le cas, par exemple, de Giovanni Gabrieli, qui séjourne à Munich afin d'y recueillir les conseils de Lassus. D'autres musiciens encore entreprennent des voyages pour des raisons économiques: des revers de fortune ou le sort défavorable des armes ont contraint leurs employeurs à réduire leur train de vie; congédiés, ils reprennent alors la route pour trouver ailleurs de l'embauche, ce qu'il parviennent généralement à faire sans trop de difficultés. Victimes de l'intolérance religieuse, certains de leurs collègues doivent, eux, s'exiler durablement ou même définitivement: Peter Philips et Richard Dering, par exemple, quittent le territoire de la fière Albion par fidélité à la religion catholique.

Quelles que soient leurs intimes motivations, les musiciens de la Renaissance n'hésitent donc pas à prendre la route, à entreprendre de longs et périlleux voyages. Pour parfaire leur formation ou pour trouver un poste, une charge qui puisse les faire vivre et s'épanouir dans leur travail, ils sillonnent l'Europe. Une fois leur quête réalisée et leur réputation bien établie, ... ce sont leurs oeuvres qui voyagent à leur place! En effet, grâce aux éditeurs, dont le travail ne cesse de progresser en qualité et en quantité, la production des grands maîtres de la Renaissance connaît une diffusion extrêmement large et rapide. Les bibliothèques des cathédrales et des chapelles princières s'enrichissent régulièrement des derniers volumes parus. Certains mécènes éclairés se révèlent même être de véritables collectionneurs acharnés, tel le roi Jean IV de Portugal, dont la bibliothèque fait l'admiration de l'Europe entière. Publiés sous la forme de recueils complets ou d'anthologies d'auteurs variés, et consacrés autant à la musique profane qu'au répertoire religieux, ces volumes agissent comme de véritables ambassadeurs. On les retrouve disséminés sur tout le continent et jusque dans les missions nouvellement implantées dans les colonies américaines. Ils permettent aux nouvelles générations de se familiariser avec l'art des plus éminents polyphonistes.

Comme on le voit, la vie culturelle et intellectuelle de la Renaissance est partie prenante d'un monde en constante évolution, actif et industrieux. La relative précarité des moyens de communication de l'époque ne doit pas tromper. C'est en effet sans aucun complexe que les artistes se meuvent, physiquement ou par le truchement de leurs oeuvres imprimées, en quête d'une réalisation personnelle qui répond à la fois à des critères élevés d'ordre moral et esthétique, et à des considérations pratiques et pécuniaires clairement définies. Bien des créateurs de notre époque aimeraient sans doute cultiver un tel mélange d'exigence et de totale simplicité.

Jean-Marie Marchal

Article rédigé par Jean-Marie Marchal dans le cadre d'un dossier de Crescendo Magazine publié dans ses éditions papiers. Dossier publié sous la coordination de Bernadette Beyne.

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