Mùza Rubackyté : la muse de Lituanie

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Mùza Rubackyté, Née sous un piano, Les Editions Ovadia, collection "Atmosphère",  ISBN : 978-2-36392-351-6. 393 pages, 30 euros

Généralement, c’est à un âge avancé, après une vie bien remplie que l’auteur livre ses mémoires. Si l’existence de Mùza Rubackyté fut mouvementée, exceptionnelle entre toutes, elle aura tout loisir d’ajouter un volume lorsque les ans auront passé…

On connaît mal les Républiques baltes, la Lituanie pour ce qui nous intéresse aujourd’hui. Pays singulier en effet : son écriture n’est ni latine, ni cyrillique, sa langue n’est pas slave, sa religion n’est pas orthodoxe, et la musique y joue un rôle essentiel. Godowsky, Jascha Heifetz, Curlionis étaient lituaniens. C’est un musicologue, Vytautas Landbergis qui fut l’artisan de la libération de son pays du joug soviétique. Vilnius, la Jérusalem du Nord, était le carrefour des cultures populaires russe, biélorusse et juive. Pianiste maintenant heureuse, dont le chemin a été semé d’épreuves et d’embûches, Mùza Rubackyté, a choisi de raconter sa vie. Avec une sincérité totale, elle nous livre son propos, en une langue simple, proche de l’oralité, suite de confidences qui pourraient être délivrées à quelques proches (cercle d’amis) après un concert ou un bon repas.

Karajan, caché sous un piano, aurait profité des leçons que son père donnait à son frère aîné pour manifester très tôt ses dons musicaux. Toutes deux pianistes, la mère et la tante de notre héroïne l’ont baignée de musique, dès son plus jeune âge avec un piano omniprésent tout au long de la narration. Elle le reconnaît : la virtuose était programmée depuis sa naissance. Le livre se présente sous forme de brefs chapitres qui n’épousent pas forcément la chronologie, relatant la vie de la pianiste, pour brosser ensuite sa vie aventureuse de soliste en tournée au travers d’anecdotes qui nous font faire le tour du monde, puisque son extraordinaire talent, maintenant connu et reconnu hors de la défunte URSS et de ses satellites, l’a imposée parmi les « grandes ».

Le propre d’une autobiographie est de se mettre en scène. Personnalité hors du commun, Mùza Rubackyté se livre sans fard, avec ses enthousiasmes, ses peines, ses combats, ses amours. La rédaction, alerte, n’est pas exempte de maladresses, voire d’incorrections ou de fautes. Celles-ci ne doivent pas décourager le lecteur (rédiger sa propre autobiographie dans une langue étrangère, assimilée tardivement, est déjà remarquable).

C’est à une plongée dans un univers que le mélomane n’imagine pas que nous sommes invités. L’enfant prodige, guidée par ses deux bonnes fées, surmontera bien des obstacles avant d’intégrer le Conservatoire Tchaïkovsky de Moscou, pépinière des grands. Condisciple de Mikhaïl Pletnev au concours, elle côtoiera Alexandre Paley au concours Franz Liszt de Budapest qu’elle remportera brillamment. Nonobstant, sa mise à l’index par le pouvoir post-stalinien la privera de passeport durant sept longues années, essentielles dans la carrière d’une jeune pianiste, cantonnée dans l’empire soviétique, avec des tournées-punitions. Le tableau extrêmement contrasté de la vie d’un musicien de l’autre côté du rideau de fer rejoint le témoignage de Mikhail Rudy (formé lui aussi par Fier à Moscou, avant de demander l’asile politique en France au cours d’une tournée). Ce dernier publia « Le roman d’un pianiste » (2009, Editions du Rocher).

La glasnost (Gorbachev) permet à son pays de s’émanciper du joug russe. Elle y participe activement et sa vie bascule lorsqu’elle se trouve de l’autre côté du rideau de fer. Totalement inconnue à Paris, c’est la galère, avec ses petits boulots. Après avoir remporté un concours de musique française, ce sont ses vrais débuts, avec Nikita Magaloff. L’Abbaye de La Prée (l’association « pour que l’esprit vive ») l’accueille… au lecteur de découvrir la suite, les tournées, l’envers du décor, les accidents. Plus savoureuses les unes que les autres, les anecdotes traduisent à merveille la réalité vécue par les solistes en tournée. L’ultime mouvement, qui conclut l’ouvrage, est une déclaration d’amour à son pays, à son métier d’interprète et aux siens. Un album de 32 pages de photos, au coeur de l'ouvrage, illustre chacun des épisodes.

Authentique, romantique, voire romanesque, la narration nous révèle une personnalité hors du commun, attachante, sensible, ce que son jeu pianistique nous disait déjà, à mi-mot. Un complément ou une introduction à ses enregistrements, de Scarlatti à Szymanowski, son dernier CD (Godowsky / Szymanowski) est publié chez Ligia. 

Yvan Beuvard

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