Nikos Skalkottas, quelques premières mondiales 

par

Nikos SKALKOTTAS (1904-1949) : Sinfonietta en si bémol majeur ; Concerto pour violon, piano et orchestre ; Suite pour violon et orchestre de chambre ; Digénis à sa dernière agonie, chant populaire crétois ; Deux Marches et Neuf Danses grecques. Georgios Demertzis, violon ; Vassili Varvaresos, piano ; Eleftherios Venizelos, voix enregistrée ; Orchestre Philharmonia d’Athènes, direction Byron Fidetzis. 2019. Livret en anglais, en grec, en allemand et en français. 69.53. BIS-2434.

La sévérité de mes exigences est aussi la raison pour laquelle, sur les centaines d’élèves que j’ai enseignés, un petit nombre a donné des compositeurs : Anton Webern, Alban Berg, Hanns Eisler, Karl Rankl, Winfried Zillig, Roberto Gerhard, Nikos Skalkottas, Norbert von Hannenheim, Gerald Strang, Adolph Weiss. Ce sont du moins les seuls dont j’aie entendu parler. Ainsi s’exprime Arnold Schoenberg dans son ouvrage Le Style et l’Idée (Paris, Buchet-Chastel, 1977, p. 296 - c’est nous qui indiquons en gras le nom de Skalkottas). Ce compositeur, disparu trop tôt à l’âge de 45 ans d’une hernie étranglée, bénéficie depuis deux décennies de l’attention du label BIS qui lui a consacré une petite vingtaine de gravures dont neuf sont dévolues à sa musique orchestrale. Ce n’est pas pour autant un créateur dont le nom est familier aux mélomanes. Le présent CD pourrait dès lors être une belle entrée dans l’univers musical de Skalkottas. Il donne en tout cas l’envie d’aller au-delà de la découverte et d’explorer, si ce n’est déjà fait, un parcours riche et diversifié.

Né à Chalkis, dans l’île d’Eubée en 1904, Nikos Skalkottas étudie le violon avec son père et d’autres membres de sa famille musicienne. A dix-sept ans, il est à Berlin où il approfondit son art du violon à la Hochsschule für Musik. De 1927 à 1931, il va travailler avec Arnold Schoenberg et recevoir aussi des leçons de Kurt Weill. S’il adopte la technique du maître et s’entiche du dodécaphonisme, Skalkottas, qui a connu un désaccord avec Schoenberg dont on ignore le motif et regagne la Grèce en 1933 où il mourra à Athènes en 1949, n’abandonne cependant pas la musique tonale, avec des retours à des caractéristiques ethniques et folkloriques de son pays natal. Les deux pans de sa création se situent à la fois dans la ligne de Schoenberg et dans celle du néoclassicisme, ce qui rend sa nombreuse production originale, singulière et personnelle ; elle couvre aussi bien la musique orchestrale que la musique de chambre. L’intérêt du présent CD réside dans ce double regard qu’on peut lui accorder, puisqu’il propose des partitions des deux tendances. Des partitions qui se révèlent des plus intéressantes, même si l’orchestration de deux d’entre elles n’est pas de la main de Skalkottas mais de celle de Yannis Samprovalakis. La très intéressante notice, signée par l’orchestrateur lui-même, explique en détails les péripéties des reconstitutions grâce à des recherches effectuées par divers musicologues, aussi bien aux Etats-Unis qu’en Grèce. 

La Sinfonietta en si bémol majeur de 1948 et le Concerto pour piano, violon et orchestre de 1930 font partie du style néoclassique de Skalkottas. L’élan dynamique qui caractérise la première œuvre reprend maints accents populaires. Une reconstruction a été faite de cette page de fin de vie à partir d’une partition autographe « presque illisible » et de notes laissées par le compositeur au sujet de l’orchestration. En quatre mouvements dont l’intérêt ne faiblit pas, l’auditeur est transporté dans un univers tour à tour coloré, mélancolique et dansant, avec un tutti orchestral épanoui dans le Vivacissimo final. Quant au Concerto pour violon, piano et orchestre, il utilise une technique que Skalkottas appliquait lorsqu’il étudiait à Berlin auprès de Philippe Jarnach (qui acheva le Doktor Faust de Busoni et eut pour élèves Kurt Weill ou Bernd-Aloïs Zimmermann), à savoir une écriture « en couches acoustiques superposées », et un couplage d’instruments à la manière de Haydn, Mozart et Mendelssohn. Les cinq mouvements sont joués sans interruption, violon et piano se répondant en écho, avec intervention des bois ou de la percussion. Une partition moins immédiatement séductrice… 

Dans le reste du programme, on entend une Suite pour violon et orchestre de chambre de 1929, en quatre mouvements, dans une instrumentation groupée autour des vents et des cordes graves, dans un style à la fois dense et austère, on pense au maître Schoenberg dont Skalkottas subit alors l’influence. Lorsqu’il rentre dans son pays, le compositeur s’intéresse de plus en plus aux traditions populaires, et notamment à une chanson crétoise typique (un rizitika) qui a la particularité d’avoir été enregistrée en 1930 par la voix rauque du premier ministre grec de l’époque, le Crétois Eleftherios Venizelos (1864-1936), considéré comme l’un des principaux artisans de la Grèce moderne. Digénis à sa dernière agonie évoque le héros d’un poème épique du XIIe siècle qui lutte contre des créatures et des animaux fantastiques. Ici aussi, il s’agit d’une orchestration de Samprovalakis. Le CD s’achève dans l’euphorie rythmique de deux marches et de neuf danses grecques, ces dernières étant destinées par le compositeur à un chœur du Lyceum Club des femmes grecques. Skalkottas s’est ici inspiré d’une collection de pièces des années 1940 harmonisées et arrangées par un chef d’orchestre ; le compositeur les a inscrites dans le climat d’une couleur ornementale typiquement hellénique qui en fait un vrai plaisir d’écoute. 

Les différents protagonistes, tous grecs, de ce disque qui sort des sentiers battus, rendent les diverses atmosphères des partitions avec une ferveur communicative. Byron Defetzis, directeur artistique de l’Orchestre Philharmonia d’Athènes depuis sa fondation en 2016, permet au violoniste Georgios Demertzis et au pianiste Vassilis Varvaresos de donner au concerto réservé à leurs instruments le climat qui leur convient. Il faut découvrir ou approfondir Nikos Skalkottas au sujet duquel Harry Halbreich écrivit dans un article du Larousse de la musique qu’il était « l’un des plus importants de notre époque ».

Son : 8  Livret : 10  Répertoire : 8  Interprétation : 9

Jean Lacroix

Un commentaire

  1. Avatar
    Robert von Bahr

    Merci pour cette critique, mais ce n'est pas un CD - il s'agit d'un SACD - Super Audio CD, avec surround et haute-qualité. C'est BIS.

    Svp corriger. C'est pas la première fois.

    Merci -- Robert von Bahr, dir. gén de la BIS Records, Suède

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.