Orgues au soleil, acte 2

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Après le premier volet publié le 22 juin, dans lequel nous présentions cette série des « orgues au soleil », notre nouvelle sélection de cinq albums va d’abord nous emmener à la découverte d’un patrimoine méconnu : le répertoire et la facture sarde. Puis un tour d’Europe de la Passacaille : enluminure en compagnie de Manuel Tomadin à Muzzana del Turgano. Ensuite, dépaysement aux portes de chez soi, avec un orgue hispanisant aux environs de Bruxelles qui fait crépiter les chamades. Nous poursuivrons la route vers deux splendides instruments de Vénétie et Lombardie, exaltant les saveurs de Giovanni Morandi. Et terminerons en chanson avec des transcriptions d’opéra italien.

MUSICA D’ORGANO NELLA SARDEGNA DELL’OTTOCENTO. Francesca Ajossa. Tactus. 2017. TT 58’06

Bien que la production de musique sacrée en Sardaigne soit attestée depuis le XVIe siècle, elle resta circonscrite aux centres urbains. L’orgue y tint une place modeste, ce qui n’empêcha pas son essor, stimulé par un répertoire essentiellement profane, même quand il se cache sous de pieuses appellations. La redécouverte du patrimoine organologique de l’île est assez récente, moins d’une dizaine d’années, grâce à la création du Laboratorio Organi Storici au sein du Conservatoire de Cagliari qui a promu concerts, visites, conférences, avec l’appui du professeur Roberto Milleddu, auteur de l’érudite notice du CD (en italien et anglais). Née en 1999, Francesca Ajossa a étudié auprès d’Angelo Castaldo et fréquenté ces ateliers. Son disque capté en janvier 2016 s’inscrit dans cette ambition.

Malgré le zèle des protestations cléricales visant à rétablir la ferveur qui sied au lieu de culte et qui culmina par la Réforme cécilienne, la licence persista. Comme dans toutes les provinces italiennes, et malgré la ruralité de nombreuses zones, les grandes villes sardes aimaient entendre l’opéra, les airs à la mode. Les chanteurs et musiciens qui les jouaient au concert n’étaient autres que ceux qu’on entendait dans les églises. À la campagne, les cantiques s’accompagnaient de launeddas (clarinettes populaires) ou d’un positif d’une dizaine de jeux. Une facture plus fournie se développa aussi, d’inspiration toscane, lombarde, napolitaine ou romaine. La musique qu’on nous révèle ici ne contient quasiment que des raretés jamais enregistrées auparavant, voire inédites. Peu de partitions ont survécu : en raison d’un art de l’improvisation évidemment non consigné, ou d’archives hélas clairsemées. Après le Hymnu Sardu Nattionale, incluant la stylisation d’une danse locale, le programme nous emmène dans une voie chronologique couvrant tout le XIXe siècle, qui vous fera probablement découvrir les noms et la musique de Michele Fusco, Giovanni Stefano Masala, Franceso Vegni, Nicolo Oneto (superbe transcription de l’ouverture de son opéra perdu Amsicora), Giovanni Battista Dessy, Antonio Porcile. Et le contrepoint, certes laborieux, de Priamo Gallisay. Musique d’un intérêt souvent documentaire mais fort agréable. Cela servi sur un orgue historique (Piacentini-Battani, 1875) : celui de l’église Santo Sepolcro de Cagliari, restauré en 1991. La toute jeune interprète, qui exerce désormais à Rotterdam, prodigue tous les soins souhaitables pour rallumer le flambeau de ces pièces qui appartiennent à son héritage culturel. 

CIACCONA VEL PASSAGAGLI. Manuel Tomadin. Baryton. 2010. TT 68’26

Italie, Danemark, France, Allemagne… ce disque nous convie à un tour d’Europe de la passacaille à l’époque baroque : ce genre que l’on dit importé en Espagne au tout début du XVIIème siècle, et qui se mêle à celui de la chaconne. L’invitation démarre avec un des plus anciens et illustres modèles (les Cento partite de Girolamo Frescobaldi) et se poursuit avec la Ciaccona d’un compatriote, Bernardo Storace. Dont on sait peu de choses, hormis qu’il légua un recueil de variations sur de fameuses danses d’alors (Selva di varie compositioni d'intavolatura), publié à Venise en 1664. Grisant et loquace exercice, dont la coupe ternaire se volubilise à 9/8 (2’58) et dont Manuel Tomadin resserre le canevas, avec une prodigieuse vélocité dans les dernières mesures. Suit un exact contemporain : Dietrich Buxtehude, emblématique du venteux Stylus Phantasticus de l’école septentrionale, mais qui s’adonna à des pièces plus latines comme les canzone. Dans un tel programme, on s’attendrait aux sublimes BuxWV 159-161, mais le CD a plutôt retenu la Toccata en sol majeur dont la fugue (2’10) se coule progressivement en variations. Une rareté que la Ciaccona vel Passagagli de Johann Martin Radeck, qui donne son titre à l’album et révèle la perméabilité des deux genres acclimatés par l’aire nordique. La Ciaccona de Vincent Lübeck n’est non plus des mieux connues des amateurs d’orgue : elle couronne la Clavier-Übung (1728) du compositeur frison par une élaboration en basso ostinato quatre fois répétée, autour du choral Lobt Gott ihr Christen allzugleich.

La noblesse s’immisce avec la Passacaille que Jean-Henry d’Anglebert transcrivit à partir de la tragédie Armide de Lully (acte V). Olivier Vernet en avait livré une attendrissante lecture sur le Dom Bedos / Quoirin de Sainte-Croix de Bordeaux (Ligia). Ici, dans l’église de Muzzana del Turgano, manquerait-il un soupçon de réverbération pour prolonger les soupirs « Les Plaisirs ont choisi pour asile » ? Mais l’expressivité des tuyaux saura vous bouleverser ! L’influence lullyste se fait d’ailleurs sentir dans la Suite Uranie de Johann Ferdinand Fischer, inspirée par la cour versaillaise, et qui se couronne par une émouvante Passacaille. Là encore, Manuel Tomadin sait apprêter son phrasé au caractère de l’instrument et à l’acoustique ambiante, pour un résultat chaste et suave.

Les contrées germaniques s’exposent par une Chaconne de Johann Pachelbel, précédée par une introduction toccatisante. Son élève Johann Valentin Eckhelt est l’auteur d’une série de 61 variations, qui exploitent tous les procédés du code, et font parader la douzaine de registres de cet orgue historique (1750) de la province d’Udine. Un des fleurons du facteur vénitien Pietro Nacchini. Avant que la discographie de Manuel Tomadin ne s’oriente avec bonheur vers le répertoire (nord)allemand depuis une dizaine d’années, le présent CD montrait déjà la virtuosité de sa technique et la sûreté de son goût. Armé d’une captation ferme et précise, procurant une perspective incroyablement réaliste, ce copieux récital respire la plénitude, rivalisant de rhétorique et de séduction, de densité et d’intelligence. Solidité du gabarit, éloquence du dessin, toute courbe lestée par son juste empois. Un magnifique travail de relief, d’irrigation, de jeux de lumière qui façonnent creux et arêtes. La forte personnalité de cet instrument italien impose son tempérament. Ce rayonnant CD méritait ainsi, à sa manière, d’apparaître dans notre panorama des « orgues du soleil » : il est sculpté comme par le soleil grec qui frappe les plis de la tunique de l’Aurige de Delphes. Quel bronze !

BATALHA. Ton Koopman. Challenge Classics. 1990. TT 76’35

Le panorama des « orgues du soleil » inviterait à partir les entendre in situ. Mais pour nos lecteurs bruxellois qui ne sont pas prêts à franchir les Alpes, les Pyrénées, la Méditerranée ou les océans, le voyage peut être très court, au prix d’un ticket de métro. Dépaysement aux portes de chez soi ?

Cap à… Woluwe-Saint-Lambert, dans l’église romane de la paroisse du même nom, au cœur de l’ancien village. À gauche, posé au sol sous l’arcade qui joint les deuxième et troisième piliers de la nef, se trouve un orgue hispanisant, du moins acculturé –conçu comme le seul de ce type dans la capitale européenne. Achevé en 1985 par les ateliers de Patrick Collon qui en avait dit « l'espagnol sera la langue maternelle de l'orgue de l'église Saint-Lambert mais les paroles seront prononcées avec une consonance bruxelloise ». Hommage aux liens historiques, aux échanges musicaux entre les Flandres et l’Espagne à la Renaissance et au XVIIème siècle. Quinzaine de jeux sur clavier coupé (B/D) à octave courte et pédalier en tirasse. Bajoncillo 4' et Clarin 8' pointés en chamade, Trompeta Real au fond du buffet : évidemment réquisitionnés pour les trois fringantes Batailles qui donnent leur titre à l’album et en structurent le programme. Lequel valorise toutes les ressources de la console, assises sur le Violon (16’-8’) et une moelleuse Flautado 8’ : non pléthoriques, mais suffisant au corpus baroque ici abordé. Tiento sobre la Letania de La Virgen de Pablo Bruna, Consonâncias et Batalha du Portugais Pedro de Araújo, Todo El Mundo en General de Correa de Arauxo, Corrente italiana de Juan Cabanilles. Et des pièces plus tardives comme la Sonata dó maior de Carlos de Seixas. Jadis, on a parfois pu reprocher à Ton Koopman un excès d’ornementation dans son approche de Bach. Il n’en est rien ici : tact, sobriété, émotion dans les pièces qui requièrent de l’intériorité. Est-ce besoin de préciser que ses doigts de claveciniste disposent de toute la vélocité pour faire crépiter les anches ? Sur une facture acclimatée, dans la banlieue de notre capitale belge : un copieux et roboratif album pour s’initier au répertoire ibérique.

MORANDI ORGAN MUSIC. Marco Ruggeri. Brilliant. 2016. TT 135’44

Parmi les premières partitions publiées par la prestigieuse Casa Ricordi de Milan figurent deux collections de Giovanni Morandi (1777-1856), une figure majeure de l’Ottocento. Pour la petite histoire, son épouse chanteuse lança la carrière du tout jeune Rossini, en l’incitant à écrire son premier opéra La cambiale di Matrimonio. Son père était élève du Padre Martini, et membre de l’Accademia Filarmonica de Bologne. À la naissance de Giovanni, la famille s’installa à Senigallia, où celui-ci devint Maître de musique à la cathédrale en 1824. Il occupa les mêmes fonctions, quasiment jusqu’à sa mort, au Monastère Santa Caterina. Là sont conservés beaucoup de manuscrits inédits, quoique le compositeur fût abondamment publié dans les trente dernières années de sa vie. Les pièces choisies pour ce double-album proviennent essentiellement de chez Ricordi, et couvrent un large spectre (1817-posthume).

Les indications de registration plaident encore pour la facture du XVIIIème siècle, qu’on trouve notamment à la console des instruments de Gaetano Callido, actif en Vénétie. Le CD 1 nous emmène sur celui de Borca di Cadore, dans la province de Belluno : deux claviers, 1791 restauré en 1970. Mais les œuvres appellent aussi une facture plus tardive, d’où le choix, pour le second disque, de l’Amati de Provaglio d’Iseo (1830, toutefois une partie des tuyaux est empruntée d’un Fedrigotti de 1676).

À cette époque, le répertoire de l’orgue italien s’imprégnait du monde de l’opéra. Derrière les appellations liturgiques d’Offertoire ou Élévation se cachent donc des pièces qui courtisent le lyrisme de Bellini, Donizetti ou Rossini. Sans parler des spectaculaires Sinfonia, toutes d’éclat et de panache, avec le renfort des accessoires de percussion. On rencontre souvent Morandi dans des anthologies ; Giovanna Franzoni et Elena G. Drago lui avaient même dédié un double-album (Elegia, 2014), plus difficile à débusquer que celui-ci chez un label qui a pignon sur rue. Et dont l’interprétation fait des étincelles. Marco Ruggeri anime ce théâtre avec verve et maestria. Les superbes captations crèvent l’écran ! Un récital réjouissant en diable ! Par le même organiste chez le même éditeur, jetez aussi une oreille aux disques consacrés à Amilcare Ponchielli, et Polibio Fumagalli, qui valent tout autant le détour.

ITALIAN OPERATIC TRANSCRIPTION IN THE 19th CENTURY. Arturo Sacchetti. Arts Music. Février-mars 1985. TT 73’49

Ce n’est pas banal qu’on sorte d’un disque d’orgue en ayant siffloté toutes les mélodies. Et pour cause : celui-ci compile des traductions (plus ou moins libres) de célèbres morceaux d’opéra, et principalement de Giuseppe Verdi, écrites par des compositeurs italiens. Ce récital s’ouvre par l’unique pièce que Mercadante écrivit pour les tuyaux : Omaggio a Bellini, un arrangement de sa propre Sinfonia a Grande Orchestra, liant et synthétisant quelques épisodes de l’auteur de Norma. Suit Carlo Fumagalli (1822-1907) : une Marche d’après les triomphales trompettes d’Aïda, mais aussi des airs d’après La Traviata, se cautionnant d’alibi liturgiques tels que Versetti, Offertorio et Elevazione. Son frère Polibio s’intéressa au répertoire germanique, représenté ici par une Sinfonia d’après Der Freischütz de Weber, par l’Ouverture d’Euryanthe, et par celle du ballet Les Créatures de Prométhée de Beethoven : un des premiers opus du Maître de Bonn qui fut joué à Milan. Dans cette ville, Francesco Almasio (1806-1871) inaugura la chaire d’orgue du Conservatoire, et reste connu pour des arrangements comme celui d’après l’introductive Sinfonia de La Forza del Destino.

Gaetano Foschini (1836-1908) se pencha sur de célèbres pages de Il Trovatore, La Traviata et Giovanna di Guzman (la mouture italianisée des Vêpres siciliennes). Arnaldo Galliera (1871-1934) s’acquitta d’une Sinfonia d’après Preziosa, non celui de Weber mais de son compatriote Ruggero Manna.

Ce tour d’horizon nous est proposé par Arturo Sacchetti, un des doyens de la vie musicale italienne (né en 1941), dont l’abondante discographie (environ cent cinquante enregistrements) inclut une rétrospective de l’histoire internationale de l’orgue réalisée dans les années 1980 pour le label Arts Music. Cet enthousiasmant volume est un des plus réussis : on sent l’organiste chez lui. Hormis quelques audibles points de montage, son zèle trouve spontanément les recettes pour (r)animer cet art de la transcription qui fleurit dans sa patrie tout au long du XIXème siècle. Les interprétations se montrent indéfectiblement choyées et agaillardies, sur un instrument complice de ces ébats : le Serassi (1861) à deux claviers de l’église Collegiata di Sant'Agata de Santhià, dans le Piémont. Nul besoin de surenchérir sur un lyrisme et une théâtralité déjà intrinsèquement acquises par ces œuvres : Sacchetti n’en fait pas trop, mais il fait tout ce qu’il faut !

Christophe Steyne

 

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