Où es-tu mon Roméo ? Il a rendez-vous avec la mort !

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Parmi les ouvrages que nous pourrions emmener sur une île déserte, l’œuvre de William Shakespeare Roméo et Juliette figurerait en bonne place. Elle garderait en nous le souvenir de ce qui fait une partie de notre humanité à savoir l’amour et la passion. Mythique et adaptée sous toutes les formes possibles, il fallait bien le génie de Sergueï Prokofiev pour se lancer dans l’adaptation pour ballet d’un tel jalon de la culture occidentale.

Dire que la naissance de cette commande du Kirov (1934) a été un long accouchement est un doux euphémisme. Thème rejeté, changement de troupe (Bolchoï contre Kirov), danseurs grognons à cause de la complexité rythmique de l’œuvre, … Et pourtant ces années - malgré un contexte politique et artistique complexe - sont une période prolifique pour le compositeur. Finalement la mise en musique du ballet est achevée en 1935 avec une chorégraphie de Léonid Lavrovski. En 1936 il en découlera deux célébrissimes suites pour orchestre. Il faudra tout de même attendre 1938 pour assister à la création de l’œuvre… Tchécoslovaquie. Pour la première russe l’attente se prolongera jusqu’en 1940 et bien plus encore pour la France !

Anticonformiste, Prokofiev reste cependant fidèle à l’œuvre de Shakespeare, le drame est là, la mort rôde ! C’est la rencontre entre la passion juvénile de Juliette et un Roméo qui devient un homme sous les coups de boutoirs du destin. 

Pour accompagner les Ballets de Monte-Carlo sur une mise en scène de Jean-Christophe Maillot, la bande sonore était assurée par la version du Kirov dirigée par son chef Valery Gergiev. Une référence incontournable de la discographie que ne recommandons pour un premier achat.  « Le mérite principal de ma vie a toujours été la recherche de l’originalité de ma propre langue musicale. J’ai horreur de l’imitation et j’ai horreur des choses déjà connues. » 

Ces mots de Prokofiev devaient habiter Jean-Christophe Maillot car le postulat de départ du chorégraphe est justement de prendre le contrepied des adaptations traditionnelles. Ici point de « copier-coller » de Shakespeare. On ne suit plus à la lettre la chronologie de l’œuvre, cette lente ascension vers l’inéluctable tragédie. C’est l’âme de Frère Laurent, ses souvenirs, ses remords qui servent de script. Comment en sommes-nous arrivés là ? Telle est la question posée aux spectateurs, mieux aux témoins que nous étions. Pourquoi un tel gâchis ? On sort de la logique habituelle du conflit social au travers d’un flash-back. Si l’issue est toujours semblable, la haine toujours palpable entre les Capulet et les Montaigu, Maillot y apporte sa vision. Cet antagonisme qui va faire basculer le sort de nos deux jeunes héros vers l’ultime sacrifice n’est pas que la résultante d’une affaire de famille qui tourne mal. Maillot veut nous prouver que c’est avant tout une question d’amour et de jeunesse.

Les décors d’Ernest Pignon-Ernest, les costumes de Jérôme Kaplan ne nous plongent pas dans la Vérone de la renaissance. Là aussi on sort du conformisme et c’est heureux car cette histoire universelle n’a pas besoin d’un lieu ou d’un décor précis. L’amour est partout, le drame aussi. Il n’a pas de limites, en tout cas sûrement pas celles de la scène du théâtre antique. La parfaite alchimie entre un jeu de panneaux blancs, quelques accessoires (bravo pour les marionnettes) et un excellent éclairage de Dominique Drillot suffisent pour créer l’illusion et installer la tension. 

Nous ne sommes pas familiers des ballets et nous serons bien plus à l’aise pour évoquer la très prochaine (29 juillet) 8ème symphonie de Mahler. Mais la performance des Ballets de Monte-Carlo ne fait pas l’ombre d’un doute. Du grand art et d’excellents danseurs doublés d’acteurs crédibles. Toutes les émotions du chef d’œuvre élisabéthain rejaillissent sur le public. Anna Blackwell en Juliette et Simone Tribuna en Roméo forment un couple attachant mais surtout pas gnangnan. Ils sont comme beaucoup de jeunes d’aujourd’hui en quête de repères et de sensations. Si le duo à l’affiche crève l’écran nous avons surtout adoré leurs acolytes. Le touchant Frère Laurent (Alexis Oliveira) torturé par sa relecture des événements, la puissante Lady Capulet (Mimoza Koike), la protectrice Nourrice (Gaëlle Riou), le détonnant Tybalt (Jaeyong An) et le tandem Mercutio (George Oliveira) / Benvolio (Daniele Delvecchio). Chacun porte sa part de responsabilité, d’humanité dans cette catastrophe annoncée. C’est comme cela la vie, on ne peut pas toujours sauver les gens que nous aimons et cette version de Roméo et Juliette est plaisante car elle nous ressemble tellement. 

Après un très bon Guillaume Tell et en attendant Don Giovanni, heureusement que nous pouvons bénéficier de telles initiatives. Un ballet, une gigantesque symphonie de Mahler, bientôt un ciné concert, les Chorégies par leur programmation diversifiée touchent un large public. Il y en a pour tous les goûts en ce 150ème anniversaire. Nous attendons avec impatience la suite !

Chorégies d’Orange, Mercredi 17 juillet 2019

Bertrand BALMITGERE

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