A l’Unisson, Musiques Nouvelles et la création

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Mons au printemps accueille en son centre le Festifood Hiver, un événement gastronomique dont je contourne le chapiteau (vide à cette heure) qui remplit la Grand-Place – des carbonnades à La Cervoise autour d’une bière avec des amis feront l’affaire avant de rejoindre Arsonic en contrebas, peu avant 20 heures pour un programme de créations : trois nouvelles pièces et une première belge, celle de Terra Memoria, deuxième quatuor à cordes de Kaija Saariaho (après Nymphéa, de 1987 – qui fait aussi intervenir l’électronique), écrit 20 ans plus tard (soit une période où la compositrice finlandaise évolue de façon significative – tout en maintenant son appétence pour les violons, alto et violoncelle), adapté ici pour orchestre à cordes. Dédiée à tous ceux qui sont partis (le chef Jean-Paul Dessy retourne cette dédicace vers celle qui a disparu en 2023), la partition fait écho au constat que les morts voient leur vie brusquement arrêtée, alors que, si certains souvenirs qu’ont d’eux leur entourage sont fixés de façon immuable, d’autres continuent à évoluer – à vivre : se remémorer un événement modifie l’encodage mnésique de celui-ci ; le rappel, chaque fois, se mêle au souvenir et le brouille, le sculpte (un peu) différemment. Dans Terra Memoria, Saariaho fait de « Memoria » sa façon de la travailler la « Terra », sa matière, et le résultat, dense, à la puissance évocatrice, contraste entre les viscères froids, triés, rangés sur la table (du légiste), métallique, aux reflets argentés, et la saleté désordonnée, le chaos de la vie, brillant, brûlant, entre le statisme du néant, sa salubrité antiseptique, et (légers décalages de phases), l’ouverture vers la lumière, le beau, le grand.

Ermonela Jaho et Donizetti : en quête de vérité

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Notre dialogue avec Ermonela Jaho se poursuit depuis de nombreuses années, au moins depuis 2021, lorsque la grande cantatrice a remporté le prix ICMA dans la catégorie Musique Vocale avec son récital Anima rara, publié par le label Opera Rara. Malgré les restrictions de la période Covid, elle est venue à Vaduz pour notre gala et a stupéfié le public avec une interprétation captivante de l'« Addio del passato » de Violetta. À tel point que le jury a décidé à l'unanimité de la nommer Artiste de l'année pour l'édition 2023 des ICMA, qui s'est tenue à Wroclaw. Ermonela est depuis devenue une sorte de membre d'honneur de la famille ICMA : après les deux interviews réalisées pour les occasions susmentionnées, Nicola Cattò (Musica), membre du jury, s'entretient à nouveau avec la grande soprano albanaise, qui a une fois de plus remporté le premier prix dans la catégorie Musique Vocale avec son enregistrement des mélodies de Donizetti, avec Carlo Rizzi au piano, toujours pour Opera Rara.

Comment vous êtes-vous impliquée dans le projet de l'intégrale des œuvres de Donizetti ?

Comme vous le savez, la philosophie d'Opera Rara est de faire revivre des œuvres oubliées de grands compositeurs du passé : c'est Roger Parker, en particulier, qui a redécouvert ces romances de Donizetti, et il en a trouvé plus de 400 pour différents types de voix. Je me suis immédiatement passionnée pour le projet car je me sens chez moi avec Opera Rara ; je suis leur ambassadrice : je travaille avec eux depuis longtemps sur le répertoire vériste, auquel je me consacre désormais assidûment. Au début, j'étais un peu sceptique sur la qualité de ces œuvres : elles sont souvent très simples, ce n'est pas le Donizetti de haut niveau que l'on trouve dans les opéras les plus célèbres, mais la mélodie est là, le sentiment est là, et il était juste de les faire connaître. Nous comblons une lacune dans notre connaissance de ce compositeur. J'en ai étudié 42, et je dois dire que ce fut un travail considérable. La plupart d'entre elles manquent d'indications dynamiques, et lorsque la même mélodie doit être répétée trois ou quatre fois sur des textes différents, il faut constamment inventer de nouveaux détails et des alternatives expressives. Le Maestro Rizzi et moi avons travaillé sur ce point pour donner à ces pièces la dignité qu'elles méritent. Il y a des romances en vénitien et en napolitain, qui sont très divertissantes et sur des textes simples et populaires, mais aussi certaines dérivées de chefs-d'œuvre littéraires comme la Divine Comédie. Celles en français, en revanche, sont plus profondes, plus intenses, peut-être parce qu'elles ont été créées au sein de cercles littéraires et artistiques, auxquels Donizetti les a offertes en cadeau (comme me l'a dit Roger Parker : c'est pourquoi certaines sont complètement dépourvues des parties de piano, que nous avons dû reconstituer). Elles ont une certaine mélancolie, une tristesse envahissante. Je pense que ces romances peuvent être utiles aux jeunes chanteurs comme exercice : elles sont techniquement simples et aident à développer l'expressivité et le chant parlé, à raconter une histoire, aussi simple soit-elle.

Anja Mittermüller, Jeune Artiste de l’Année ICMA : « Il n’y a pas de parcours garanti »

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La mezzo-soprano autrichienne Anja Mittermüller est la Jeune Artiste de l’Année 2026 des International Classical Music Awards (ICMA). Bogdan Brkic et Max Beckham-Ortner, de l’IMZ Vienne, membre du jury de l’ICMA, ont réalisé l’interview suivante avec la jeune chanteuse.

Quand la musique classique est-elle entrée dans votre vie ?

Je suis née à Klosterneuburg mais j’ai grandi près de Korneuburg. Mes parents étaient mélomanes et écoutaient de la musique classique, mais aussi beaucoup d’autres genres. Je chantais dans une chorale d’enfants.

Vers l’âge de huit ou neuf ans, j’ai assisté à une fête d’anniversaire pour enfants au Volksoper de Vienne. On y jouait Antonia und der Reißteufel d’Angelika Messner et Christian Kolonovits. Nous avons eu droit à une visite des coulisses et j’ai reçu un DVD de la production. Apparemment, je suis restée assise, complètement fascinée. J’ai regardé ce DVD presque tous les jours pendant des mois et j’ai dit à mes parents : « C’est ça que je veux faire. »

J’ai commencé à prendre des cours de chant particuliers à dix ou onze ans. À partir de là, c’est devenu progressivement plus sérieux. J’ai fréquenté un lycée à vocation musicale, puis j’ai étudié à Hanovre. À l’origine, j’espérais étudier avec une autre professeure, mais lorsqu’elle a pris sa retraite, elle m’a recommandé des alternatives, ce qui m’a finalement conduite là où je suis aujourd’hui.

Existe-t-il un parcours classique pour exercer cette profession ?

Je ne le pense pas. Cela dépend entièrement du type de voix, du répertoire, du timing et des opportunités. Il n’y a pas de parcours garanti.

Bien sûr, faire partie d’un studio d’opéra peut aider ; on y acquiert une expérience régulière de la scène et de la visibilité. Mais ce n’est jamais une formule toute faite. Le parcours de chacun se déroule différemment.

En Autriche, et plus particulièrement à Vienne, il existe un fort sentiment de communauté parmi les chanteurs. Je n’ai rencontré que des collègues bienveillants jusqu’à présent. Quand on répète ensemble, qu’on se produit ensemble, on tisse des liens. C’est quelque chose que j’apprécie profondément.

Fin 2025, vous avez signé votre premier contrat avec une agence artistique. Votre vie a-t-elle changé depuis que vous avez rejoint Machreich Artists ?

Sur le plan organisationnel, oui. Les choses sont plus chargées maintenant. Avant, je gérais tout moi-même, et avec le recul, je ne sais pas vraiment comment je faisais. Mais il y avait aussi moins de choses à gérer.

Maintenant, il est incroyablement utile d’avoir quelqu’un pour mettre à jour les biographies, gérer la communication et s’occuper de mon emploi du temps. Cette structure fait une réelle différence.

Mais le développement artistique proprement dit ne s’est pas fait du jour au lendemain. Les gens me demandent souvent : « Comment avez-vous fait ? » Et honnêtement, je ne sais pas. Les choses ont simplement évolué. Il n’y avait pas de plan stratégique. J’avais déjà travaillé avec des chanteurs de l’agence, puis il y a eu le concours Wigmore Hall/Bollinger. Gagner un concours de renom à un jeune âge change la perception des gens ; on n’est plus seulement considérée comme une étudiante.

 A Genève, un rutilant European Philharmonic of Switzerland pour Charles Dutoit

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Dans le cadre de sa prestigieuse saison ‘Les Grands Interprètes’, l’Agence de concerts Caecilia accueille pour un soir, au Victoria Hall de Genève, l’European Philharmonic Orchestra of Switzerland qui entreprend une tournée incluant Vaduz, Zurich, Fribourg, Berne et Bâle. Rappelons que cet orchestre a été fondé en 2015 par des membres du Gustav Mahler Jugendorchester, désireux de poursuivre leur partenariat qui regroupait de jeunes musiciens âgés de 20 à 40 ans provenant de plus de vingt nations et occupant des postes permanents ou temporaires dans des formations symphoniques de premier plan. Et c’est Charles Dutoit qui assume la direction de cette série de concerts en défiant les outrages du temps avec cette indomptable énergie qu’on lui connaît.

Son programme commence par Claude Debussy et sa Petite Suite pour piano à quatre mains datant de 1889 et orchestrée par Henri Büsser en 1907.  Dès la première page, En bateau, se révèle l’indéniable qualité de l’ensemble alliant le soyeux des cordes à l’onctuosité des bois qui profitent du rubato suggéré par la baguette pour dessiner les traits d’ornementation qui pimentent ensuite Cortège avec ses phrasés en éventail cultivant les demi-teintes dans les formules syncopées. Le Menuet semble ici ironiser sur les inflexions archaïsantes empreintes de mélancolie que bousculera le Ballet conclusif avec cette bourrée gaillarde encadrant une valse délicate que la coda finira par rendre éclatante.

Interviennent ensuite Martha Argerich et Anastasia Voltchok, pianiste moscovite établie en Suisse depuis l’âge de quinze ans et élève de Rudolf Buchbinder à l’Académie de Musique de Bâle. Toutes deux se font les interprètes du Concerto pour deux pianos et orchestre en ré mineur de Francis Poulenc. Dès les premières mesures de l’Allegro transparaît la parfaite adéquation de style des deux artistes qui associe la brillance du trait émaillé de trilli émoustillants à un lyrisme sentimental innervé de pathétisme. Le Larghetto respire une nonchalance nostalgique que l’Animato médian rendra désinvolte, alors que l’Allegro molto conclusif est d’une virtuosité babillarde dont le piano de Martha s’ingénie à dégager une veine lyrique à fendre l’âme, avant de parvenir à une coda étincelante qui produit grand effet sur un public manifestant bruyamment son enthousiasme. En guise de remerciement, Martha passe au second piano pour présenter une page fascinante, l’Elégie en accords alternés que Francis Poulenc dédia à la mémoire de Marie-Blanche de Polignac.

La tragédie au rendez-vous, un romantisme maîtrisé, un romantisme exalté – La Dame de Pique de Tchaïkovski à l’Opéra de Liège

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Il l’aperçoit, elle l’aperçoit. Coup de foudre entre Hermann et Liza. Mais elle vient, non pas de se fiancer, mais d’être fiancée avec le Prince Yeletsky. Ils finiront par s’avouer leur passion réciproque. Mais une autre passion va tout emporter : celle du jeu. Hermann, qui n’a pas de fortune, veut découvrir le terrible secret de la Comtesse, une martingale infaillible en trois cartes pour gagner à tout coup. La tragédie sera bien au rendez-vous.

Cette « Dame de Pique » nous plonge dans un déferlement plus que romantique. Passion irrésistible, folie fatale, tsunami dévastateur.

Mais ce qui fait l’intérêt aussi de cette histoire, c’est qu’elle est comme un conte dévasté, comme une nostalgie anéantie. En contrepoint de la descente aux enfers, il y a régulièrement des réminiscences d’un autre temps, où la vie était en rose (comme le montre très concrètement la scénographie de Cécile Trémolières). Elles se manifestent dans des airs, de vieilles chansons, pastorale ou chant populaire de ce temps-là révolu. Elles sont une parenthèse dans l’enchaînement fatal, elles sont contrepoints lumineux ou mélancoliques dans un univers de plus en plus sombre.

Le Voyage d’hiver de Schubert par Peter Mattei et Daniel Heide à Luxembourg

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Ce 2 mars dernier, la tournée du baryton suédois Peter Mattei interprétant Le Voyage d’hiver (Winterreise) de Schubert passa à la Philharmonie de Luxembourg avant de continuer à Verbier en juillet. 

Ce cycle reprend le personnage du Wanderer de la Belle Meunière (Die schöne Müllerin), personnage auquel il serait facile de reconnaître le compositeur mourant. Racontant de l’intérieur l’abandon de son passé, de ses rêves et de son présent pour arriver nu jusqu’à l’os devant la mort. Il dépasse nonobstant Schubert pour révéler l’Homme à l’instant fatal.

Ce soir donc le baryton suédois offrait autant un voyage, qu’un pèlerinage et qu’une odyssée intérieure. Commençant avec le Gute Nacht, là où la Belle Meunière avait laissé le narrateur, quelques temps plus tôt, il prend une interprétation éminemment lyrique, même quasiment opératique durant la partie du cycle pendant laquelle le narrateur est encore au village. Il donnait ainsi une incarnation d’un soldat commençant par être gagné par l’habitude, la lassitude, et la fin.

Traversant autant que délaissant les émotions au fur et à mesure du cycle, le baryton imposait nonobstant le Wanderer avec force plutôt que de le laisser advenir en première partie du concert. Une friction entre l’expression et l’impression, bien que ces composantes soient le plus souvent à l’équilibre comme dans le très remarquable Sous le tilleul (Am Lindenbaum), pouvait arriver alors chez l’auditeur, comme durant le lied Sur le fleuve (Auf dem Flusse). il exposait alors tout ce qu’il y a d’opéra dans le cycle, - rappelant ainsi outre sa grande qualité de chanteur, que Schubert s’était essayé aussi à l’opéra - pour devenir, tandis que le narrateur sort du village, de la communauté des hommes et de la vie, progressivement, avec l’intériorisation du drame un authentique chanteur de lieder. 

De Jeanne d’Arc à Chaya Czernowin (1431-1944-2025) : quand les femmes se battent contre la folie des hommes

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Radio France propose un programme éprouvant émotionnellement, avec deux œuvres suscitées par des conflits qui, bien qu’ayant eu lieu à des périodes différentes, n’ont pas fini de nous meurtrir : entre Israël et la Palestine (donc actuel) pour la première pièce ; entre la France et l’Angleterre (Guerre de cent ans, au XVe siècle) pour Jeanne d’Arc au bûcher, mais aussi mondial, puisque cet oratorio a été créé en 1938, et un prologue lui a été jouté en 1944, pour actualiser la figure de Résistante de l’héroïne.

Pour commencer, NO! A Lament for the Innocent (en première française, quelques mois après sa création à Los Angeles) de Chaya Czernowin. Sur scène, Clément Rochefort, le présentateur de France Musique, précise qu’elle est « une compositrice israélo-américaine dont l’une des caractéristiques est d’utiliser les métaphores comme moyen d’organiser un univers sonore ». Et de lire les propos de la compositrice, que l’on trouve également dans le programme de salle : « Les deux orchestres, chacun avec son propre chanteur, sont comme les deux membres d’un même être mental, cherchant tous les deux à parvenir au cri. NO! parle de rage. Une rage qui s’accumule et qui, lentement, implacablement, lutte pour remonter à la surface. Elle prend naissance au plus profond du corps et se propage vers l’extérieur – de façon antiphonique – comme si le cri était une créature de douleur, utilisant ses membres pour nager vers le haut, des cavernes du corps jusqu’à l’air libre. »