Assiette anglaise de flûte et piano à l’heure du premier XXe siècle

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Shadow Dances. York Bowen (1884-1961) : Miniature Suite ; Sonata Op. 120. Ralph Vaughan Williams (1872-1958) : Suite de ballet. Lennox Berkeley (1903-1989) : Sonatina Op. 13. William Alwyn (1905-1985) : Sonata. Arnold Bax (1883-953) : Four Pieces. Howard Ferguson (1908-1999) : Three Sketches. Adam Walker, flûte. Huw Watkins, piano. Juillet 2022. Livret en anglais, allemand, français. TT 77’17. Chandos 20265

Benoît Delbecq et Steve Argüelles habillent une radio imaginaire

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Apophonix. Benoit Delbecq (1966-), Steve Argüelles (1963-). Christophe ‘Disco’ Mink ; Nicolas Becker ; Lutosławski Quartet. 42’11" – 2022 – Livret : anglais. Signature. SIG 11120. 

Atmosonix. Benoit Delbecq (1966-), Steve Argüelles (1963-). Christophe ‘Disco’ Mink ; Nicolas Becker ; Lutosławski Quartet, Lucy Railton. 39’23" – 2023 – Livret : anglais. Signature. SIG 11123. 

À Rennes, le Couronnement de Poppée moderne et émouvant 

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L’Opéra de Rennes présente Le Couronnement de Poppée dans la mise en scène de Ted Huffmann. Cette production, créée au Festival d’Aix-en-Provence en 2022, a remporté un immense succès pour sa modernité qui fait écho à notre monde actuel. Damien Guillon est à la baguette pour diriger son ensemble Le Banquet céleste et un plateau vocal de luxe composé essentiellement de ses collaborateurs de longue date.

Mise en scène d’une modernité renversante

Un immense cylindre bicolore, noir d’un côté et blanc de l’autre, est suspendu au plafond et domine la scène tout du long. Il change de hauteur, tourne sur lui-même, et certains personnages le font pivoter. Est-ce le clair-obscur de la nature humaine ? Ou le téléscopage du caractère de Néron ou de Poppée ? Chacun peut interpréter à sa façon, et c’est l’enjeu de cette mise en scène à la fois ambiguë et précise. Dans un décor dépouillé de Johannes Schütz (tous les accessoires sont sur les côtés de la scène, légèrement hors champ des spectateurs) et les costumes « banals » (chemise-costume pour les rôles masculins, robe et tailleurs pour les rôles féminins) dessinés par Astrid Klein, les personnages évoluent sous le regard des autres. En effet, tous sont présents sur scène en permanence, assis au fond, ou en train de se changer dans les « réserves » d’accessoires, ou encore tout simplement debout, immobiles, contre le cadre de la scène. Ils observent ce qui se passe, accoudés ou les bras ou jambes croisés. Hormis les moments où ils sont protagonistes d’une action donnée, ils n’ont pas l’air d’être concernés par l’intrigue, mais sont-ils vraiment indifférents ? Les éclairages (Bertrand Couderc) semblent mettre en lumière la pensée de personnage, à l’instar de la teinte jaune-orangé tamisée -chaleureuse et sombre en même temps- qui montre Othon citant le nom de Drusilla alors qu’il a Poppée dans le cœur. Ted Huffman laisse à plusieurs reprises (notamment dans l’acte III) un long silence entre deux séquences ou scènes, pour exprimer l’hésitation ou la réflexion du personnage concerné, laissant ainsi une suspension… de pensée ? de temps ? de moral ? Une fois de plus, l’ambiguïté joue et influe sur notre perception.

Le Liceu ouvre sa saison avec un Eugène Onéguine immergé dans un labyrinthe de passions

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Il y a un certain paradoxe dans le fait que les deux grandes maisons d’opéra de l’Espagne méditerranéenne ouvrent leur saison 2023 avec les deux grands opéras de Tchaïkovski : Eugène Onéguine à Barcelone et La Dame de Pique à Valencia. Sachant qu’une ouverture de saison se programme au moins deux ans à l’avance, ces grands phares de la culture slave semblent aujourd’hui faire une heureuse balance à la barbarie que l’armée russe sème ces jours-ci, en produisant simultanément deux ouvrages-clés de Tchaïkovski basés sur des textes de Pouchkine, l’un des plus grands archétypes de l’humanisme russe. La création ibérique eut lieu justement au Liceu en 1955. Tout en étant une composition essentielle dans l’œuvre de Tchaïkovski, cet opéra n’est pas représenté en Occident aussi souvent que ne le mérite une musique extrêmement inspirée, d’une véhémente plasticité mélodique et prodigieusement bien orchestrée. Écrite pendant la période de sa mésaventure avec son élève Antonina Milioukova, laquelle (peut-être inspirée par Pouchkine…) proposa dans une lettre le mariage à son insensible maestro homosexuel. Tous les deux finiront par accepter consciemment cet arrangement contra natura dont le résultat pour la psyché des deux protagonistes fut plus que dévastateur. Les analogies ne s’arrêtent pas ici car Pouchkine lui-même semble avoir décrit de manière prémonitoire sa propre mort en duel avec l’officier français Georges d’Anthès, lequel courtisait assidûment sa propre femme, Natalia Gontcharova même après avoir épousé la sœur de celle-ci. 

Leif Ove Andsnes, intégrale au dique retrospective et introspective

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Warner classics met en boîte la totalité des enregistrements du pianiste Leif Ove Andsnes,  des galettes parues sur les labels Virgin et Warner et qui contribuèrent à faire de l’artiste l’un des pianistes les plus en vue de la scène actuelle. On redécouvre ainsi en 36 disques un parcours soliste, chambriste et concertant qui se savoure comme une succession de grands crus. A l’occasion de cette parution, Leif Ove Andsnes répond à nos questions. 

Ce coffret Warner couvre 20 ans d'enregistrements sur 36 CD.  Qu'avez-vous ressenti lorsque vous avez reçu ce coffret ? 

J'étais plutôt fier et bouleversé de voir tout ce que j'avais fait pendant ces 20 ans. J'étais aussi un peu nostalgique, car cela m'a rappelé de nombreux projets et sessions d'enregistrements du passé.

Quel regard portez-vous sur tous ces enregistrements ? Les avez-vous tous réécoutés ? 

Je n'en ai pas écouté beaucoup, mais je vais probablement en réécouter certains maintenant. Ce n'est pas toujours avec plaisir que j'écoute mes propres enregistrements. Je ressens chaque note de manière trop personnelle et je ne peux pas vraiment écouter avec des oreilles ouvertes. 

Dans ce coffret, vous dirigez des concertos de Haydn et Mozart depuis le clavier. Qu'est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans cette aventure de la direction d'orchestre depuis le clavier ?  

J'ai fait un essai dans mon ancien festival de musique de chambre à Risør lorsque j'avais une vingtaine d'années. Il m'a semblé très naturel de m'asseoir dans l'orchestre, de jouer et de diriger en même temps, et j'ai senti qu'il y avait là un potentiel. Quelques années plus tard, j'ai noué des liens plus étroits avec l'Orchestre de chambre de Norvège, ce qui m'a permis d'explorer davantage ce domaine, d'abord avec les trois concertos de Haydn, puis en commençant par Mozart sur plusieurs années. En 2012, lorsque j'ai commencé mon projet Beethoven Journey avec le Mahler Chamber Orchestra (Sony), j'ai pris la décision d'interpréter moi-même les concertos à la tête de l'orchestre, et j'ai beaucoup appris sur la direction d'un orchestre au cours de ces années de projet Beethoven.

Comment avez-vous choisi le répertoire de ces enregistrements ? En regardant la liste complète, on a l'impression que vous n'avez pas de limites et que vous pouvez passer du grand répertoire solo à la musique de chambre, aux concertos contemporains ou à un album de "bis". Qu'est-ce qui sous-tend votre grande curiosité pour des répertoires aussi différents ? 

J'ai toujours eu de la curiosité et de l'intérêt pour un grand nombre de répertoires différents. Lorsque j'ai commencé à travailler pour Virgin Classics en 1990, l'industrie du disque était en plein essor grâce au nouveau format CD. Il était possible de faire n'importe quoi et n'importe quel répertoire, et j'ai adoré ces possibilités. Ce que je trouve particulièrement satisfaisant, c'est de voir que mon répertoire d'enregistrement reflète assez bien mes activités de tournée, qu'il représente bien les intérêts que j'avais pour différents répertoires et différentes époques. 

Stewart Goodyear, Clara Schumann en miroirs 

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Le pianiste Stewart Goodyear participe au volet final du projet consacré par l’Orchestre du Centre national des Arts de Canada à Ottawa autour de Robert Schumann, Clara Schumann et Johannes Brahms. A cette occasion, le pianiste interprète des oeuvres de Clara Schumann qui sont mises en miroir avec ses propres improvisations, telle une passerelle musicale entre les siècles.  Stewart Goodyear répond aux questions de Crescendo-Magazine. 

Qu'est-ce qui vous a poussé à participer à ce projet hors du commun ?

J'ai été très honoré de recevoir une invitation de Marc Stevens, qui était alors directeur général de l'Orchestre du Centre national des Arts. Ce dernier a quitté ses fonctions en août 2021 et a été remplacé par Nelson McDougall.  Il m'a parlé de ce projet très excitant, qui consistait à enregistrer les symphonies de Robert Schumann et de Johannes Brahms, ainsi que des œuvres de Clara Schumann. Il m'a demandé si je serais intéressé par l'enregistrement de certaines œuvres pour piano de ce dernier compositeur, et j'ai été ravi de cette opportunité. Inclure enfin ces œuvres dans mon répertoire et travailler avec l'OCNA sur un projet d'enregistrement a été un rêve devenu réalité. 

Vous interprétez des pièces de Clara Schumann. Quelle importance accordez-vous à cette musicienne dans l'histoire de la composition ?

Clara Schumann est l'une des plus grandes compositrices que la nature ait jamais produites. Pour moi, c'est une artiste qui n'a pas eu peur de communiquer une intimité et une proximité totales avec l'auditeur. Plus que Chopin et Fauré, je crois que Clara... si je peux l'appeler par son prénom... a vraiment apporté ces qualités à notre monde de la musique. 

Les œuvres de Clara Schumann sont de plus en plus jouées en concert et enregistrées. Pensez-vous que les mélomanes du monde entier assisteront à une renaissance de Clara Schumann, comme il y a eu une renaissance de Mahler ?

Lorsque les œuvres de Clara seront enfin accessibles à tous les auditeurs, je pense qu'elle méritera de figurer parmi les compositeurs aux côtés de Bach, Beethoven, Chopin et Brahms, quatre compositeurs qui n'ont jamais été démodés dans les programmes et dont la musique parle aux générations passées et futures d'auditeurs et d'interprètes.

Comment avez-vous choisi les trois partitions pour piano solo que vous avez enregistrées ?

J'aimerais pouvoir dire que je les ai choisies.... Lorsque Marc m'a parlé de ce projet, il a mentionné ces œuvres spécifiques pour piano solo ainsi que le trio pour piano de Clara.

Vous complétez l'interprétation de ces trois partitions par des improvisations. Qu'est-ce qui vous a poussé à poursuivre l'aventure Clara Schumann avec ces improvisations ?

La musique de Clara Schumann m'a ramené à l'époque où, petit garçon, j'ai commencé à improviser et à créer de la musique sur place. Je jouais pour moi-même, sans remarquer la présence d'auditeurs dans la pièce, et cela m'a donné la liberté d'expérimenter et de jouer sans règles ni limites. Avoir la chance d'enregistrer mes improvisations a été une expérience très nouvelle et vulnérable. J'ai eu l'impression d'avoir enfin l'occasion de partager avec les auditeurs qui achètent des disques ce côté de moi que je n'avais jamais partagé auparavant.