Louis Vierne, chambriste 

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Louis Vierne (1870-1937) : Sonate pour violon et piano en sol mineur, Op.23 ; Largo e Canzonetta pour hautbois et piano, Op.6 ; Sonate pour violoncelle et piano en si mineur, Op.27  ;  Deux pièces pour alto et piano, Op.5.  Ensemble Le Déluge. 2022.  Livret en français et anglais. 70’18’’. Calliope. CAL 22107. 

Carte de visite pour le nouvel orgue de la Basilique de la Montagne Sacrée

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Musica Sacromontana. Giovanni Pierluigi da Palestrina (1525-1594) : Ricercar del settimo tuono ; Ricercar in re ; Ricercar in sol ; Ricercar no 6. Francisco Soto de Langa (1539-1619) : Tiento 23 del sexto Tuono. Thomas Ludovico da Vittoria (1545-1611) : Ricercar in sol. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Fugue en sol mineur KV 401 ; Fugue en sol mineur KVanh. 41. Jan Křtitel Vaňhal (1739-1813) : Preambulum en ut majeur ; Fugue en ut majeur ; Fugue en ré majeur. Ferdinando Gasparo Bertoni (1725-1813) : Sinfonia per organo en ré majeur. Alfons Szczerbinski (1858-1895) : Fugue en la majeur ; Fugue en ré mineur. Julian Gembalski (1950*) : Wariacje chorałowe Witaj Gostyńska Matko Różańcowa ; Fantazja na temat pieśni Józefa Zeidlera Modlitwa o deszcz (improwizacja). Julian Gembalski, orgue. Livret en polonais et anglais. Septembre 2020. TT 67’06. Dux 1774

L’archet intense et lumineux de Johanna Martzy

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Johanna Martzy joue des Concertos pour violon et des Sonates de Jean-Sébastien Bach (1685-1750) ; Ludwig van Beethoven (1770-1827) ; Johannes Brahms (1833-1897) ; Antonin Dvořák (1841-1904) ; Felix Mendelssohn (1809-1847) ; Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) et Franz Schubert (1797-1828). Johanna Martzy, violon ; Jean Antonietti, piano ; RIAS Symphonieorchester Berlin, direction Ferenc Fricsay ; Philharmonia Orchestra, direction Paul Kletzki ; Kammerorchester des Bayerischen Rundfunks, direction Eugen Jochum. 1952-1955. Notice en allemand et en anglais. 421’25’’. Un coffret de six CD Profil Hänssler PH22080. 

Morceaux de Fantaisie de Rachmaninov chez Henle

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En ce 150e anniversaire de la naissance de Sergey Vasilievitch Rachmaninov, Henle propose aux amateurs de musique pour piano une édition Urtext comme toujours très soignée des Morceaux de Fantaisie, Op. 3 du musicien russe, composés alors que leur auteur avait à peine dix-neuf ans.

Cet opus inclut cinq morceaux dont le célébrissime Prélude en ut dièse mineur, deuxième numéro du cahier. On y trouve aussi le Polichinelle, pièce éblouissante de virtuosité et d’esprit.

Outre l’Elégie qui ouvre le recueil, les rédacteurs de cette édition proposent les versions d’origine et révisées  des deux autres morceaux qui le composent, la tendre Mélodie et l’élégante Sérénade.

Un intéressante préface de Dominik Rahmer, responsable de cette édition, et des doigtés signés Marc-André Hamelin compètent cette belle parution.

L’infinie sensibilité des sœurs Boulanger

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Les Heures claires. Nadia Boulanger (1887-1979) ; Lili Boulanger (1893-1918) : Intégrale des Mélodies. Pages pour piano seul et de musique de chambre. Lucile Richardot, mezzo-soprano ; Stéphane Degout, baryton ; Raquel Camarinha, soprano ; Anne de Fornel, piano ; Sarah Nemtanu, violon et Emmanuelle Bertrand, violoncelle. 2022. Notice en français et en anglais. Textes complets des mélodies. 190’00’’. Un coffret de 3 CD Harmonia Mundi HMM 902356.58.

Hamlet d’Ambroise Thomas : L’Être et le Néant à l’Opéra de Paris

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Inspiré de Shakespeare, le livret (Michel Carré et Jules Barbier, librettistes de Gounod et Offenbach, notamment) reste fidèle à l’intrigue mais certains personnages passent à la trappe, les relations sentimentales prennent le pas sur l’héroïsme, Hamlet reste vivant et, surtout, la poésie unique du verbe shakespearien s’est effacée au profit d’un texte plus banalement romantique. En effet, créé en 1868 sous le Second Empire à l’Académie impériale de Musique, l’oeuvre porte l’empreinte du goût pour les vastes proportions et les élans passionnels caractéristiques du temps. 

Le metteur en scène polonais, Krysztof Warlikowski, se place sur un terrain encore différent. Freud et Lacan sont passés par là. Une distorsion subtile menée avec autant d’intelligence que de détermination subvertit profondément les caractères et la dynamique des cinq actes.

 A commencer par l’interversion du temps, l‘Acte I confondant les funérailles de la fiancée suicidée et les noces adultères de la mère. En contrepoint, sur le côté, quatre personnages dont Ophélie et son frère jouent aux cartes. Une trouvaille ! Ainsi la question posée par la jeune fille au début de la scène de la folie (A.IV), « A vos jeux, mes amis », va colorer -voire, hanter- la tragédie entière, dès le lever de rideau....ou plutôt de grillage puisque le plateau est cerné de grilles et de murs percés de meurtrières.

Seule perspective : une vidéo de lune en noir et blanc, une lame de lumière froide tournée vers la salle puis des vidéos de clown blanc, mélange de Joker et de Nosferatu. Dans cette cage physique et mentale, des infirmières passent, des déments tentent de s’évader.

A l’exception d’une robe de chambre, les costumes criards, peu seyants, participent de la dérision. Les trônes royaux sont en skaï et les jeux de scène consistent le plus souvent à allumer une cigarette, se lever et s’asseoir sur des chaises en plastique. En gestes puérils, Ophélie fait tournoyer un filet rempli d’oranges (allusion au « pays où fleurit l’oranger » de Mignon, précédent succès du compositeur ?).

Un ballet mêlant danseurs de l’Opéra et choristes fracture l’ensemble en une sorte de faille spatio-temporelle où tout sombre dans la confusion.

La dérision corrompt jusqu’au sens de la mort, représentée par un clown décadent et livide dont Hamlet endossera, à la fin, le costume inversé en noir.

La rencontre entre cette architecture intellectuelle ultra-sophistiquée et la musique d’Ambroise Thomas qui, bien que fluide et propice au chant, n’a pas beaucoup d’arrière-pensées, produit un effet curieux. Mais la structure musicale résiste. Mieux, elle se déploie au service des émotions et des interprètes. Quant à la mise en scène, sa puissance de conception contredit le néant qu’elle est supposée démontrer.

Avec d’autant plus de force que le baryton français Ludovic Tézier s’approprie le personnage du prince danois ; stature imposante, voix dans sa plénitude, art vocal au sommet. Sa romance « Comme une pâle fleur » de l’Acte V se révèle exemplaire de diction, de phrasé, d’émotion. Une démonstration de beau chant français. La chanson bachique le place délibérément en porte à faux, comme ses déambulations erratiques tandis que la profondeur du timbre, la vigueur de l’émission évoqueraient plutôt la résistance d’une bête aux abois. Ainsi la figure romantique du prince névrosé et déchu est-elle réduite elle aussi, au néant.

Lisette Oropesa (Ophélie) offre son rayonnement scénique, sa sensibilité et sa voix souple et fruitée à une fiancée-écolière qui se révèle merveilleusement expressive dans la folie et le suicide, scènes saluées d’une longue ovation. Admirable artiste à l’impeccable diction française (dont Crescendo a depuis longtemps souligné les qualités).

La Reine Gertrude emprunte le timbre mat, l’émission puissante parfois feulée et la longue silhouette penchée d’Eve-Maud Hubeaux. En dépit d’une diction exagérément appuyée dans les graves (éclâr pour éclair ou Ophéli-eû pour Ophélie), la mezzo suisse assume avec panache la scène de l’affrontement avec son fils et parvient à distiller le malaise voulu par la mise en scène.

Musique funèbre dans la cité Anversoise à l’heure de la Contre-Réforme

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Antwerp Requiem. Philippus van Steelant (1611-1670) : Missa pro defunctis a 6 voc et 5 instr. Miserere mei Deus 5 voc & 5 viol cum 4 voc ripieno. Missa pro defunctis 6 voc & 6 voc ripieno. Frank Agsteribbe, clavecin et direction. CantoLX.  B’Rock Orchestra, direction : Frank Agsteribbe. Janvier 2022. Livret en anglais et néerlandais, paroles en latin et traduction bilingue. TT 74’26. Pentatone PTC 5187 006

Mozart à cinq avec le quatuor Ebène 

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Le Quatuor  Ebène fait paraître un album consacré aux Quinettes à cordes K.515 et 516 de Mozart. Les éminents musiciens français sont renforcés par leur compatriote Antoine Tamestit. A l’occasion de cette parution qui fera date,  le violoncelliste Raphaël Merlin,  répond à nos questions au nom du Quatuor Ebène.  

Le livret de votre nouvel album consacré aux Quintettes avec alto de Mozart commence avec une évocation munichoise du concours ARD et des rencontres amicales qui s’y sont déroulées. Pouvez-vous revenir un peu sur ces événements ? 

 Le Concours de Munich en 2004, que nous avons préparé très intensément pendant toute l’année précédente, nous a véritablement jetés dans le grand bain : à la fois de la vie professionnelle en tant que quatuor à cordes (les engagements de concerts le soir même des résultats ont rempli notre calendrier plus que tous nos efforts réunis jusque-là), et en tant que musiciens « sociaux » (c’est-à-dire destinés à travailler aussi en dehors de cet étrange vase clos qu’est le quatuor à cordes), puisque les lauréats des autres disciplines, devenus des partenaires au cours de la tournées des lauréats, nous ont permis, à travers Ravel, Caplet, et Mozart, d’explorer le répertoire plus vaste de la musique de chambre en général, et de rencontrer des amis. C’est le cas d’Antoine.

 Vous déclarez ensuite, à propos du Quintette K. 516 de Mozart, que cette partition demeure “une œuvre-repère, un baromètre, un rendez-vous, un lieu de pèlerinage”. En quoi cette partition jalonne-t-elle la carrière du Quatuor Ebène ? 

 Nous l’avons jouée régulièrement, avec un certain nombre d’altistes rencontrés au gré des festivals et/ou des voyages. C’est une œuvre extraordinairement dense, qui recèle tant de gravité et d’euphorie cumulées, qu’elle offre à chaque exécution une expérience tout à fait particulière, peut-être transcendantale.

Pourquoi enregistrer ces deux œuvres, avec votre complice Antoine Tamestit, à ce moment de votre carrière ? 

 L’interprétation a mûri, l’opportunité s’est enfin présentée : alors que nos calendriers étaient si souvent incompatibles, le confinement de juin 2020 nous a offert plusieurs jours consécutifs tous ensemble, à Paris !  

Yeol Eum Son, Mozart en intégrale 

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La pianiste Yeol Eum Son fait l’évènement avec une intégrale des sonates pour piano de Mozart (Naïve). Enregistrée en studio, cette intégrale, qui est amenée à faire référence, marque les débuts de la musicienne coréenne pour le label Naïve avec qui elle entame une collaboration. Crescendo Magazine est très heureux de s’entretenir avec cette artiste d’exception. 

Vous faites paraître  une intégrale des sonates pour piano de Mozart. Qu'est-ce qui vous a motivé à enregistrer ce cycle complet ? 

Cela a toujours été mon rêve, ou mon "plan". Mais je ne savais pas que le moment viendrait si vite. Mais je suis heureuse de l'avoir fait à mon jeune âge;  afin d'avoir une autre chance à un stade ultérieur de ma vie ?

Que représentent pour vous le style et l'écriture pianistiques de Mozart ?

C'est en jouant du Mozart que je me sens le plus à l'aise. Il est difficile d'expliquer pourquoi avec des mots, mais... Je me sens en quelque sorte "déchargée" lorsque je les joue. C'est comme si je ne me sentais pas sous pression pour "produire" ou "exécuter" quoi que ce soit. En général, je me contente de jouer et la forme de la musique suit... bien que, la plupart du temps, j'aie une forte imagination, qui est principalement liée à ses opéras - les personnages, certaines scènes ou événements particuliers, etc. etc. En tout cas, pour moi, Mozart n'est peut-être pas un compositeur de "musique absolue". Je traite presque toujours sa musique comme... du théâtre, ou des arias.

Vous avez enregistré ce cycle complet sur une période de 6 mois. Quels sont les défis physiques et intellectuels que vous avez dû relever pour réaliser cette intégrale dans un studio d'enregistrement ? Avez-vous enregistré les sonates dans l'ordre chronologique de leur composition ?

L'ordre d'enregistrement était complètement aléatoire ! J'ai commencé par celles que je connaissais, puis je les ai progressivement mélangées avec certaines sonates jamais jouées... Il y a bien sûr eu quelques difficultés mais, dans l'ensemble, je dois dire que ce fut l'expérience d'enregistrement la plus relaxante de ma vie. Pour être honnête, il y avait quelques raisons pratiques à cela. Par exemple, le fait que je n'étais pas soumise à une dynamique de travail extrême, ce qui peut facilement épuiser quelqu'un dans un studio d'enregistrement parce que nous sommes parfois amenés à répéter quelques phrases encore et encore. En parlant de répéter : lors de cette session d'enregistrement, j'ai essayé de ne pas les diviser en morceaux et d'enregistrer les choses mesure par mesure. Au lieu de cela, je les ai écoutés plusieurs fois.

Les difficultés intellectuelles concernaient surtout les premières sonates, car le compositeur y était beaucoup plus... particulier, détaillé et presque affirmé. Je me sentais certainement moins "libre" avec elles au début, en comparaison des sonates tardives. Il m'a fallu un certain temps pour les digérer et les jouer "aussi librement".